1954 Préface à Socialisme et liberté [Monatte]

Préface de Pierre Monatte à Socialisme et liberté, choix de Fritz Brupbacher.

Nous nous sommes connus, Brupbacher et moi, pendant quarante années. Malgré tant d’événements, malgré nos caractères et nos tempéraments si différents, à cause peut-être de cette différence, nous sommes restés amis. Toujours d’accord ? Évidemment non. Mais l’estime mutuelle dominait chaque fois nos façons de voir différentes. Il me semble qu’à travers ces dernières cinquante années si chargées d’histoire, nous avons marché dans la même direction, mais chacun à son pas, chacun avec ses préoccupations particulières. Rien de ce que nous espérions ne s’est réalisé. Lui, il est mort très malheureux, croyant avoir gâché sa vie. Je suis sûr qu’il ne l’a pas gâchée. Pas plus que je n’ai gâché la mienne. On a fait ce que l’on a pu. Si c’était à recommencer, je recommencerais. Les bêtises comprises ? Pourquoi pas ? Brupbacher aussi recommencerait, je crois. Il a vécu pour le socialisme, pour la paix entre les hommes. Il revivrait pour cela.

C’est en 1908 que je fis sa connaissance. L’Union ouvrière de Genève nous avait appelés tous deux à participer à son meeting traditionnel du 1er mai. Brupbacher pour y discourir en allemand, moi en français, Bertoni parlant aux ouvriers italiens. À ma descente de tribune, un grand diable s’avança vers moi, les mains tendues. C’était Brupbacher.

Nous faisions connaissance, en chair et en os, mais nous nous connaissions déjà depuis plusieurs années, cinq ou six peut-être. Nous avions un ami commun, James Guillaume, cette grande figure de la Première Internationale.

James Guillaume est oublié aujourd’hui, injustement oublié, aussi bien en Suisse, son pays natal, qu’en France, son pays d’adoption. Il avait, en ces temps lointains d’après 1900, la préoccupation de réveiller la Première Internationale, de la faire revivre, au moins dans la connaissance de la jeune génération. Naturellement il se heurtait à maintes difficultés. Combien de militants se figurent que le mouvement a commencé avec eux ? Ceux de cette espèce s’irritaient contre ce vieillard toujours fourré dans leurs jambes. Lui, il le voyait ou ne le voyait pas, ne s’en formalisait pas en tout cas. Quand il avait déniché quelqu’un d’autre, il ne le lâchait pas. Les grandes années de sa jeunesse, les débuts de la Première Internationale, ils les revivait doublement, en écrivant et nous racontant ses Souvenirs, en les retrouvant dans la montée de la CGT et du syndicalisme révolutionnaire. Il tenait à ce que ses propres amis, ses jeunes amis, se connaissent entre eux. Voulait-il reformer en petit la Fraternité internationale créée autrefois par Bakounine ? Il attachait un grand prix aux liens personnels. Il recherchait particulièrement à faciliter la compréhension entre révolutionnaires allemands et révolutionnaires français. Un camarade de Suisse allemande comme Brupbacher pouvait servir de lien précieux entre les uns et les autres. Aussi combien de fois m’avait-il parlé de lui ! Brupbacher ne m’était donc pas inconnu quand je le vis pour la première fois à Genève. Naturellement, ce jour-là, on bavarda pas mal.

Les remous du mouvement ouvrier devaient, quelques mois plus tard, nous permettre de faire encore mieux connaissance. Après la fusillade de terrassiers grévistes à Draveil-Vigneux, la manifestation de Villeneuve-Saint-Georges et la grève générale parisienne de vingt-quatre heures du lendemain, je fus amené à passer en Suisse pour éviter la prison. Le soir de la manifestation de Villeneuve, tard dans la nuit, au petit matin même, sortant de l’imprimerie de la rue Montmartre où j’avais été prêter la main à Pouget pour le numéro spécial de « la Voix du Peuple » appelant à la grève générale parisienne, je rencontre un ami correcteur. « Le bruit court d’un tas d’arrestations. Ne rentre donc pas chez toi. Viens coucher à la maison. » Dans la matinée, la femme de cet ami allait aux nouvelles à mon domicile. La police était venue en effet au petit jour pour me cueillir. J’avais donc échappé à l’arrestation. Le plus sage était de passer la frontière. Merrheim arrangea mon transport à la gare de La Roche, avec le secrétaire des chauffeurs de taxis, c’était alors Fiancette – un Fiancette qui ne pensait pas encore à devenir sénateur de la Seine et ministre de l’Intérieur de Léon Blum. À La Roche, dans l’Yonne, moustaches coupées et enveloppé d’une redingote d’Ernest Lafont, ce qui me donnait l’air d’un clergyman, je pris le rapide pour Annemasse. Je me retrouvai vite en Suisse.

La solidarité n’était pas un vain mot. Tout de suite Baud et ses camarades de l’imprimerie de Lausanne des Unions ouvrières romandes s’offrirent à m’embaucher. Non comme correcteur, mais pour me faire faire mon apprentissage de typo. C’était accepté, mais divers amis des coins les plus différents de Suisse ne l’entendirent pas ainsi. « Viens d’abord passer quelques semaines chez nous ; tu commenceras l’apprentissage ensuite. » C’est ainsi que je passai de chez les Wintsch, à Lausanne, où j’étais venu tout d’abord, chez Schneider à Fribourg, de là à Zurich chez Brupbacher, ensuite à Ascona, chez le Dr Friedberg, le pionnier allemand de la grève générale, que j’avais rencontré l’année d’avant au congrès anarchiste d’Amsterdam ; après, à Bienne, chez Adhémar Schwitzguébel, le fils de l’ancien militant de la Fédération jurassienne. Là, un matin de novembre ou de décembre, les journaux annoncèrent un non-lieu général dans le procès de l’affaire dite de Villeneuve-Saint-Georges. Le soir même, je réintégrais Paris. J’avais raté mon apprentissage de typo, mais j’avais fait un vrai tour de Suisse et m’étais lié avec quelques bons camarades.

C’est ainsi que je passai un grand mois à Zurich, chez Brupbacher. Il vivait à ce moment avec son ami Tobler et la plus jeune de ses sœurs. Brupbacher n’était pas un médecin amateur ; il était pris de longues heures à sa clinique. Tobler n’était pas moins pris au « Volksrecht », le quotidien socialiste de Zurich, dont il était le rédacteur. Quant à la sœur de Brupbacher, elle devait être, si je ne me trompe, employée au secrétariat de l’Union ouvrière de Zurich. C’est aux repas qu’on se retrouvait, surtout à celui du soir.

Par métier, par goût aussi je crois bien, Brupbacher était entraîné à interroger ses patients, malades et non-malades. Un médecin est un peu forcé de jouer au juge d’instruction. C’est dire que je fus pas mal tenu sur le gril tout le temps qu’il lui fallut pour se faire une opinion sur le syndicaliste parisien ami du père Guillaume. L’examen ne fut pas trop décevant, j’imagine, puisque nous sommes restés grands amis toute notre vie. Il est vrai que l’examen fut peut-être brusquement interrompu. Sa première femme, qui vivait en Russie, tomba sur nous un beau jour. Le lendemain, le couple partait pour la montagne.

Je souris encore quelquefois lorsque je me rappelle certaines épreuves – des tests plutôt – que me fit passer Brupbacher. Un soir, Tobler et lui me menèrent à un concert d’orgue. À la sortie, question à brûle-pourpoint : comment pouvais-je marier la joie musicale que j’avais éprouvée et le syndicalisme révolutionnaire ? Interloqué, je répondis que la question était drôle et que le syndicalisme ne se la posait pas. Il suffisait à tout ce que soulevait la question sociale, mais il laissait les gens libres de trancher une foule de choses suivant leurs goûts. Dans un tas de domaines, depuis la musique jusqu’à la façon de mettre ses bretelles, chacun était libre.

Un autre soir, ils m’emmenèrent dîner dans un restaurant végétarien et antialcoolique assez strict. Je fis aussi bonne contenance que possible devant les tisanes et les bouillies. Néanmoins, ma figure ne s’illumina pas. La leur non plus, d’ailleurs. Le repas fut assez gris. Conclusion de Brupbacher en sortant : « Décidément, le syndicalisme français marche au vin. Le nôtre, hélas ! marche à la bière. » Dès ce jour, à la table familiale, les vins les plus divers défilèrent devant mon assiette. – Quelle fameuse cave vous avez ! – Hein ? – C’était celle d’un marchand de comestibles italien du quartier. Je n’ai retrouvé une telle diversité qu’au front quelques années plus tard.

Naturellement, Tobler et lui, tout en étant d’accord sur les principes essentiels du syndicalisme révolutionnaire, héritier et successeur de la Première Internationale, les comprenant tout au moins et les amalgamant de leur mieux avec les principes de la social-démocratie, ne pouvaient s’empêcher de regretter au fond d’eux-mêmes la faiblesse numérique des syndicats français. D’autant plus qu’ils baignaient, Tobler surtout, en raison de la nécessité où il était de dépouiller toute la presse social-démocrate de langue allemande, dans une atmosphère de dénigrement du syndicalisme français. La multitude de correspondants que cette presse entretenait à Paris – en tête Grumbach et Rappoport – concourait à qui débinerait et même mentirait le mieux. Nul effort pour comprendre et faire comprendre. Les événements qui avaient suivi la fusillade de Draveil-Vigneux, le traquenard de Clemenceau à Villeneuve, la réponse des ouvriers parisiens n’étaient qu’une bonne mine partisane à exploiter. Aucun sentiment de fraternité de classe. Aucun réflexe de révolte contre la bourgeoisie française. À table, Tobler glissait dans la conversation sa cueillette du jour. Était-il vrai que tous les syndicats parisiens importants étaient réformistes ? Qu’aucun d’eux n’avait pris part à la grève de protestation ? Pour Grumbach et Cie, le syndicat parisien des typos était un cas embarrassant. Ils reconnaissaient qu’il avait répondu à l’appel de grève, mais ils le rangeaient parmi les réformistes. Ils se gardaient bien de dire que, depuis le mouvement pour les huit heures de 1906, ce syndicat avait rallié la tendance révolutionnaire et constituait l’âme d’une opposition importante au sein de la Fédération du Livre. Le syndicat de la maçonnerie-pierre avec quinze mille membres, celui des terrassiers avec dix mille ne méritaient aucune attention. Du haut de leur orgueil social-démocrate, ils ne les apercevaient pas. Et leur orgueil n’était pas mince. À Amiens, dans les couloirs du congrès confédéral, Rappoport ne m’avait-il pas dit : « Pendant que vous faisiez la bombe au Quartier Latin, je faisais des bombes à Moscou. » Le souffle coupé, j’avais trouvé tout de même le moyen de lui répondre : « Si vous n’avez pas plus fait de bombes à Moscou que je n’ai fait la bombe au Quartier Latin, je ne m’explique pas le ton que vous prenez pour nous juger. »

C’était l’époque où lors d’un congrès corporatif international qui se tenait dans je ne sais plus quelle ville d’Autriche, il arrivait à Luquet, alors secrétaire adjoint de la CGT, cette curieuse histoire. Il venait d’exposer la conception française de l’antimilitarisme et de la grève générale. La traduction fut accueillie par les sourires ironiques de la salle. Tout à coup, un délégué monte à la tribune trouver Luquet : « Voulez-vous me permettre de rétablir votre exposé faussement rendu par le traducteur ? » Exactement rendu, l’exposé de Luquet recevait un accueil complètement différent. Aux sourires narquois succédait l’approbation. Mais l’infidèle traducteur – c’était Rappoport – s’était éclipsé. C’était ainsi qu’on travaillait à la compréhension et à l’entente entre les prolétaires de tous les pays.

Ainsi que l’espérait le père Guillaume, des hommes comme Brupbacher et Tobler pouvaient contribuer à rapprocher révolutionnaires allemands et révolutionnaires français. Pouvaient-ils beaucoup ? Ils pouvaient tout d’abord être de fidèles traducteurs des uns et des autres ; ils pouvaient aider à se comprendre des deux côtés de la frontière franco-allemande. L’année suivante, lorsque je fondai « la Vie ouvrière », Brupbacher et Tobler en furent tout naturellement les collaborateurs. Plus que cela même. Brupbacher a écrit très justement qu’avec Tobler ils furent « quelque chose comme les représentants de la Suisse dans le noyau de la « Vie ouvrière », qui était en même temps un noyau international révolutionnaire. »

C’est Brupbacher qui eut l’excellente idée du numéro spécial consacré aux « 70 ans de James Guillaume ». Ce numéro s’ouvre sur un article de Brupbacher. Comme je ne pouvais confier la traduction de ce manuscrit au père Guillaume, notre traducteur habituel d’allemand, puisque nous voulions lui faire la surprise de ce numéro, je la demandai à Albert Thierry. Enchanté de notre projet de numéro, Thierry ne se contenta pas d’une simple traduction ; il me chargea de demander à Brup la permission de mettre du sien dans son travail, pas mal de sien. Les curieux pourront se reporter à cet article, fruit savoureux de la collaboration de Brupbacher et de Thierry.

La discussion à propos d’un article de Charles Andler sur le nationalisme de la social-démocratie allemande fut menée par nous d’un bout à l’autre en accord avec Brupbacher. L’article d’Andler publié dans je ne sais plus quelle revue était passé inaperçu. Reproduit par « la Vie ouvrière », il toucha les milieux socialistes au point d’y soulever une tempête. Jean Longuet, Grumbach, Kautsky répondirent avec violence à Andler. Naturellement, nos points de vue ne se confondaient pas avec celui d’Andler ; ils s’accordaient sur le fait essentiel, le nationalisme de la social-démocratie allemande ; mais tandis qu’Andler se dressait en tant qu’Alsacien, nous parlions avec notre sentiment internationaliste. L’avenir devait se dépêcher de confirmer qu’Andler avait vu juste et que nous avions eu grandement raison de dire qu’il avait vu juste. Mais Andler, la guerre venue, se montra aussi ardemment patriote français que la social-démocratie allemande se montra patriote allemande.

Cette participation à une telle discussion ne fut pas sans influence sur la décision du parti social-démocrate suisse d’exclure Brupbacher. Son livre sur Marx et Bakounine non plus. Le discours où il présenta sa défense : « Social-démocrate et anarchiste », fut publié par « la Vie ouvrière » ; il peut être relu aujourd’hui avec profit. Tous ceux qui veulent un socialisme résolu à ne pas rendre les hommes esclaves de la collectivité verront que leur effort présent s’appuie sur des efforts déjà anciens.

La guerre de 1914 tomba sur l’Europe, et spécialement sur la France et l’Allemagne, sans que les organisations ouvrières, syndicats et partis, aient eu vraiment conscience de l’approche du danger. Comment s’étonner qu’elles n’aient pas envisagé les moyens de le conjurer ? Syndicalisme révolutionnaire à la française et mouvement syndical de masse à l’allemande furent également surpris, également assommés, également vaincus. L’Internationale socialiste comme l’Internationale syndicale fut réduite à néant. Quelques individualités seules, dans chaque pays belligérant, se cramponnèrent à leur foi internationaliste. Je recevais dans les premiers mois de la guerre une carte de Zurich où Brupbacher m’envoyait le salut amer de l’un des derniers internationalistes.

Je dois à Brup une fière chandelle. Notre ami James Guillaume, pour qui la France restait en dépit de tout la France de 1793, pour qui aussi le ressentiment contre la social-démocratie était ravivé, se rangea parmi les partisans acharnés de la guerre. Je l’entends encore, assis près de son lit de malade, me reprocher amicalement mais durement ma position de pacifiste. Quand je donnai ma démission du Comité confédéral pour protester contre le versement de la CGT dans l’Union sacrée et pour alerter ce qui restait de l’opinion ouvrière, il fut plus dur encore. Que m’aurait-il dit si Brupbacher, sans nous concerter, n’avait pas réagi de la même façon et adopté la même position internationaliste ! L’un et l’autre nous venions, avec nos espérances et nos conceptions, de rouler au fond d’un profond ravin ; en remonterions-nous jamais ? Et comment, par quels sentiers ?

Nous devions tous les deux remonter par le sentier de Zimmerwald. Déjà les articles de Romain Rolland, « Au-dessus de la mêlée », me servirent de cordial. Brupbacher, lui, n’aimait pas Rolland ; ses articles ne le touchèrent ni ne l’aidèrent. Devant Zimmerwald, notre attitude fut pourtant différente. Il en suivait le courant, mais avec une certaine réserve. Il n’avait qu’une confiance mitigée dans les hommes qui en avaient pris l’initiative, députés socialistes suisses comme Grimm, parlementaires socialistes italiens, social-démocrates russes de nuances diverses. Peut-être aussi parce que la guerre et l’impuissance ouvrière devant elle étaient venues renforcer son scepticisme foncier. Il ne se rendait pas compte que les événements portent les hommes au-dessus d’eux-mêmes et que des classifications nouvelles et surprenantes s’opèrent aux grands moments. Peut-être même quelque ressort fragile resta brisé en lui après l’épreuve de 1914.

Au contraire, mes amis et moi, notre révolte contre la guerre nous jeta dans les bras de Trotsky, dès que nous le connûmes, à l’automne 1914, à son arrivée à Paris. Et par lui dans les bras des Russes qui devaient être les vrais artisans de Zimmerwald : – Comment, tout est perdu ? Au contraire, la révolution est maintenant sûre au bout de cette guerre, nous disait Trotsky. Je n’ai pas exagéré en disant jadis que deux hommes, Rolland et Trotsky, m’avaient sauvé du désespoir en 1914. De là une manière de regarder la Révolution russe assez différente de celle de Brupbacher. De Zimmerwald à la Révolution russe, à travers la guerre de 1914-1918, la route était toute droite pour moi.

Brupbacher avait le grand avantage de connaître la Russie et les Russes mieux que nous ne les connaissions en France. Il a écrit avec humour qu’il a été marié avec la Russie. En effet, trois fois marié, il l’aura été trois fois avec des femmes russes. Par elles, il a été marié en même temps avec le pays, le peuple, la manière de sentir et de penser russes. Il a eu un mot frappant un jour en distinguant « l’intelligence occidentale de la vraie – la russe ». On ne peut oublier que ses premières grandes admirations sont allées à Bakounine et à Kropotkine, dont « Autour d’une vie » l’a réchauffé longtemps. Il était au courant de l’histoire intérieure des partis socialistes russes. Sa première femme appartenait au parti socialiste révolutionnaire de droite. Elle était retournée vivre en Russie pour participer au travail de son parti. Zurich avait toujours eu une forte colonie d’étudiants russes. Brup renouera des liens avec certains d’entre eux connus autrefois. C’est ainsi, je crois, que s’explique sa camaraderie avec Menthinski, qui jouera un rôle important à la Tchéka, et avec Stassova, qui appartint longtemps au secrétariat de Staline. Je n’ai pas besoin de dire qu’avec eux, comme avec tous, plus qu’avec les autres peut-être, il gardait son franc-parler, Tout cela l’a aidé à comprendre, bien sûr, la Russie et sa révolution, mais l’a desservi parfois. Il connaissait des hommes dans tous les camps russes, qu’il jugeait aussi estimables les uns que les autres, mais lorsqu’un conflit survenait entre eux, notre Brupbacher ne se décidait pas à prendre parti. En outre, il y avait au fond de lui une hostilité pour les social-démocrates russes, pour Trotsky comme pour Lénine, comme pour Boukharine à l’égard de qui il aura dans ses Souvenirs une page terrible et, à mon avis, injuste.

Dès ma démobilisation, en avril 1919, je remets debout « la Vie ouvrière », qui reparaîtra sous la forme d’un journal hebdomadaire. Brupbacher reste naturellement notre correspondant suisse. La grande question qui domine toutes les autres est évidemment la Révolution russe. Il est marié à elle, à la vie et à la mort, a-t-il écrit quelque part. Nous ne sommes pas moins attachés à elle. Pourtant, je ne crois pas que nous ayons, lui et nous, dansé sur le même pied, du début à la fin. Tantôt il a plus de réserve que nous. Tantôt, c’est nous. Un jour viendra où nous aurons perdu toute confiance, tandis qu’il s’ingéniera à sauver la sienne ou à faire croire qu’il l’a sauvée, au moins en partie.

Il a écrit que le syndicalisme révolutionnaire avait immédiatement après la guerre de 1914-1918 accompli son propre suicide en se liant comme il l’avait fait avec les bolcheviks et avec Octobre. Est-ce exact ?

Dès août 1914, le syndicalisme révolutionnaire s’était trouvé déchiré, morcelé devant la guerre. En France, à une petite poignée, nous nous étions cramponnés à nos principes de la veille, tandis que les dirigeants de la CGT et de la plupart des Fédérations et des Unions départementales, Jouhaux et Griffuelhes en tête, Griffuelhes entraînant même Jouhaux, se lançaient dans l’Union sacrée. C’était le moment où une édition de « la Bataille syndicaliste » paraissait à Bordeaux avec des fonds gouvernementaux. Sans parler du père Guillaume ou de camarades comme Cornelissen, alors secrétaire d’un bulletin international des syndicalistes révolutionnaires. Pour nous autres, l’opposition à la guerre c’était le maintien de l’internationalisme ouvrier ; un peu plus tard, les Soviets russes, les comités d’usines italiens, les shop-stewards anglais, loin d’être une rupture avec notre syndicalisme, en exprimaient l’esprit profond. « L’État et la Révolution » de Lénine nous parlait toujours au cœur, tandis qu’il ne peut que faire monter le rouge de la honte au front des staliniens et malenkoviens d’aujourd’hui. Brupbacher s’est-il imaginé l’état où j’ai trouvé le mouvement à ma démobilisation ? Ceux qui avaient marché avec nous, ou avec qui nous avions marché durant la guerre, Merrheim, Dumoulin, Million, Bourderon, s’étaient ralliés à Jouhaux. Au moment du règlement de comptes, la lassitude, une certaine peur de l’inconnu, un souci mal compris de l’intérêt de l’organisation syndicale, les amenaient à lâcher la minorité : « Où vois-tu qu’il y ait encore une minorité syndicaliste, après le ralliement de Merrheim ? » me disait Dumoulin. Tout était à reprendre à pied d’œuvre. Et à un moment selon la formule de Tom Mann, en conclusion de l’article de tête du premier numéro de la nouvelle série de « la Vie ouvrière », bolchevisme, spartakisme, syndicalisme avaient le même sens révolutionnaire. Non, le syndicalisme révolutionnaire ne s’est pas suicidé en se fondant dans le grand courant déchaîné dans le monde par les débuts de la Révolution russe. Il aurait pu s’y retremper. Il pouvait y apprendre beaucoup. En fait, il ne savait pas encore pratiquement ce qu’était une révolution ouvrière. Il pouvait l’apprendre là. Il semble bien qu’il n’y a rien appris. Cependant rien ne dit que lorsque la vague révolutionnaire remontera sur le monde, une génération ayant fait le tri des conceptions qui ont fait la preuve de leur nocivité, l’heure du syndicalisme ne sonnera pas, sous une forme ou sous une autre.

Brupbacher a raconté dans ses « Souvenirs d’un hérétique » une visite faite à Trotski en 1921, lors d’un voyage en Russie. Seulement il l’a racontée vingt ans après, brouillant un peu les dates et les faits. Surtout ne tenant pas suffisamment compte de l’atmosphère d’alors et qu’il y a dans l’histoire du mouvement ouvrier des années au rythme accéléré et d’autres au rythme somnolent. Les années de 1917 à 1923 ont été des années comptant double ou triple, où les événements décisifs se sont précipités. Jusqu’en 1923 nous avons gardé l’espoir que la Révolution allemande relayerait La Révolution russe. Cet espoir réalisé, le sort de la Révolution russe aurait été différent, celui du monde aurait été changé.

Au cours de cette rencontre avec Trotski, Brupbacher fut blessé par le ton d’une réponse de Trotski ; mieux que par le ton, par l’esprit. Brupbacher lui avait parlé de la situation en France et dit de ma part – l’en avais-je chargé ? je ne me souviens plus – que les syndicalistes français n’étaient pas d’avis d’entrer immédiatement au parti communiste. À cela, Trotski perdant patience aurait répliqué d’un ton impératif : « Si Monatte ne veut pas, nous ferons la chose avec Griffuelhes. Griffuelhes se trouve justement à Moscou en ce moment et il est d’accord avec nous. » Brupbacher m’écrivit sans retard le récit de cette entrevue et me conseilla de ne pas entrer dans l’Internationale communiste. Il ajoute en conclusion : Monatte reçut ma lettre et adhéra néanmoins à l’Internationale communiste.

Ce n’est pas tout à fait vrai. Je n’adhérai que deux ans plus tard. Et deux ans, c’est long dans une pareille période. À la lecture de ce passage du livre de Brupbacher, je me passai la main sur le front. À quelle date avais-je adhéré au parti ? Sûrement pas en 1921. Un menu détail vint raviver ma mémoire. Au début de janvier 1924, Louis Sellier, l’un des secrétaires du parti, m’avisa que mon nom figurait sur la liste des membres du comité directeur établie en vue du congrès qui allait se tenir à Lyon : je m’écriai alors : « Tu veux rire. Je ne suis pas encore membre du parti, j’ai à peine six mois de stage à la XIXe section. » Sellier de répliquer : « Cette histoire ridicule de stage, c’est une affaire à la Treint. » C’est donc au milieu de 1923 que j’ai adhéré au parti ; six mois après j’appartenais au comité directeur ; il est vrai que six mois plus tard j’étais exclu du comité directeur et du parti, avec perte et fracas, en compagnie de Rosmer et de Delagarde.

Brupbacher n’avait pas bien compris pourquoi j’avais adhéré ; il ne comprit guère mieux pourquoi j’étais exclu. Mon adhésion n’avait rien d’un cas personnel. Les dirigeants de l’Internationale communiste étaient impatients de constituer des partis un peu solides dans tous les pays. Ils ne comprenaient pas que les camarades qui avaient été à leurs côtés dans la lutte contre la guerre et à Zimmerwald ne fussent pas des premiers à y entrer. En France particulièrement, où tous leurs anciens amis social-démocrates leur avaient tourné le dos, ils avaient été amenés à regarder le syndicalisme révolutionnaire – ou ce qu’il en restait en notre personne à quelques-uns – comme l’élément le plus sain du mouvement ouvrier français. De là l’insistance de Trotski. Mais cette fusion, cette entrée plutôt, je l’appréhendais. La participation à l’action parlementaire ne me disait rien. Le voisinage de polichinelles à la Cachin – qui avait en 1914 porté l’argent du gouvernement français à Mussolini pour l’aider dans sa propagande pour l’entrée en guerre de l’Italie, qui avait craché tant et plus sur octobre 1917, qui avait pleuré en 1918 dans le gilet de Poincaré lors de l’entrée des troupes françaises à Strasbourg – n’avait vraiment rien d’attirant pour moi. C’est d’ailleurs à l’occasion du départ sensationnel de Frossard, lâché à la dernière minute par Cachin, que je sautai le pas et donnai mon adhésion au parti. Les politiciens partaient, il fallait entrer. Je ne pensais pas qu’un tas d’autres politiciens, ou des nouveaux, politiciens de parti, politiciens de syndicats, restaient ou se formaient. Mais je pouvais difficilement rester dehors. Déjà tous mes amis personnels, je ne parle pas de Loriot qui avait mené le branle du rassemblement au sein du parti, ni de Raymond Lefebvre, collaborateur régulier de « la Vie ouvrière », déjà mort dans les eaux de l’Océan glacial, mais Rosmer, Martinet, Dunois, Louzon, m’avaient précédé depuis longtemps.

Il est vrai que j’avais accepté à la demande pressante de Dunois et de Tourette, quelques mois après mon départ de « la Vie ouvrière  », de monter à la rédaction de «  l’Humanité » pour y faire une page syndicale hebdomadaire, puis comme chargé de la rubrique de la vie sociale. J’avais eu beau stipuler que je n’entrais pas au parti pour autant, j’avais mis le bras dans l’engrenage. C’était une situation fausse que d’être, quoique non membre du parti, rédacteur de l’organe officiel de ce parti. Et rédacteur important. Un jour, même, Sellier me proposait : « Il n’y a au journal qu’une rubrique qui marche, la vie sociale. Tu devrais prendre le secrétariat général et réorganiser les autres rubriques. » Je refusais tout net. C’était à un moment pourtant où « l’Humanité », loin de coûter au parti, pouvait se permettre d’être indépendante ; elle lui reversait deux à trois cent mille francs par mois.

En 1921, à l’époque où Brupbacher m’adressa cette fameuse lettre, j’avais d’autres préoccupations que d’entrer au parti. Je poursuivais mon entreprise de redresser la CGT, de reprendre la vieille maison du syndicalisme révolutionnaire. Je venais de sortir de prison, à la suite de la grève des cheminots de mai 1920. Les jurés des assises nous avaient acquittés à une dizaine, en mars 1921. En juillet allait se tenir à Lille un congrès, sinon décisif, au moins important. Peu avant, une délégation nombreuse de syndicalistes français partait à Moscou assister à un congrès de l’Internationale syndicale rouge. Elle était composée d’éléments très divers représentant toutes les nuances de la minorité syndicaliste. Je n’en faisais naturellement pas partie. Pourquoi ? J’étais probablement encore en prison lors de sa désignation. Ou bien je pensais que ma présence était plus utile en France. Il se trouve d’ailleurs que je n’ai jamais réussi à tailler alors dans mon existence le temps d’un voyage à Moscou. Depuis, la question ne s’est plus posée pour moi. La délégation française, au cours des débats du congrès, se scinda en deux tronçons sur le problème de la liaison organique entre l’Internationale syndicale rouge et l’Internationale communiste. Sous l’influence des camarades russes, mes propres amis, les représentants de la tendance dite de « la Vie ouvrière », Godonnèche et Rosmer notamment, bloquèrent leurs votes avec ceux de la tendance du parti représentée par Delagrange, contre les votes des syndicalistes dits « purs » représentés par le très impur Sirolle, sur la question de la liaison organique. Grande émotion dans les milieux syndicalistes parisiens et par la suite dans tous nos milieux provinciaux. Dès connaissance de cette attitude, une large réunion de militants des syndicats parisiens avait lieu et, sur ma proposition, une résolution commune était adoptée déclarant que la délégation française avait outrepassé son mandat. Nous restions, je restais fermement partisan de l’indépendance du syndicalisme. La minorité syndicaliste allait se présenter unie au congrès confédéral de Lille, apparemment unie au moins.

Ce n’est pas le lieu de retracer ici le cheminement du mouvement syndical français vers la scission syndicale de fin 1921. Cela présente-t-il encore quelque intérêt ? Peut-être. Certainement même, car une légende mensongère s’est créée suivant laquelle la scission syndicale en France fut l’œuvre des communistes. Elle fut en réalité l’œuvre des réformistes qui creusèrent une chausse-trape et celle des anarchistes et des syndicalistes dits purs qui s’y précipitèrent. La tendance de « la Vie ouvrière  » fit ce qu’elle put pour éviter cette catastrophe. Pour ma part, je fis même un peu plus. J’avais tout fait pour redresser la CGT, j’avais échoué, je ne me sentais plus le cœur pour continuer « la Vie ouvrière ». À la réunion de militants, au début de 1922, où je fis part de ma décision, je conclus mon exposé en déclarant qu’il fallait choisir entre deux équipes de remplacement : l’une formée par Rosmer, qui avait après moi le plus de droits sur « la Vie ouvrière », l’autre formée par Monmousseau et Semard. Mais Rosmer s’étant prononcé pour la liaison organique, je croyais que l’autre équipe maintiendrait mieux « la Vie ouvrière » dans sa ligne traditionnelle, celle du syndicalisme révolutionnaire. J’étais loin de supposer que cette équipe aurait bientôt fait de s’asseoir sur nos principes, tandis que Rosmer, en désaccord sur un mode d’organisation, resterait fidèle à nos principes révolutionnaires.

Brupbacher avait tort dans son livre de réveiller cette lettre de 1921 dont je n’aurais tenu aucun compte. J’en tins certainement compte. J’adhérai au parti deux ans plus tard seulement et dans les circonstances que j’ai rappelées. Je ne le taquinerai pas en demandant à quelle époque il entra lui-même au parti. Peut-être y entra-t-il avant moi. Il en sortit en tout cas longtemps après moi. Mais il est vrai, sa situation était différente. Il avait les coudées plus franches.

Dans le courant de 1924, la grande crise qui se déroula dans le parti russe et peu après dans toute l’Internationale communiste, à la suite de la mort de Lénine, aurait pu et dû secouer tous les hommes ayant le souci de leur liberté de jugement et possédant un peu de caractère. Entre l’opposition groupée autour de Trotski et la troïka Zinoviev-Kamenev-Staline une lutte féroce s’engagea. Il ne s’agissait pas seulement de Trotski, mais de méthodes et de mœurs nouvelles qui s’instauraient dans l’Internationale sous le nom de la bolchevisation. De quoi s’agissait-il ? Les vrais problèmes étaient masqués sous un tas de faux problèmes. Quiconque s’efforçait de comprendre en était pratiquement incapable. Aujourd’hui un bon communiste n’a ni le temps ni le droit d’ouvrir un livre hostile aux thèses des dirigeants de son parti. Il est submergé de lectures imposées. Il a les oreilles pleines de discours officiels. Il ne peut voir avec ses yeux, mais avec ceux de ses grands chefs. – Mais enfin je veux comprendre, ai-je dit vingt fois à l’époque dans les discussions fumeuses des comités d’alors, au Comité directeur en premier lieu. Donnez-moi les éléments pour connaître des diverses questions. Je veux bien condamner Pierre ou Paul, mais pas sans savoir ce qui lui est reproché, sans connaître ses crimes réels. C’est pour avoir voulu comprendre, pour m’être refusé à condamner l’opposition et Trotski avant d’avoir eu connaissance de leurs crimes imaginaires que je fus exclu, que furent exclus dans tous les partis ceux qui osèrent sauvegarder le droit de comprendre avant de trancher.
Brupbacher ne vit pas qu’il s’agissait de bien autre chose que de Trotski, que nous nous trouvions devant un cours nouveau de l’Internationale qui allait mener tout droit et rapidement à la servitude des partis et des membres du parti, ensuite à l’assassinat de toute la génération des militants d’Octobre.

Le cours de l’histoire de l’Internationale et celui de la Révolution russe auraient-ils pu changer si tous ceux qui avaient alors le sentiment du danger s’étaient dressés ensemble dans tous les pays ? Nul ne peut le dire. Ce qui est certain, c’est qu’il n’était pas possible d’accepter ces méthodes et ces mœurs. Les intellectuels membres du parti auraient dû être les premiers à refuser. Quel est le premier de leurs devoirs, sinon de sauvegarder le droit de comprendre, de maintenir les droits de l’esprit critique ? Une fois de plus ils montrèrent que c’était le cadet de leurs soucis. Pour quelques-uns, les événements n’avaient pas d’importance que nous leur attachions. Quelques autres, du fait de leur origine bourgeoise, avaient une sorte de timidité à contredire des chefs ouvriers. Il y avait ceux qui trouvaient honteux de la part de petits militants de rien du tout de contredire les géants de la Révolution russe. Géant pour géant, Trotski l’était un peu plus que Zinoviev ou Staline. Aujourd’hui, loin de regretter mon geste de 1924, je me demande souvent au contraire à quel moment la Révolution russe a pris le mauvais aiguillage ; je pense qu’elle l’avait déjà pris avant 1924, mais je crois qu’il était encore possible à cette date de la remettre dans la bonne voie, et avec elle l’Internationale.

Le stalinisme totalitaire était-il en germe dans Lénine ? Déjà dans Marx ? Je ne le crois pas. Dans la pensée de Lénine et celle de Marx, il y avait des germes nombreux et différents. Les circonstances historiques ont fait fleurir les dangereux et tué les bienfaisants. Je ne crois pas non plus que les mouvements socialistes russes d’alors, et en particulier le mouvement bolchevik, étaient non des mouvements ouvriers, mais des mouvements d’intellectuels visant uniquement le pouvoir. Ils étaient évidemment des mouvements très mélangés, car en 17 la Russie faisait à la fois sa révolution bourgeoise et sa révolution prolétarienne, mais ni Lénine, ni Trotski, ni la génération d’Octobre ne visaient le pouvoir pour le pouvoir ; ils le voulaient ardemment pour réaliser le socialisme.

Quelle influence exerça Tobler, vers 1927, lors de son retour de voyage en Russie, rentrant gagné au stalinisme, croyant que la Révolution n’avait pas déraillé et que parler de Thermidor était une sottise ? Brupbacher attachait grand prix au jugement de son vieux camarade. Il fut sans doute plus troublé, plus déchiré, plus hésitant encore.

À la même époque, nous entendions un soir – réunis à une demi-douzaine d’exclus ou de non-exclus, chez un ami – Piatakov, qu’accompagnait Chliapnikov, nous dire : « Regardez la Révolution russe comme finie. Reprenez en Occident le flambeau  ! » Piatakov était bien placé par son poste dans l’économie russe pour porter un jugement exact, confirmé d’ailleurs par Chliapnikov. Nous étions tous atterrés. Je répondis à Piatakov : « Ce n’est pas possible. Une telle nouvelle ferait passer un vent glacial sur le monde. Espérez encore. Cramponnez-vous. » Piètres paroles, après le diagnostic terrible mais sûr, que je me suis reprochées après l’attitude de Piatakov aux procès de Moscou. N’est-ce pas nous qui l’avons conduit, ou du moins aidé, à se renier, en sacrifiant son propre honneur à 1’intérêt apparent de la Révolution russe ? Devant le jugement sûr, prononcé avec douleur, par des hommes comme Piatakov et Chliapnikov, que pesait le jugement rapide d’un voyageur comme Tobler ? Dans les mêmes temps, nous pouvions recueillir le témoignage de Français ayant vécu en Russie huit ou dix ans, non pas à l’hôtel Lux pour touristes et délégués étrangers, mais de la vie de d’ouvrier russe, de camarades comme Pierre Pascal et Yvon. Pour eux, nul doute, comme pour Piatakov et Chliapnikov, la Révolution russe était morte. Ils rentraient, non en ennemis du peuple russe, mais conquis par lui au contraire, dont ils avaient partagé le pain noir, les épreuves, toute la vie.

Le déroulement fatal du stalinisme, la militarisation au travail, l’étouffement au parti, les épurations massives, le massacre des paysans, les déportations d’opposants, les procès de Moscou, les camps de concentration ne pouvaient d’année en année que mettre la rage au cœur de Brupbacher.

Il pouvait se laisser entraîner par son ami Münzenberg dans les conférences d’Amsterdam-Pleyel, se mêler aux faux combattants de la paix d’alors, il n’avait plus d’illusions. Il n’osait pas s’avouer que le sort de la Révolution allemande s’était joué en janvier 1919 avec l’assassinat de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht. Ç’aurait été accorder trop d’importance au rôle des hommes. Pourtant que serait devenue la Révolution russe sans Lénine et Trotski ? Elle n’aurait pas fait le bond d’Octobre et elle aurait avorté. Sans les deux chefs de Spartakus, le mouvement révolutionnaire allemand n’a jamais pris son élan. Il s’est traîné de putchs en luttes intérieures jusqu’à sa fin lamentable en 1933. Pas de front uni avec la social-démocratie contre Hitler. Selon le grand stratège Staline, Hitler durerait trois mois, puis serait balayé par le reflux ouvrier portant à sa tête les communistes. Comme si un mouvement, si fort fût-il, pouvait, une fois les reins brisés, se remettre trois mois après sur les genoux. Par sa tactique, Staline avait porté le dernier coup au mouvement. Les officiers assassins de Rosa Luxemburg et de Liebknecht en 1919 avaient pu porter Hitler au pouvoir en 1933.

Il avait beau s’en défendre, Brupbacher croyait au prolétariat allemand ; il ne se laisserait pas enchaîner par le fascisme. 1933 fut pour lui une année terrible. Après l’effondrement de l’internationalisme en 1914, après la banqueroute de la Révolution russe, il lui fallait voir l’avènement au pouvoir de Hitler en Allemagne. Il fut obligé de collectionner quelques autres épreuves, la défaite de la Révolution espagnole, sinon trahie au moins mal aidée par Staline, enfin le cynique pacte germano-russe ouvrant les portes à la deuxième guerre mondiale. Il y avait de quoi être assommé. On peut dire que c’est de cela que mourut Brupbacher.

Il s’est demandé sûrement dans ses dernières années s’il n’avait pas à vingt ans cru à des chimères et ainsi gâché sa vie. Il n’est pas, dans la génération d’après 1900, le seul des bourgeois et des intellectuels venus au socialisme qui se soit posé cette amère question. Son cas n’est pas isolé. Il est même typique. C’est l’un des drames moraux de ces cinquante dernières années. Dans tous les pays, il s’est trouvé des hommes comme Brupbacher. Ils sont venus de la bourgeoisie au mouvement révolutionnaire, sans la moindre idée de calcul, sans rechercher des rôles importants à jouer, ni même par goût de l’aventure, venus simplement et sincèrement. Ils ne sont pas à confondre avec ceux qui à vingt ans – tout le monde se croit révolutionnaire à vingt ans – viennent un court moment montrer le bout de leur nez ; ni avec ces gosses de riche qui croient nous faire beaucoup d’honneur en s’offrant à nous servir de guides ; non plus avec ceux qui croient habile d’être légèrement en avance sur les événements pour ne pas rater le coche des puissants du lendemain ; encore moins avec ceux qui sont prêts à coiffer toutes les idées et à rallier tous les mouvements révolutionnaires à condition de figurer parmi les dirigeants.

À Brupbacher aussi l’ouvrier socialiste de Vienne, dont a parlé Manès Sperber, aurait pu poser sa fameuse question : « Tu n’es pas fils d’ouvrier, tu n’as jamais été ouvrier toi-même, qu’est-ce qui t’a pris de te mêler de la révolution prolétarienne ? Tu n’es pas allé au communisme pour être maire, ou ministre, ou commissaire du peuple, ça se voit, tu n’es pas un type à ça. Alors pourquoi ? »

Oui, pourquoi ? Quand il arriva à Brupbacher d’être élu député communiste au Conseil national suisse, il se tourna le soir même vers les dirigeants du parti pour leur dire : « Vous avez certainement quelque chômeur à qui la fonction conviendra mieux qu’à moi. »

Brupbacher aurait sans doute répondu comme le héros de Sperber : « Pour l’amour d’une idée, l’idée d’un univers tel qu’il devrait être, tel qu’il pourrait être. » À la fin de sa vie, le tour fait de toutes les théories révolutionnaires, déçu par toutes, il aurait probablement répondu : par idéalisme. Un mot dont il aurait souri naguère.

Il a gravé dans une formule frappante sa pensée profonde :

« Le socialisme des travailleurs était contenu dans le mien, mais non celui-ci dans le leur. » Il n’aurait été, tant pour la social-démocratie et le communisme que pour le prolétariat, qu’un simple allié. L’idéaliste refusait de s’enfermer dans un mouvement de classe.

Quelle part de vérité y a-t-il dans cette formule ? La classe ouvrière ayant réalisé son émancipation, il peut se trouver encore au lendemain de la révolution des couches de déshérités et de malheureux. Une nouvelle étape révolutionnaire serait alors à envisager. Cela peut-être indéfiniment.

Quelle part d’erreur ? Peut-être plus grande. Le socialisme de Brupbacher comprenait autre chose que l’émancipation des travailleurs ; en effet, il voulait que tous les hommes, ouvriers ou non, aspirent à vivre d’une vie humaine, d’une vie intelligente, alors que les plus fortunés se satisfont d’une vie inintelligente et inhumaine. Mais quel démon talonnera jamais les hommes qui se croient heureux parce qu’ils ont plus de pain et de beurre que ceux qui les environnent ?

Le socialisme des travailleurs n’était pas tout entier contenu dans le sien. Avec la meilleure volonté, le meilleur des bourgeois ne se rend pas compte de la vie des ouvriers, n’en tient pas compte en premier lieu. Brupbacher pouvait dire comme il le répondit un jour en Afrique à quelqu’un qui lui offrait soit un Arabe soit un chameau pour porter ses bagages : « Je suis mon propre chameau, je suis mon propre Arabe. » Il restait quand même un grand bourgeois et un intellectuel.

Parmi les causes de sa rancœur devant la banqueroute frauduleuse de la Révolution russe, il n’aurait pas comme tel militant communiste allemand d’opposition, pourtant d’origine ouvrière, refusé de compter – et de compter en premier lieu – le sort imposé aux ouvriers et aux paysans russes par la Révolution soit-disant faite en leur nom. « Que pouvait-on faire d’autre ? » me déclara ce singulier communiste d’opposition ; il ne voyait à reprocher à Staline que des histoires de parti. Non, Brupbacher ne faisait pas fi du sort des ouvriers et des paysans russes ; il ne confondait pas le socialisme avec le bagne. Mais il ne mettait pas au premier rang cette cause de répudiation du régime russe. Il avait supposé longtemps que c’était peut-être une condition fatale de l’édification socialiste. Il lui avait fallu les procès de Moscou, les déportations en masse, les camps de concentration pour rompre son mariage avec la Révolution russe.

Nous avons appartenu, lui et moi, à une génération qui ne savait pas ce que seraient les guerres du XXe siècle et qui a été obligée de piétiner dans des fleuves de sang. Nous avons vu la vie humaine n’avoir plus aucun prix. Nous ne savions pas non plus pratiquement ce que seraient les révolutions sociales auxquelles nous rêvions de consacrer notre vie. Nous les imaginions beaucoup plus faciles ; sans nous en rendre compte un peu trop à la façon des révolutions politiques de 1830 et de 1848. Un coup d’épaule et le vieux monde s’écroulait ; quelques efforts et le nouveau s’édifiait. Nous ne pensions pas aux échecs et aux faillites qui nous attendaient. Nous avons fait ce que nous avons pu, c’est-à-dire très peu. Nous nous sommes trouvés souvent, souvent seuls. C’est donc que les autres en faisaient encore moins que nous. Brupbacher a fini par désespérer de tout, des idées, des hommes et du mouvement. Je n’arrive pas à désespérer. Nous sommes retombés au fond du ravin pour la deuxième, pour la troisième fois. On remontera la pente comme on pourra, mais on la remontera. Je suis obligé de suivre le sort de ma classe, les ouvriers de tous les pays. J’appliquerais volontiers à l’effondrement momentané de nos espérances révolutionnaires ce qu’un historien a dit de l’effondrement militaire de la France en 1940 : La défaite du mouvement ouvrier révolutionnaire a été avant tout une défaite de l’intelligence et du caractère.

Pierre Monatte

2 Réponses to “1954 Préface à Socialisme et liberté [Monatte]”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    [...] de la Seine (2008, Auszug aus Une histoire mondiale des cinémas de propagande) * Pierre Monatte: Préface à Socialisme et liberté (1954) * Tim Mason: The Workers Opposition in Nazi Germany (1981) * René Le Bras: Un ouvrier parle [...]

  2. From the archive of struggle, no.40: Yale Yiddish special « Poumista Says:

    [...] de la Seine (2008, Auszug aus Une histoire mondiale des cinémas de propagande) * Pierre Monatte: Préface à Socialisme et liberté [...]

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