1954-04 Jamais la marchandise ne permettra à l’homme de manger à sa faim [Bordiga]

Article paru dans Il Programma Comunista N° 8 (avril 1954). Traduit dans (Dis)continuité N°9 (avril 2001).

«Sur le fil du temps»

Jamais la marchandise ne permettra à l’homme de manger à sa faim

Poussées de mercantilisme

Tout notre effort, quelque soit la valeur qu’on lui attribue, est destiné à faire ressortir que la présente «série», qui porte sur les problèmes agraires, vise à mettre en lumière les questions fondamentales, centrales, essentielles, de la théorie communiste, et donc du programme social du communisme. Qu’il ne s’agit pas d’un exposé complet, d’une description détaillée, d’une analyse approfondie de tous les aspects d’un secteur de l’activité économique, pris isolément des autres et sur lequel on voudrait particulièrement s’instruire. Nous n’avons pas choisi une discipline, une matière, comme on dit à l’école, sur laquelle, une fois digéré tout le fatras de connaissances correspondant, vous seriez appelés à passer un examen; ce qui signifierait l’acquisition du droit légal de ne plus en extraire, toute votre existence durant, le suc vital.

Nous vous contestons un tel droit, en vous déclarant avec regret que, pour parvenir à un résultat tout à fait vivant, et, mais pas au sens des bouffons, politique et actuel (le résultat est actuel, à notre sens, dans la mesure où, fondé puissamment sur les faits passés, il a l’ambition d’anticiper avec audace les faits futurs), il est nécessaire d’avoir digéré les masses de données, de chiffres, de relations, de formules et de considérations, qui vous ont été fournies.

Sans la théorie de la question agraire et de la rente foncière, il n’est pas possible de saisir ce point, auquel se réduit toute la résistance contre les dégénérescences du marxisme, qui pressent de toutes parts en quantités suffocantes.

La théorie de la rente mène directement à la condamnation du mercantilisme, de la distribution selon les échanges entre équivalents, c’est seulement cette condamnation qui permet de saisir quelle est la seule et véritable exigence, la revendication unique et unitaire, de la révolution communiste, et de son parti de classe.

La théorie de la rente est indispensable pour parvenir à la condamnation sans circonstances atténuantes des postulats, ceux du faux socialisme, qui consistent dans l’utopie selon laquelle la misère sociale serait éliminée grâce à une purification de l’équation de l’échange, hors de laquelle il faudrait expulser la fameuse «exploitation», en réduisant à zéro le terme de la plus-value; en supprimant la lésion dans le rapport travail-marchandise-travail-monnaie; en laissant subsister les formes sur lesquelles repose la condamnation du travail: c’est-à-dire la forme-marchandise et la forme-monnaie, et par conséquent, la forme-salaire.

Il n’y a pas d’autre voie, et surtout, il n’y en a pas de plus rapide, pour résoudre le problème historique de notre époque: la Russie est capitaliste, et non pas socialiste.

L’assimilation de la géniale recherche marxiste sur la rente agricole rend non seulement claires les incessantes attaques qui, dans les œuvres de Marx, frappent le fantasme de l’équilibre, de la proportionnalité mercantile, mais elle rend aussi indiscutable l’autre fondement pour lequel nous luttons depuis toujours: la structure essentielle et intangible du marxisme existe, intégrale et exacte, depuis les premiers textes de Marx comme la «Misère de la Philosophie» de 1847, jusqu’à ses derniers, et même à ceux qui lui sont posthumes.

Nous en revenons sans cesse aux citations qui, sous des formes différentes, mais d’une manière rigoureuse et impeccable, expriment cette vérité: abattre le capitalisme signifie abattre le mercantilisme. C’est parfaitement à dessein que nous les reprenons de temps en temps, car notre seule fonction consiste à répéter continuellement: que ceux qui désirent des exercices plus brillants aillent se faire voir ailleurs.

Ossature maîtresse

Dans la classique Section VII du Livre I du «Capital», le thème de l’accumulation du capital est abordé par Marx avec un paragraphe au titre lapidaire: «Comment le droit de propriété de la production marchande devient la droit d’appropriation capitaliste».

Dans ce développement, il place au premier plan l’idée que l’on ne frappe en rien le système de la propriété sur le capital (et de la propriété sur la terre) si l’on ne frappe pas le principe de la propriété sur le produit, et cela (qu’on le comprenne bien) même quand ce principe est revendiqué par celui qui a donné, contre ce produit, un autre produit «équivalent».

C’est précisément l’équivalence, principe et norme bourgeois par essence, qui entube la classe qui travaille.

Quand vous m’aurez prouvé que, dans une société, la terre est «res nullius» (chose de personne) et le capital industriel «res nullius» lui aussi, vous ne m’aurez pas encore du tout prouvé qu’il s’agit d’une société socialiste. Vous devez auparavant répondre à la question: comment le «produit du travail» est-il attribué et distribué, qui se l’approprie et le fait circuler, et surtout, contre quoi échange-t-on la «force de travail»?

Quiconque affirme, même imprudemment, comme Staline proche de sa fin, que l’on applique la loi des valeurs équivalentes, affirme par là même que la forme économique dont il parle est le capitalisme. Authenticité d’un aveu fait à l’article de la mort.

Répétons encore une fois que tout cela «est écrit», et nous donnons congé à la petite bande de crétins qui, même s’ils agissent par haine de Staline et des staliniens, voudraient le prouver avec des apports inédits, en brouillant les formules cristallines avec de faux ingrédients, avec des contributions originales.

Dans le paragraphe mentionné ci-dessus, il est dit:
«Mais ce n’est aussi qu’à partir de ce moment que la production marchande (historiquement bien antérieure au capitalisme) se généralise et devient le mode typique de la production, que de plus en plus tout produit se fait pour la vente et que toute richesse passe par la circulation. Ce n’est que là où le travail salarié forme la base de la production marchande que celle-ci non seulement s’impose à la société, mais fait, pour la première fois, jouer tous ses ressorts. (…). A mesure qu’elle se métamorphose en production capitaliste, ses lois de propriété se changent nécessairement en lois de l’appropriation capitaliste. Quelle illusion donc (voici le fameux passage que nous avons notifié à Staline) que celle de certaines écoles socialistes qui s’imaginent pouvoir briser le régime du capital en lui appliquant les lois éternelles (aux yeux de Proudhon!) de la production marchande».

Nous avons indiqué par une série de points entre parenthèses une phrase que nous allons expliquer. Nous voulons bien faciliter la paresse de certains lecteurs, mais non truquer les citations.

L’économie classique bourgeoise était arrivée depuis longtemps au point où s’engluent encore les «metteurs à jour» et les maniaques du dernier produit (lire, si vous voulez, les ordinovistes, et aussi les partisans de «Socialisme ou barbarie» et leurs flirts).

La valeur d’échange d’une marchandise ne provient pas des séismes (tremblements de terre ou frissons) du marché, mais de la quantité de temps moyen de travail nécessaire pour la produire. Très bien. L’échange sur le marché a lieu entre des marchandises achetées et vendues selon la loi fort connue: elles contiennent le même temps de travail. D’accord. Mais la marchandise qu’est la force de travail fait exception à cette loi: on la paye avec une valeur-temps (salaire) inférieure à celle qu’elle procure à l’acheteur. Par conséquent, dans l’opération qui consiste à payer l’ouvrier, on «viole» la loi de l’échange équivalent.

Voilà l’erreur habituelle que l’on retrouve déjà chez de nombreux auteurs socialisants antérieurs à Proudhon: la loi des équivalents est naturelle, éternelle, juste; il faut seulement faire en sorte de l’étendre également à la rémunération en argent du travail.

Et Marx de donner sur cette idée à la tête dure de terribles coups de marteau (peu nombreux jusqu’à aujourd’hui!): tant que régnera la loi de la valeur, régnera l’oppression de classe, l’exploitation du prolétariat. C’est justement la loi de l’équivalence dans les échanges que nous devons démolir. Le socialisme n’est pas l’équité dans l’échange, mais c’est la distribution sans échange. Eclaircissons un autre point: quand vous lisez échange individuel, ne pensez pas aussitôt et seulement à l’individu humain qui discute sur le marché, mais plutôt au paquet de marchandises qui change de mains au cours de cet échange individuel: vous y arriverez mieux.

Et voici donc le passage annoncé plus haut: maintenant, il va comme un gant dans notre raisonnement. «Prétendre que l’intervention du travail salarié la fausse (la production marchande) revient à dire que, pour rester pure, la production marchande doit s’abstenir de se développer». En conséquence, bien plus que l’abusive propriété privée des moyens de production et d’échange, ce sont l’échange entre équivalents, la production de marchandises, et le système salarial qui en découle, qui sont les caractéristiques infaillibles du capitalisme.

Certitudes de jeunesse

Cette critique de Marx se trouve déjà toute entière, et avec les mêmes formules, dans son ouvrage de 1847 contre Proudhon. En 1865, interrogé sur ce qu’il pensait de Proudhon, Marx, dans un texte bref mais d’une importance exceptionnelle, résume les termes de sa critique sur le terrain philosophique, économique et historique; il cite des passages décisifs de son ouvrage écrit 18 ans auparavant, et il ajoute: «Pour sévère que semble ce jugement, je me sens obligé de le maintenir encore aujourd’hui, mot pour mot». Et certains prétendent s’appeler des disciples de Marx alors qu’ils éructent à tout instant: nous ne voulons tout de même pas répéter des phrases qui datent de trente ans…!

Il est à remarquer que, tout en condamnant de manière aussi tranchante les écrits ultérieurs de Proudhon, Marx donne acte à celui-ci de son attitude courageuse après la contre-révolution de Thiers en juin 1848. Mais, ce qui est extraordinaire, c’est le portrait que trace Marx de la nature du petit-bourgeois, même quand il a du courage et du talent:
«Deux courants opposés, contradictoires, dominent ses intérêts matériels, et, par conséquent, ses conceptions religieuses, scientifiques et artistiques, sa morale, et enfin son être tout entier. C’est une contradiction vivante. Mais si, comme Proudhon, il est en plus un homme d’esprit, il saura bien vite jongler avec ses propres contradictions, les élaborer selon les circonstances en paradoxes impressionnants, bruyants et parfois brillants. Le charlatanisme scientifique et les accommodements politiques sont inséparables à ce point de vue. Il ne reste plus qu’un seul moteur, la vanité de l’individu, et, comme pour tous les vaniteux, il ne s’agit plus que de l’effet du moment, du succès du jour. De cette façon, se perd nécessairement le simple fait moral qui préserva un Rousseau, par exemple, de tout compromis, même apparent, avec les pouvoirs existants».

Eh bien, vous les petits merdeux habituels, pouvez-vous mieux décrire ce qui se passe en cette année 1954? Ah, vous vous taisez? «Peut-être la postérité dira, pour définir la phase la plus récente de l’histoire française, que Louis Bonaparte en fut le Napoléon, et Proudhon le Rousseau-Voltaire».

Peut-être dirons-nous, pour caractériser la phase actuelle de l’histoire italienne, que nous sommes tombés de «Boustrapa» à Ugo Montagna, et de Proudhon à Gianchetti Paiarli (1).

Nous allons terminer notre excursus sur l’excommunication du mercantilisme avec quelques passages de l’ouvrage sur Proudhon, qui précède le «Manifeste».

Nous avons dit plus haut que Marx cite des auteurs antérieurs à Proudhon à propos de légalitarisme simplet. Déjà Bray, qui écrivait en 1839, concluait qu’il existait une opposition entre les justes transactions sur le marché et celle qui a lieu lorsqu’on paye son salaire à l’ouvrier. Cette dernière était définie non seulement comme mere farce, une vraie comédie, mais comme legal robbery, un vol légal: avant donc que Proudhon n’ait défini la propriété comme un vol.

Il est inutile de répéter que la critique de Marx envers la théorie proudhonienne de la rente foncière anticipe à l’identique ses constructions postérieures que nous avons amplement développées: nous l’avons fait dans l’article «Métaphysique de la terre-capital», dans le N° 3 de 1954.

Après avoir longuement cité Bray, Marx réfute comme suit son illusion que le principe d’égalité dans les échanges doit amener le travail universel:
«Donc si l’on suppose tous les membres de la société travailleurs immédiats, l’échange des quantités égales d’heures de travail n’est possible qu’à la condition qu’on soit convenu d’avance du nombre d’heures qu’il faudra employer à la production matérielle. Mais une telle convention nie l’échange individuel»… Et aujourd’hui, dit Marx, la réalité historique n’est pas le producteur immédiat, mais l’entreprise capitaliste. «Ce qui est aujourd’hui le résultat du capital et de la concurrence des ouvriers entre eux, sera demain, si vous retranchez le rapport du travail au capital, le fait d’une convention basée sur le rapport de la somme des forces productives à la somme des besoins existants».
Et vous avez là, comme d’habitude sans préavis, une autre définition de la société socialiste.

Ou encore cette convention est la condamnation de l’échange individuel. Lire (ô ombre de Staline): le socialisme est la condamnation de la loi de la valeur.

Et le passage suivant coupera la tête au taureau:
«Dans le principe, il n’y a pas échange de produits, mais échange de travaux qui concourent à la production (c’est ce communisme primitif dont, avec la négation de la négation, nous attendons le retour). C’est du mode d’échange des forces productives que dépend le mode d’échange des produits. En général, la forme de l’échange des produits correspond à la forme de production. Changez la dernière, et la première s’en trouvera changée en conséquence. Aussi voyons-nous dans l’histoire de la société le mode d’échanger les produits se régler sur le mode de les produire. L’échange individuel correspond aussi à un mode de production déterminé, qui, lui-même, répond à l’antagonisme des classes. Ainsi pas d’échange individuel sans l’antagonisme des classes».

Paraphrase: là où vous trouverez l’échange individuel, c’est-à-dire la loi de la valeur, vous direz: voilà le mode capitaliste de production. Hoc feci. C’est ce que nous avons fait.

La théorie de la rente, qui permet d’établir la formation du prix de marché du blé (et des subsistances alimentaires), permet également de démontrer que, avec la croissance de la production capitaliste, on ne parvient pas à nourrir l’espèce humaine, aussi élevé que soit le niveau des forces productives. Il en découle la prévision de l’écroulement du capitalisme. Mais la chose importante, c’est la démonstration que, pour que l’on ait cet effondrement, c’est l’échange marchand, avec sa loi des équivalents, qui doit s’écrouler.

La meilleure usine, c’est le terrain le plus mauvais

Il existe une nette antithèse dans la mécanique de la formation du prix des marchandises entre les articles manufacturés industriels et les denrées agricoles: c’est là le problème. Le marxisme sait que la méthode capitaliste pour obtenir les produits manufacturés en a réduit, et continue à en réduire le coût, le prix, la valeur, le temps de production, en utilisant de nouvelles caractéristiques: la coopération de grandes masses de travailleurs dans la manufacture; la division technique du travail à l’intérieur de l’entreprise, et la division professionnelle du travail dans la société. A ce grandiose pas en avant de la productivité du travail ont correspondu la séparation du travailleur libre (artisan) d’avec ses conditions de travail (lieu d’exercice, outils et matières lui appartenant) et sa transformation en prolétaire. Mais il est indubitable que la conséquence sociale générale a été positive: les produits industriels représentent aujourd’hui un temps de travail de beaucoup inférieur à celui qu’ils exigeaient avec le travail parcellaire: par exemple, le menuisier devait probablement sacrifier un certain nombre de journées de travail pour doter sa boutique d’une nouvelle chaise, mais, s’il travaille dans une manufacture de chaises, il arrive à acheter une chaise au capitaliste moyennant quelques heures de salaire.

D’où la loi incontestable, mais qui n’a pas été comprise par notre autre tête de Turc, Lassalle, que le niveau de vie de l’ouvrier s’améliore historiquement, pour ce qui concerne la satisfaction des besoins que l’on peut satisfaire avec des marchandises manufacturées; et cela permet également, après une dure période initiale, de parvenir à une certaine réduction de la durée moyenne du travail.

En effet, à partir du moment où il y a sur le marché des chaises faites par l’artisan, à 3 000 lires, et des chaises fabriquées en usine, à 500 lires, toutes les chaises ont un prix de marché de 500 même celles de l’artisan. Conséquence pratique: ce dernier ferme sa boutique autonome, et il va se vendre à la grille de l’usine.

La loi des équivalents a donc triomphé, parce que deux chaises de la même forme, de la même taille, de la même matière, se payent le même prix, et que dix chaises se paieront dix fois plus (telle est la fameuse proportionnalité de Proudhon); mais, précisément en vertu de cette loi, il a fallu que des producteurs libres tombent dans l’esclavage du salariat. Les égalitaristes naïfs n’ont pas pensé que, en se plaçant sur le terrain de la justice éternelle, à laquelle ils ont la faiblesse de croire, s’il faut donner 500 lires au capitaliste (qui, lui, n’a fait aucune chaise), il faudrait en donner 3 000 à l’artisan qui a trimé plusieurs jours à sa fabrication.

Quoi qu’il en soit, le progrès civil de notre organe sédentaire paraît assuré étant donné les nouvelles ressources techniques dans la fabrication des chaises, qui abondent partout: autrefois, dans les campagnes, elles étaient un luxe, et peut-être vous rappelez-vous un sketch radiophonique dans lequel une petite vieille récupère à grand peine une chaise qui lui a été prise par des militaires de l’armée d’occupation afin d’y attacher un rebelle qui va être fusillé.

Le prix d’une chaise est donc celui de la chaise de l’usine la meilleure, celle d’où, à égalité de travail et de capital, on obtient le plus de chaises; et surtout, à égalité de capital variable, investi en salaires des ouvriers (productivité élevée, haute composition organique du capital).

Le capitalisme gagnerait la partie, qui consiste à se présenter comme le porte-drapeau d’un bien-être sans cesse croissant, s’il pouvait démontrer que c’est la même chose aussi, et avec un rythme de développement théoriquement illimité (en dehors, bien entendu, des crises, des guerres, et autres histoires), dans la production de l’aliment de base.

C’est ici que l’âne trébucha: et Ricardo lui-même, qui n’était pas un âne, dut reconnaître que, dans l’agriculture, le prix de marché n’est pas régulé par celui de l’usine la meilleure, la plus productive, mais au contraire par celui de la plus mauvaise. La théorie de la rente différentielle, qu’il fonda, repose sur le fait essentiel suivant le prix de vente du blé, même si ce blé est récolté sur les meilleurs terrains, s’aligne sur celui qui s’établit dans le cas de la moins fertile d’entre les terres mises en culture.

Cette situation gêne énormément le capitaliste Ricardo. Il a besoin en effet d’un prix peu élevé pour les denrées agricoles, parce que cela signifie bas salaire, dans la mesure où le niveau du coût des subsistances, nécessaires pour reproduire la force humaine de travail consommée dans son usine, baisse pour l’industriel. Cependant, Ricardo ne cherche pas l’échappatoire consistant à nier la réalité: le prix du blé ne serait pas celui, très élevé, qui correspond à la production dans le cas le plus défavorable, et cela, aussi bien quand il est possible d’étendre la culture sur d’autres terres, que quand on apporte du capital sur les mêmes terres.

C’est la faute au foncier

L’issue trouvée par Ricardo, et par les siens, est ailleurs. Il attribue la loi du terrain le plus mauvais à l’existence de la rente foncière, du monopole de la terre par les propriétaires juridiques, et, constatant, déjà à son époque, le tarissement évident des terres libres, même outre-mer, il soutient qu’il sera possible, en sauvegardant au capitaliste agricole ses revenus normaux, de réduire le prix du blé, et de toute denrée, si l’on supprime le droit du propriétaire foncier. Il est partisan de la nationalisation de la terre: l’État se substituera au propriétaire, et encaissera la rente sous forme d’impôt. Ricardo, qui ne peut pas dire: C’est la faute à Voltaire, ou c’est la faute au capitalisme, dit que c’est la faute du propriétaire foncier.

L’analyse de Marx, que nous avons suivie, démontre qu’il n’en est pas du tout ainsi. Si l’État applique un impôt proportionnel à la productivité du terrain, c’est-à-dire s’il ne fait que confisquer la redevance que le propriétaire en retirait auparavant, alors les tableaux de calcul établis restent inchangés, et le prix du blé continue à être régulé comme avant.

Mais Ricardo proposait en réalité que l’État établisse un impôt fixe par unité de superficie. Dans ce cas, pour les terrains les meilleurs, par rapport au plus mauvais qu’il est nécessaire de cultiver (celui qui donne uniquement le profit moyen après paiement de toutes les dépenses relatives à la culture), le surprofit, qui se convertissait en rente foncière, demeurerait inchangé: il irait maintenant dans la poche du fermier capitaliste, et le prix du blé n’aurait pas baissé.

La démonstration de Marx établit que la rente foncière est la manifestation de classe du phénomène, mais elle n’en est pas la cause. S’il existe, dans la formation sur le marché, une différence aussi radicale entre le prix des chaises et celui du blé, en dehors des habituelles oscillations magiques de l’offre et de la demande, c’est que la cause est ailleurs. Lorsque, dans la bicoque de la petite vieille, d’autres petits-enfants naîtront, s’il n’existe qu’une seule chaise, eh bien, ils s’assiéront par terre, leur petit cul sur le sol. Mais, pour la huche, il en ira tout autrement: il faudra en effet que, chaque jour, elle contienne une plus grande quantité de farine.

Quand toute la terre cultivable est occupée et que celle qui est utilisée depuis longtemps a été améliorée par des apports de capital, il n’y a plus d’endroits pour trouver plus de farine pour la population. Tandis que, pour les chaises, la demande dépend du prix, phénomène à propos duquel l’économie bourgeoise fait beaucoup de bruit pour rien (le marché qui absorbe 1 000 chaises à 3 000 lires, en absorbera 10 000 à 500 lires), pour la farine, la demande ne dépend pas du prix, mais du nombre de bouches à nourrir. Voilà pourquoi, comme Marx le dit à chaque instant dans ces pages, toute la farine se paye au prix du dernier quintal indispensable, celui qui est produit sur le plus mauvais terrain.

Supposons que la chaise soit indispensable à tout humain, de telle sorte qu’il doive l’acquérir sans discuter: croyez-vous que l’industriel qui fabrique les chaises aurait des scrupules à les vendre 3 000 lires, même si le prix de production était de 500? Selon la sainte loi de l’équivalence, il pourrait le faire tant que je trouve quelqu’un pour payer 3 000 lires la dernière chaise, je n’en vendrai aucune pour 2 999, et j’encaisserai sur chacune un surprofit de 2 500.

Pour que cela se produise, il suffirait que l’importance qui est donnée au nombre de bouches soit également attribuée au nombre de…!

Et donc, la clé du problème ne réside pas dans l’existence du foncier, mais dans la nature du besoin humain, dans le caractère des «valeurs d’usage» qui sont de deux types: naturelles et artificielles. Le capitalisme est l’époque de la satisfaction des besoins artificiels, et de l’insatisfaction des besoins naturels. Pour les premiers, il n’y a pas de limite aux quantités offertes: il suffit d’ouvrir de nouvelles usines (en général), et ensuite, pour «forcer la demande», selon la formule de Marx, il existe toute une science, avec ses professeurs, ses études, et ses congrès. Il s’agit du marketing, de l’art de lancer sur le marché de nouveaux produits et de trouver un nombre toujours plus grand de consommateurs pour écouler un volume de production accru. La publicité et des artifices en tout genre concourent à faire naître une «demande» nouvelle du néant. Désormais, dans le jargon capitaliste, est producteur, non pas celui qui se casse les reins et le reste pour assembler des objets manufacturés indispensables, mais celui qui suscite de nouvelles demandes d’achat; cette espèce de ruffian ambulant dont le boulot consiste à convaincre d’acheter celui qui n’en avait pas le moindre désir avant qu’on lui applique les ressources magiques du marketing.

Pour les denrées alimentaires de première nécessité, il n’est pas besoin de faire quoi que ce soit pour persuader les gens de les désirer: la nature y a pourvu. La loi de la valeur ferait considérer comme insensée l’idée que nous fassions manger à moitié, ou au quart, de prix les consommateurs qui peuvent s’approvisionner sur les terrains B, C et D, et au prix fort, tant pis pour eux, les seuls consommateurs peu nombreux qui absorbent le rare blé du terrain A. Il est trop évident et facile de les prendre tous à la gorge: étant donné le caractère limité de la terre, ils seront tous réduits à payer le même prix, le prix maximum.

Notre tâche ultérieure sera de voir comment le monde capitaliste, dont l’objectif assommant de produire toujours plus et au-delà de toute mesure est soutenu par des godiches plus nombreuses qu’on ne le croit, court dans différents autres secteurs vers la saturation des champs de production auxquels il puise, ainsi que vers les rentes de monopole et la «faim de tout».

La production bourgeoise, dont la pente naturelle est de prendre le consommateur, «non pas uniquement de pain», à la gorge, s’entraîne dans tous les domaines, avec la publicité tapageuse et le marketing, à l’art de le rouler (2).

La loi différentielle est toujours en vigueur

Mais, pourrait-on dire, est-ce bien cette loi, sur laquelle les économistes bourgeois et communistes sont d’accord, cette loi à ce point étrange que le prix du blé est dicté par le terrain le plus mauvais, qui est toujours en vigueur? Et si Ricardo avait été trop pessimiste dans ses prévisions, s’il avait fait ses calculs sans tenir compte de l’évolution des ressources techniques modernes? Les statistiques ne seraient-elles pas là pour démontrer que, désormais, nous avons aussi le pain à bon marché, au même titre que les plumes en acier et les aiguilles à repriser?

Marx et Ricardo étudiaient la question à une époque où l’économie moderne venait de sortir du monde féodal, dans lequel il se réalisait un certain équilibre entre la production rurale d’aliments et la production urbaine de marchandises variées. La population urbaine, qui était réduite, constituait une demande quantitativement limitée de denrées alimentaires, bien qu’elle soit absolument nécessaire dans les limites données (ce à quoi d’ailleurs les Etats de l’époque pourvoyaient largement en prévision de périodes d’urgence). La population rurale, qui était la norme, se nourrissait localement de ses propres produits, et, malgré sa croissance, elle faisait, qualitativement, un usage réduit des marchandises manufacturées, en produisant d’ailleurs les plus essentielles au moyen de l’industrie domestique qui était très répandue.

L’avènement des formes productives nouvelles, qui, en Europe continentale, coïncidait à peu près avec l’avènement des unités nationales et des formes constitutionnelles, élargit les besoins et accéléra le rythme de la vie, mais il rendit très sensible l’expérience du renchérissement relatif des biens de consommation populaires: renchérissement relatif mais bien réel, si l’on se réfère non seulement à l’inflation quasi générale des monnaies, mais aussi au pouvoir d’achat disponible réel, en particulier des masses urbaines.

Ceux-là mêmes qui appartiennent à la génération des dernières années du siècle dernier se rappellent que les vieux de leur enfance, surtout parmi les pauvres gens, regrettaient encore, comme une espèce d’âge d’or perdu, l’époque qui avait précédé l’unité nationale, en particulier à cause du bon marché des denrées alimentaires sous le règne des Bourbons ou des Autrichiens. Toute l’histoire économique des premières décennies de l’Italie unifiée est une histoire des luttes des classes miséreuses contre l’augmentation du coût de la vie, les taxes sur le blé, les impôts sur les farines, et autres charges modernes qui ont eu pour conséquence que l’abondance alimentaire, même si elle est quelque peu exagérée dans les souvenirs, a été perdue et remplacée par une faim générale.

Aujourd’hui, l’opinion courante considère que, après cette époque-là, tous les indices de consommation, même dans les régions arriérées, ont généralement augmenté, malgré les périodes de graves crises qui accompagnèrent les premières campagnes africaines et les deux guerres mondiales.

Il n’est donc pas inutile d’avoir l’air de prendre au sérieux les doutes qui sont émis sur l’application contemporaine de la loi du «terrain le plus mauvais», lequel détermine le prix régulateur des denrées agricoles.

Rappelons la méthode que nous avons suivie jusqu’ici. Nous avons accepté l’explication ricardienne selon laquelle la rente procède d’un surprofit sur les terrains exploités par une entreprise de type capitaliste avec des travailleurs salariés. Pour deux terrains sur lesquels le même capital et la même quantité de journées de travail donnent des quantités différentes de produit, on a des gains différents si, dans les deux cas, le fermier obtient le même profit (du même capital), la prime qui apparaît dans le cas du terrain le plus fertile est une différence, un surprofit, qui se convertit en une redevance de fermage plus élevée, en rente versée au propriétaire foncier.

Marx explique que cela est dû au fait que, dans les deux cas, le blé est absorbé par le marché au même prix, c’est-à-dire au prix de production qui revient au terrain fournissant le plus faible produit et qui lui permet de couvrir les salaires, le capital constant et le profit normal. Or, dès que l’on se trouve sur un terrain meilleur, ce même prix de production, qui a déjà rémunéré le travailleur et le capitaliste, peut s’appliquer à un produit qui comporte une quantité accrue de mesures de blé: voilà ce qu’est la rente différentielle.

Si l’on passe aux chiffres, chaque fois que la production de blé augmente d’une mesure, la rente s’accroît de 60 shillings; ou bien de 8 000 lires à chaque quintal; ou encore de 12 shillings chaque fois que l’on a 2 boisseaux de plus.

Et il faut se rappeler que, dans tous les tableaux, on a appliqué des prix de vente calculés sur le prix de production du cas le plus défavorable, celui du premier terrain, sur lequel le capital obtient tout juste son profit, mais où la rente, comme nous le savons, est nulle.

Encore quelques petits tableaux

Nous avons donc considéré comme bonne l’«hypothèse» selon laquelle c’est le prix fourni par le terrain le plus mauvais qui s’applique pour tous les terrains, à la grande joie du propriétaire foncier, et au grand dam du consommateur. Il en découle que la rente suit une loi différentielle lorsqu’on avance dans les «échelons» du tableau, lorsqu’on passe d’un terrain à l’autre: autrement dit, ainsi que nous l’avons proposé, la rente n’est pas proportionnelle au produit obtenu, mais ce sont les «échelons» de rente qui sont proportionnels aux «échelons» obtenus pour le produit.

Avec la première forme, nous avons montré que cette loi est vérifiée quand on passe d’un type de terrain à l’autre. Avec la seconde forme, nous avons constaté que c’est le même phénomène qui a lieu si on investit plus de travail et plus de capital sur un même terrain, afin d’en augmenter le rendement. Dans ce dernier cas également, nous avons toujours utilisé le prix de vente du terrain le plus mauvais, et nous avons vu que, quel que soit l’effet qu’ait l’apport de capitaux sur la productivité, et même sur le prix général social de la denrée, non seulement la rente survit, mais la loi de son «échelonnement», à savoir des différences proportionnelles aux «échelons» du tonnage obtenu, reste valide.

Et alors, comme dans toute question scientifique, si nous constatons que cela se passe de cette façon dans l’économie agricole réelle, c’est-à-dire si la rente procède par échelons en fonction des échelons de fertilité, nous aurons démontré que notre hypothèse (prix fixé par le terrain le plus mauvais) était juste. C’est ainsi que l’hypothèse de Newton sur l’attraction des corps célestes a été vérifiée par les lois de Kepler tirées de l’observation, parce que c’est de cette «supposition» que l’on déduit justement ces lois que suivent réellement les planètes qui se meuvent dans le ciel.

Pour effectuer cette vérification, en faisant les réserves d’usage sur la validité des données, nous allons encore une fois recourir au barème du cadastre agricole italien, contenant des valeurs monétaires de 1939, étant donné que ce barème nous fournit deux renseignements pour toute une série de cultures et de types de terrain: la rente foncière et le profit de l’entreprise agricole, qui sont appelés, respectivement, le revenu foncier imposable et le revenu agricole imposable. Nous venons de dire que nous devons faire des réserves puisqu’il s’agit d’évaluations bureaucratiques, liées à toute une série de formalismes, bien que la bureaucratie technique de 1939 n’ait pas été aussi relâchée et dissolue que celle d’aujourd’hui. Et, par conséquent, nous ne prétendrons pas en tirer des confirmations nettes, comme celles des tableaux établis à l’aide de formules théoriques, mais nous nous contenterons d’une certaine convergence entre le résultat théorique et la donnée pratique.

Nous disposons donc de quelques séries de terrains, pour lesquels nous sont fournis les chiffres, en gros dignes de foi, de la rente d’une part, et du profit d’autre part. Mais ce qu’il nous faut également, c’est le chiffre correspondant à la valeur du produit (nous n’avons pas besoin de la quantité, étant donné que, pour une denrée agricole donnée, la valeur encaissée sur le marché est proportionnelle à la quantité si nous passons de 1 à 10 quintaux, par exemple, nous aurons une valeur qui passera de 8 000 à 80 000 lires). Comment connaître la valeur du produit? C’est simple.

Le prix trouvé sur le marché se décompose de la façon suivante. Le fermier l’encaisse, et il paye la rente au propriétaire. Puis il vérifie s’il est dédommagé de toutes ses dépenses de l’année: ouvriers, semences, engrais, intérêts, etc. Ce qui lui reste représente son profit d’entreprise: nous le connaissons puisque le fisc nous en fait une évaluation avec son revenu agricole. Mais nous savons aussi que, en moyenne, ce profit représente une certaine partie de la dépense, ou capital investi. Nous prendrons dans tous les cas un taux de 20%, afin de tenir compte du fait que les revenus fournis par les tableaux sont un peu plus comprimés que les rentes foncières, étant donné la tendresse générale que la société montre envers les fermiers, les métayers et leurs semblables. Si, par conséquent, le tableau me dit que le revenu a été de 1 000, je sais que le capital avancé a été de 5 000, afin qu’il puisse rapporter 1 000 au taux de 20%, et, donc, que la recette du fermier (une fois la rente payée) est de 6 000: six fois le revenu. La vente sur le marché a dû couvrir ces 6 000 lires plus la rente: si celle-ci s’est élevée à 4 000, j’ai prouvé que le produit total a été vendu pour 10 000. Pour plus de clarté, répétons: recette sur le marché: 10 000; rente au propriétaire: 4 000; dépenses du fermier capitaliste: 5 000; profit de ce dernier: 1 000.

Eh bien, si nous dressons un petit tableau des rentes et, à côté, un petit tableau des produits, nous pourrons voir que, si l’on monte ou l’on descend dans le premier, on fera de même dans le second, et que, à une valeur forte du premier, correspond une valeur forte du second, et ainsi de suite.

Les chiffres, ces gros malins

Commune italienne de Vattelapesca(3). Cinq classes de plantations d’agrumes. Rentes foncières, dans l’ordre croissant: 1 950, 2 400, 3 300, 4 600 et 5 800 lires. Revenus, dans l’ordre croissant: 240, 250, 300, 320 et 350.

Nous avons dit que la valeur tirée du produit, pour le premier cas (classe V), s’obtient en multipliant par 6 le revenu de 240, soit 1 440, auxquels il faut ajouter la rente de 1 950: le total fait 3 990. Si nous faisons ce petit calcul dans les quatre autres cas, nous obtenons la série des produits bruts suivante: 3 390, 3 900, 5 100, 6 580 et 7 900.

Il s’agit maintenant de trouver les «différences» que nous avons appelées échelons pour la série des rentes, et ensuite pour la série des produits, et de comparer enfin leurs évolutions. Nous allons écrire le résultat des quatre échelons en deux lignes superposées:
Echelons du produit:
510 1 200 1 480 1 320
Echelons de la rente:
450 900 1 300 1 200

La concordance des évolutions entre les échelons considérés apparaît évidente. On vérifie ainsi que la loi de la rente différentielle s’applique bien. Si l’on veut se rendre compte de ce que nous avons dit dans le numéro précédent, à savoir que la rente n’est pas proportionnelle à la fertilité (mesurée par le produit total par hectare), le résultat est immédiat. Le terrain le plus mauvais, avec un produit de 3 390, donne une rente de 1 950. Le meilleur voit son produit s’élever à 7 900. Si la rente augmentait dans le même rapport, elle devrait être (petite règle de trois) de 1 950 multiplié par 7 900 et divisé par 3 390, soit 4 500. La rente réelle est beaucoup plus forte : 5 800.

Pour ne pas allonger par trop l’exposé, nous ne choisirons qu’un seul autre exemple.

Culture irriguée de la commune de Scaricalasino(4). Rentes: 240, 400, 675 et 925. Revenus agricoles: 160, 180, 220 et 240. Produits calculés comme ci-dessus, cas par cas: 1 200, 1 480, 1 995 et 2 365. Le tableau ne comportant que quatre classes, nous n’avons que trois échelons:
Echelons du produit:
280 515 370

Echelons de la rente:
160 275 250

Ici aussi, l’on constate que la relation entre les échelons fonctionne bien.

Nous avons développé ces exemples sur des données économiques actuelles afin de démontrer, d’une part, la persistance du rendement des rentes agricoles dans des conditions très différentes les unes des autres, et, d’autre part, la croissance de ce rendement, même quand l’entreprise fermière est plus productive, ce qui valide la loi différentielle de l’augmentation des deux rendements, celui du propriétaire et celui de l’industriel agricole. Cette démonstration confirme l’existence de la cause qui est à l’origine de ce phénomène: le prix élevé des denrées agricoles que la masse des consommateurs paye, puisqu’il est déterminé par l’effort de travail que leur production coûte dans les conditions les plus défavorables; si cette cause n’existait pas, ce phénomène serait impossible.

Est-il besoin d’insister sur l’importance du fait que cette surcharge de la consommation alimentaire, par rapport à la charge de la consommation de biens manufacturés, grève surtout les budgets les plus modestes, dans la mesure où ce sont ceux où l’alimentation constitue une proportion plus élevée que dans les budgets les plus gros, qui comprennent, eux, la consommation et l’usage de marchandises et de produits divers qui ne proviennent pas de la terre.

Reprenons l’agenda

Après avoir mis en avant, dans ce qui précède, la portée des conclusions auxquelles la théorie marxiste de la rente parvient, après avoir montré son application pleine et entière à la production agricole moderne, comme corollaire aussi bien de la première que de la seconde forme de la rente différentielle, et étant donné qu’il reste encore beaucoup de choses remarquables à tirer de l’exposé de Marx dans cette partie décisive de son œuvre, il va être nécessaire de reprendre le petit agenda que l’auteur a lui-même établi et que nous avons suivi jusqu’ici.

Les deux formes de la rente différentielle ayant été étudiées, on passe à l’alinéa : «La conversion du surprofit en rente».

Comme on le sait, le texte original a été recomposé dans un ordre déterminé qui pourrait ne pas être celui que l’auteur avait à l’esprit quand il préparait les matériaux des différentes rédactions, qui ont été achevées de manières différentes. De fait, la synthèse à laquelle nous faisons référence n’est pas donnée au début, mais précisément au point auquel nous sommes parvenus dans notre étude: après les chapitres sur les différents cas et sous-cas de la forme II de la rente différentielle, que nous avons étudiée en remettant à leur place les tableaux d’Engels.

Ici, Marx développe d’autres comparaisons sur l’effet d’apports successifs de capitaux sur le même terrain B: étant entendu qu’il existe au moins un autre terrain A qui est moins productif et qui détermine donc le prix régulateur de marché. Lorsqu’on investit en B un premier capital égal à celui dépensé en A, le surplus de produit de B par rapport à A est, comme nous le savons, entièrement affecté à la rente.

Il n’est pas inutile d’insister encore une fois sur la définition des différents prix. Celui de A est de 3 livres sterling (60 shillings) pour la seule mesure qu’il produit. Si B produit 3 mesures et demie, il peut les vendre, étant donné la cohue des consommateurs, au même prix de 3 livres sterling, et il recevra 10 livres et demie. Mais une telle augmentation de fertilité en B est supposée obtenue non seulement par l’amélioration de la qualité (qui n’aurait conduit qu’à 2 mesures dans le premier tableau de Marx), mais aussi par un investissement plus important de capitaux, lequel est doublé, et est donc de 6 livres sterling. Il en résulte une marge de 4 livres et demie qui représente la rente. La rente de B, avant ce doublement de capital agricole, n’aurait été que de 3 livres, qui correspondent à la mesure supplémentaire qui y est récoltée.

Il n’est pas nécessaire de suivre tout ce développement parce que nous avons déjà donné les conclusions auxquelles Marx parvient, en se demandant quelles quantités de nouveaux apports de capital B pourra attirer, et en admettant ainsi que, à chaque nouvel apport, l’échelon de produit supplémentaire s’amenuise.

Ce qui importe, c’est la définition des prix.

Terrain A. Coût de production: dépense de 2 livres et demie par an. Prix de production (il faut ajouter les 20% de profit du capital): 3 livres. Prix de vente: le même que le précédent, puisqu’il n’y a pas de terrain plus mauvais que A. Ainsi, le prix de production de A, 3 livres la mesure, devient aussi le prix régulateur de marché, et donc le prix général.

Terrain B. Tant que, avec le même capital de 3 (profit compris), il produit 2 mesures, il les vend au même prix régulateur de 3. Mais nous pouvons dire aussi que son prix individuel de production est de moitié : c’est-à-dire 1 livre et demie pour chaque mesure.

Maintenant, le capital s’élève au double, 6 livres, et le produit non pas au double (qui serait 4) mais à 3 et demi. Il est vendu pour 10 et demi comme on l’a dit: quel est le prix de production individuel? On comprend qu’ici l’individu est le champ, et non pas une personne humaine ou quelqu’un qui pratique le marché! Ce prix, avec 3 mesures et demie et une dépense de 6 livres, sera d’environ 1 livre et 14 shillings. La conclusion est la suivante: le prix de production individuel est toujours plus faible que le prix général de marché, qui est de 3 livres. Il y a donc encore de la rente.

Le propriétaire peut par conséquent consentir à de nombreux investissements de capitaux sur son terrain, sans craindre que la rente disparaisse, même si la règle de la productivité décroissante des investissements successifs était vraie dans tous les cas. On trouvera toujours des fermiers disposés à investir tant que l’on sauvegardera le taux de profit moyen des capitaux.

La conclusion est donc : tant que l’origine du phénomène se trouve sur le marché, et que règne la règle d’airain du prix égal pour une marchandise égale, le prix des aliments, si leur demande augmente, non seulement ne baisse pas comme pour les articles manufacturés produits en grandes masses, mais tend plutôt à s’élever, s’il est indispensable, pour nourrir les populations, de forcer la production sur les terrains déjà disponibles pour l’exploitation.

Ce n’est pas la faute de l’institution-propriété – c’est la faute de l’institution-marché.

Notes:

[1] Glanchetti Palarli représente ici monsieur tout le monde (on dit aussi Pinco Pallino) (NdT).

[2] Littéralement l’expression est plus crue: art de le prendre par le cul (NdT).

[3] Expression familière d’un nom de ville imaginaire symbolisant une ville quelconque: «Trifouillis les oies» en français (NdT).

[4] Ici encore, un nom de commune imaginaire: «Décharge l’âne» (NdT).

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