1956-12 La solution de Boukharine [Bordiga]

Extrait du chapitre 26 de Amadeo Bordiga / Struttura economica e sociale della Russia d’oggi . Traduction française: STRUCTURE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE DE LA RUSSIE D’AUJOURD’HUI. 2° partie : “Développement des rapports de production après la révolution bolchevique (1956-57). Paru en italien dans Il Programma Comunista N° 25 (décembre 1956)

Quand plus tard on demanda à Staline quelle fraction était la pire, la gauche ou la droite, il répondit qu’elles étaient pires ·toutes les deux et il manifesta clairement que son programme était de les écraser toutes les deux. En attendant, qu’était-ce que la fraction « Staline » ? C’était celle qui consistait à ne pas avoir de tendance, à ne pas respecter les principes, à administrer l’État pour l’État, à gouverner la Russie pour la Russie, à substituer une position nationale, puis impériale, à la position de classe et à la position internationale : même en admettant qu’à l’origine ni Staline ni ses partisans n’en étaient conscients.

Il apparaît étrange à celui qui écrit l’histoire « en s’intéressant aux personnes » que, à partir de 1927, la droite et la gauche se rapprochent pour engager une lutte inégale contre la « direction. ». C’est étrange si l’on pense que la gauche, en injuriant Staline (dix fois moins qu’il aurait fallu), avait injurié en lui la droite dans les thèses de laquelle Staline, véritable girouette de la politique, avait puisé avant de puiser, comme nous le verrons, dans la doctrine et aux thèses de la gauche. Mais ce n’est pas étrange si l’on fait l’histoire à l’école de Marx et de Lénine et non à la manière de Tecoppa [1]. L’explication ne réside pas dans le « caractère de maffioso » de Joseph Staline, mais c’est une autre preuve que la révolution se « raccourcit » historiquement en passant d’une double révolution à une révolution seulement bourgeoise : dans cette dernière les chefs se coupent la tête les uns les autres pour se voler idées et cervelles.

Trotsky lui-même, lié aux traditions de cette lutte, a dévalué la « droite », même dans ses œuvres ultérieures, et il ne parvient pas à comprendre la vérité : que la gauche et la droite étaient toutes les deux sur le terrain des principes marxistes, et que le « centre », dans chacun de ses tournants successifs dans la politique russe aussi bien qu’internationale, s’en éloignait un peu plus à chaque fois.

Trotsky a l’immense mérite d’avoir, dès 1923, individualisé cette manifestation qui devait tuer le parti marxiste qui seul s’était emparé du pouvoir : le maniement de l’appareil d’État, machine cruelle et froide édifiée pour exercer la terreur sur l’ennemi de classe, contre l’appareil du parti – et une telle crise pathologique dérivait du recul des forces révolutionnaires extérieures et de la méfiance d’une population en énorme majorité non prolétarienne envers ces forces révolutionnaires. À propos de cette question, la gauche italienne fut totalement avec Trotsky – mais pour des motifs qui n’ont rien à voir avec le « trotskisme » ultérieur. Ces épisodes d’abus ne blessaient pas l’exigence non-marxiste du « respect démocratique de la consultation de la base », ils blessaient la doctrine marxiste qui affirme que la dictature révolutionnaire n’a pas pour sujet concret et physique le peuple, ni même la classe laborieuse nationale en général, mais le parti communiste international et historique.

Le chemin de la révolution qui recula de la révolution socialiste à la révolution bourgeoise était marqué alors par les manœuvres infligées par l’histoire – et non par le caprice du « non collégial » Staline, ni non plus par les « capitulards de la droite » diffamés -, à la machine de l’État russe. Lorsque droite et gauche virent que l’essentiel de la tradition bolchevique et du communisme mondial était en danger, elles s’unirent, mais tardivement, après avoir subi la fin des Curiaces – dans l’ordre Trotsky, Zinoviev, Boukharine – dans la lutte contre la contre-révolution stalinienne qui les tua finalement.

Que certains ne s’étonnent donc pas si nous réhabilitons Boukharine, non pas de l’accusation d’avoir été un agent des bourgeoisies étrangères, accusation que les exterminateurs dégoûtants eux-mêmes ont dû ravaler comme les aliénés qui mangent leur propre merde, mais des vives critiques que Trotsky lui-même adressa au fameux « Enrichissez-vous ! ».

Recours marxiste à la dialectique

L’exigence qui prime toutes les autres est qu’il faut vivre, soit au moyen de la révolution mondiale, soit au moyen « existentiel » de l’État de Russie et du peuple de Russie ; et cette exigence domine le terrible dilemme historique de 1926. Nous montrâmes en temps utile que si Boukharine suivit Staline lors dans cette orientation historique ce fut parce qu’il concevait ce repli comme un renforcement de la Russie en vue seulement d’une guerre « révolutionnaire » gigantesque contre tous les États capitalistes qui étaient en train de piétiner les classes ouvrières européennes. Et l’on doit dire que même Staline proclamait une telle perspective à la veille du deuxième conflit impérialiste dans lequel il eut l’idée géniale d’appliquer contre les États impérialistes la même politique que celle qu’il avait employée contre les « fractions » internes : les exterminer en plusieurs étapes et rester seul victorieux comme Horace Coclès ! Égaré hors de la voie du parti et de la doctrine envers laquelle il manifesta une impuissance congénitale une fois qu’il ne put plus « voler » les idées aux cadavres, Staline, une fois mort, paya cher tout cela par l’humiliation qu’il reçut de la part de ceux que les monstres étatiques du Capital ne veulent pas tuer mais imiter dans une course commune à l’exploitation du monde, la main dans la main, même s’ils ont la foi des voleurs de Pise [1].

Donc le problème économique est de vivre. Ce qui signifie, nous l’avons dit, trouver une formule pour relier véritablement industrie et terre – et nous connaissons le sens du passage de la formule du communisme de guerre à la formule de la N.E.P., de la première à la deuxième étape. Il s’agit maintenant de comprendre le développement entre la deuxième étape et la troisième, étapes dont nous avons donné la série.

Centre, gauche et droite sont, en 1927, fermement attachés à la théorie de Lénine : l’agriculture sous forme de petites entreprises, c’est la mort de la révolution socialiste.

Lénine a bien été contraint d’accepter, d’un point de vue marxiste, le programme antimarxiste des socialistes-révolutionnaires, il l’accepta sans s’en cacher, mais il le fit sans cessé de montrer qu’il était radicalement antimarxiste. C’est seulement ainsi que les bolcheviks ont pris le pouvoir et jeté les bases pour la fondation des partis communistes du monde – Paris valait bien cette messe. Mais le système de la petite production s’est par-là même répandu ; ce qui signifie que le potentiel des campagnes, tant technique que politique, a fait un grand pas en arrière.

La formule de l’asservissement des paysans de la part de l’État ouvrier, avancée de façon insensée par certains membres de la « gauche », a manqué son coup. De celui qui ne produit pas, d’abord parce qu’il ne le peut pas puis également parce qu’il ne le veut pas, on ne tire rien, ni par la contrainte, ni par l’expropriation ni non plus par la mise à mort.

Et pourtant : ou mourir de faim ou sortir de la fragmentation rurale.

La nationalisation de la terre, et mieux encore l’étatisation de la propriété foncière, sert seulement à empêcher la formation d’une nouvelle « grande propriété » agraire. Malheureusement, pour la même raison, elle aboutit à empêcher le passage de la petite à la grande « entreprise », et elle enferme la terre dans les limitations techniques de sa culture. Mais tous veulent la grande entreprise agricole que l’industrie pourrait développer en lui fournissant des équipements nouveaux – à la condition que l’on donne à manger aux ouvriers d’industrie !

Trotsky et Zinoviev restent sur le terrain de Lénine : passer, sans coercition si possible, de la toute petite entreprise paysanne à des entreprises où le travail collectif est dirigé par l’État (les sovkhozes), c’est-à-dire avec la terre de l’État et le capital d’exercice de l’État (et ils sont donc pour une industrialisation intense).

Staline veut permettre que, en dénationalisant la terre, l’on reforme de vastes possessions terriennes où un gros fermier organise la production collective, évidemment avec des salariés, la rente allant au propriétaire.

"Enrichissez-vous"

 

Boukharine défend, comme la gauche, la nationalisation juridique et n’est pas pour la propriété libre. Cette dernière est une position de sauvegarde pour ne pas retomber dans le passé et ne pas perdre le pouvoir. Mais il comprend que pour la grande industrie il faut le grand capital. Il voit que l’industrie peut difficilement se mettre à produire des biens de consommation manufacturés (en plus de la production de biens à usage militaire, nécessaires au conflit à venir, pour lui « offensif » – son rêve rejeté par Lénine à l’époque de Brest-Litovsk), au maximum elle peut produire des biens d’équipement pour élargir l’industrie elle-même, mais pas pour transformer l’agriculture. Sa formule est que la terre reste à l’État mais que le capital agraire se forme à l’extérieur de lui.

Le commerce et la N.E.P. ont déjà donné lieu à une accumulation de capital, mais dans les mains des commerçants, des spéculateurs qui ne sont plus légalement des contrebandiers mais des Nepman, haïs par les paysans, mais surtout en raison de l’attachement réactionnaire de ces derniers à la gestion parcellaire. Ce capital, menacé tout autant socialement que politiquement, est stérile du point de vue de la production et de l’amélioration de son potentiel technique.

Boukharine, dont son maître Lénine se moquait souvent, sait son Capital à la perfection, il sait que l’accumulation primitive classique est née du fermage agraire, comme en Angleterre et ailleurs, et c’est de cette origine que les « bases » du socialisme sont nées. Il est nourri d’autres thèses correctes : que c’est de la folie de penser avoir un commerce en expansion formidable, de traiter en forme mercantile, comme Trotsky le justifie, la production industrielle elle-même, et de ne pas voir croître les formes capitalistes, étatiques ou privées, mais toujours capitalistes. Si dans l’industrie passer des formes privées aux formes étatiques représente un progrès, à la campagne, s’il n’existe pas de capital, ni privé, ni d’État, il est risible de penser que l’on puisse avoir non seulement le socialisme mais même tout simplement l’étatisation du capital.

Boukharine est en règle non seulement avec Marx mais également avec Lénine. À la campagne il faut passer de la forme 2 à la forme 3 : de la petite production mercantile paysanne au capitalisme privé.

La terre reste à l’État, et le paysan riche « de terre » disparaît (il est faux que Boukharine et les siens aient défendu le koulak), mais c’est le « fermier de l’État » qui apparaît et ce dernier, avec son capital d’exploitation et ses salariés (dans des formes qui ne sont pas radicalement différentes du salariat des usines contrôlées puis étatisées), produit sur sa propre terre une très grande masse de produits pour l’économie générale, et il paie une rente à l’État et non plus à l’ancien propriétaire terrien.

Pour que les dimensions de l’entreprise moyenne croissent il faut, c’est clair, que le capital d’entreprise moyen croisse de même que le nombre des travailleurs prolétaires ruraux. Ce résultat ne peut pas être atteint si l’entrepreneur agraire n’accumule pas et ne devient pas plus grand. Une autre thèse correcte, ferme dans la tête intelligente de Boukharine, était celle-ci : aucun État n’a pour fonction de « construire » et d’organiser, mais seulement d’interdire, ou de cesser d’interdire. En cessant d’interdire l’accumulation de capital agraire social (Marx : le capital qui est accumulé par des particuliers n’est qu’une partie du capital social) l’État communiste prend une route plus courte pour monter l’échelle des formes, les échelons de Lénine.

La formule, la forme de structure sociale qui sortit de l’histoire, le kolkhoze, conduit moins rapidement hors de la fragmentation paysanne que la solution proposée par Trotsky (et Lénine), et surtout que celle de Boukharine – et en affirmant cela nous ne disons pas qu’il y eut un choix entre trois possibilités lorsque la polémique explosa. Et cette formule du kolkhoze n’a pas été inventée par Staline qui ne fut qu’un fabricateur de formules a posteriori à effet démagogique dans lesquelles il n’y a aucun génie – lequel a besoin de partis et non de têtes dans l’histoire moderne, et peut-être toujours – mais une grande force politique.

Oui, le brave Boukharine cria: Enrichissez-vous ! Mais Staline fit bien pire et fut sur le point de crier : enrichissez-vous de terre ! Laissez-nous seulement l’État industriel, la force armée ! Il ne comprenait pas que celui qui a la terre a l’État.

La phrase de Boukharine, dont tout le monde se souvient sans pouvoir reconstruire sa doctrine (c’est difficile de le faire à partir des textes), a cette portée: nous vous ouvrons les portes de la terre de l’État : enrichissez-vous de capital d’entreprise agraire, et le moment où nous vous exproprierons de ce que vous aurez accumulé arrivera plus rapidement, en passant ainsi même dans la campagne à l’échelon quatre : le capitalisme d’État.

Pour le cinquième échelon, le socialisme, il ne faut ni lois ni débats de congrès, mais une seule force : la Révolution mondiale. Boukharine ne le comprit pas alors et ce fut grave.

Staline se servit de la thèse de Boukharine pour battre la gauche marxiste. Quand Boukharine vit que l’histoire poussait Staline non pas à choisir des routes vers le socialisme économique mais à ramener l’État politique à des fonctions capitalistes aussi bien internes qu’externes, il n’y eut plus de différence entre la droite et la gauche, il n’y eut plus rien à droite du centre, et tous les marxistes révolutionnaires furent, pour des raisons de principe bien plus profondes et bien plus puissantes, contre Staline. Ils furent certes vaincus, mais ils appartiennent à la série féconde de toutes les révolutions écrasées dont la revanche viendra, revanche qui ne peut être que mondiale.

Note :
[1] Un jour des individus furent surpris en train de voler dans la cathédrale de Pise, pour cacher le véritable motif de leur présence en ce lieu saint, ils se mirent alors à prier avec ferveur.

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