1969 L’économie mixte [Mattick]
Extrait de Paul Mattick/ Marx and Keynes, the limits of the mixed economy, traduit en français en 1972.
CHAPITRE XIV
L’économie mixte
Les prédictions de Marx concernant le déclin du laissez-faire et sa disparition finale ont été indiscutablement confirmées par le cours réel des choses : la prépondérance de l’économie mixte montre en effet avec toute la netteté désirable que si une partie notable de l’activité économique n’était pas induite par l’État, le capitalisme sombrerait dans la dépression. Mais quelles sont donc les conséquences de cette intervention pour ce qui est de l’entreprise privée ?
A coup sûr, l’intervention de l’État a pour effet d’accroître la production et, par là, l’appareil productif. Dès lors cependant que cette intervention vise à stabiliser l’économie de marché, elle ne remplira son but que si la production induite de la sorte ne se situe pas sur le plan de la concurrence. Que l’État achète des biens de consommation et des biens durables pour en faire don, et il réduit d’autant la demande de ces articles sur le marché privé. Si les entreprises d’État se mettaient à fabriquer des articles de ce genre et à les vendre, leurs concurrents du secteur privé devraient affronter de nouvelles difficultés, étant donné le rétrécissement de la part du marché qui leur revenait jusqu’alors. Il faut donc que les achats d’ordre gouvernemental restent extérieurs au système de marché; la production induite par ce biais doit venir s’additionner à la production pour le marché. C’est pourquoi l’État s’intéresse avant tout à des biens et services n’ayant rien à voir avec le marché, c’est-à-dire les travaux publics et autres dépenses gouvernementales.
Bien entendu, la division entre production privée et production publique n’a rien d’absolu. Les gouvernements se voient poussés, pour des raisons politiques, à pénétrer dans la sphère de la production privée, par exemple, en subventionnant certaines fabrications, ou encore en achetant des excédents de production destinés à alimenter des programmes d’assistance sociale locale ou d’aide à l’étranger. Il y a parfois chevauchement des activités publiques et privées dans diverses branches de production, et aussi en matière de marketing et de financement. Mais en général on peut parler d’une division de l’économie en un secteur privé, axé sur le profit, et un secteur public, plus restreint et non soumis à des considérations de rentabilité. Le premier doit réaliser ses profits sur une base commerciale. Le second fonctionne indépendamment du marché, tout en affectant par son existence et par son comportement les rapports de marché qui régissent le secteur privé.
L’État accroît la « demande effective » au moyen d’achats à l’industrie privée, lesquels sont financés soit avec l’argent des contribuables, soit par des emprunts lancés sur le marché des capitaux. Dans la mesure où il recourt à la première méthode, il se borne à transférer au secteur public de l’argent « fait » dans le secteur privé, ce qui peut changer le caractère de la production, mais ne contribue pas forcément à augmenter celle-ci, alors que les emprunts d’État et le déficit budgétaire ont toujours cet effet. Le capital existe soit sous forme « liquide », c’est-à-dire d’argent, soit sous forme fixe, c’est-à-dire de moyens de production. L’argent emprunté par l’État met en mouvement des ressources productives. Propriété privée, ces ressources, pour fonctionner comme capital, doivent être reproduites et élargies. N’étant pas réalisables sur le marché, les amortissements et les profits liés à l’exécution de contrats publics sont « réalisés » grâce à l’argent emprunté par l’État. Mais cet argent lui aussi est propriété privée — ou prêté à l’État à un taux donné. Tandis que la production augmente par ce moyen, la dette publique s’accroît d’autant pour en couvrir le coût.
L’État doit pour rembourser ses dettes et les intérêts y afférents utiliser l’argent des contribuables ou contracter de nouveaux emprunts. En d’autres termes, les produits qu’il « achète » ne sont pas vraiment achetés : ils lui sont en fait remis gratis, étant donné qu’il n’a rien à offrir en échange que sa caution laquelle, à son tour, n’a d’autre base que la somme des impôts qu’il peut lever et l’accroissement de la circulation fiduciaire qu’il peut se permettre. Quelle que soit la manière dont l’expansion a été mise en branle puis manipulée dans le cadre d’une production induite par l’État et allant croissant, une chose est certaine : les échéances de la Dette, principal et intérêts, ne peuvent être honorées qu’au prix d’une réduction des revenus — présents aussi bien que futurs — créés dans le secteur privé. Bien que des capacités de production en sommeil soient mises en œuvre pour exécuter les contrats dus à l’initiative gouvernementale, les « profits » effectués et le « capital accumulé » de cette manière ne sont ni plus ni moins que des données comptables qui se rapportent à la dette publique. Il ne s’agit en aucun cas de nouveaux moyens de production générateurs de profits, lors même que l’appareil de production matériel se soit élargi en même temps que la production. Si la production induite par l’État augmente relativement plus vite que la production sociale globale, on assiste à une baisse relative de la formation de capital privé. Cette baisse est compensée par l’augmentation de la production pour compte gouvernemental, dont les « profits » prennent la forme de créances sur l’État. En Amérique, par exemple, « le secteur non axé sur le profit s’est développé de façon relativement rapide au cours des années 1930, pour faire face aux multiples problèmes suscités par la crise économique, et très rapidement dans la première moitié des années 1940, pour faire face aux exigences de la guerre. Bien que la seconde moitié de cette décennie-là ait vu une expansion dynamique du secteur axé sur le profit, à la fin des années 1940, l’autre secteur avait grossi relativement plus vite que lui. Ce qui devait se répéter, mais en plus grand, au cours des années 1950 [...]. Il est évident que depuis 1929 le secteur non axé sur le profit a grossi relativement plus vite que l’autre, tant du point de vue du volume de l’emploi que de celui du revenu national x ».
L’État peut sans doute répudier ses engagements, annuler les créances dont se compose la dette publique; en ce cas, les « profits » réalisés grâce à la production induite par l’État apparaîtront ce qu’il sont en fait : des profits imaginaires. Bien que cette mesure puisse devenir inévitable un jour, les gouvernements, représentant le capital privé, feront tout pour la reporter le plus tard possible, notamment parce qu’en soi elle ne saurait provoquer la relance d’une accumulation profitable du capital. En attendant, on assiste à une dépréciation lente mais constante des revenus et des titres de créance par suite de l’inflation, cette conséquence inévitable de l’expansion de la production induite par l’État et financée par le déficit budgétaire.
Malgré la longue durée de la conjoncture dite de prospérité, que les pays industriels avancés ont connue, rien ne permet de supposer que la production de capital a pu venir à bout des contradictions qui lui sont inhérentes par le biais d’interventions étatiques. Au contraire, la multiplication de ces dernières dénote la persistance de la crise subie par la production de capital, tandis que la croissance du secteur déterminé par l’État rend manifeste le déclin toujours plus accentué du système de l’entreprise privée. Pour arrêter ce déclin, il faudrait mettre fin à l’énorme expansion de la production induite par l’État et recréer la capacité d’expansion automatique de la production de capital, bref, renverser la tendance générale du développement capitaliste au xxe siècle. La chose étant des plus improbables, l’Etat sera contraint d’intervenir sans cesse davantage dans le secteur privé, risquant ainsi de se muer en agent de destruction de l’économie de marché. Le gouvernement, lorsqu’il représente le capital privé, ne s’y résout certes pas sans hésiter grandement, ni sans se heurter à l’opposition acharnée de ses mandants. Ces hésitations peuvent avoir pour effet de transformer une « prospérité » apparente en crise effective.
Le dirigisme a de tout temps suscité une vive opposition — l’idéologie du laissez-faire en constitue un exemple —, mais le conflit objectif qui met aujourd’hui aux prises les pouvoirs publics et l’entreprise privée revêt un caractère tout différent, par suite de la croissance relativement plus rapide de la production induite par l’État au cours de l’expansion générale du capital. La transformation quantitative laisse augurer une transformation qualitative, aussi peu recherchée qu’elle est inéluctable, l’accroissement continu du dirigisme ne pouvant aboutir qu’à la disparition de l’entreprise privée. Encore voilée, cette opposition objective prend pour le moment l’aspect d’une coopération subjective des pouvoirs publics et de l’entre prise privée dans le cadre d’une économie dite de marché. Pourtant, s’il y a coopération, c’est uniquement dans la mesure où la politique du gouvernement reste conforme aux intérêts du grand capital. Or, ces intérêts-là vont à l’encontre des besoins de la société globale, et les conflits sociaux engendrés de la sorte se changeront en conflits relatifs au rôle économique de l’État, c’est-à-dire en luttes politiques visant à restreindre ou à accentuer les interventions étatiques.
Bien que le rôle économique de l’État semble être de diviser l’économie entre un « secteur public » et un « secteur privé », il n’existe, cela va de soi, qu’une économie et une seule au sein de laquelle l’État intervient. L’économie mixte se caractérise non par la propriété d’État, mais par le dirigisme. Certes, la propriété d’État, qui coexistait déjà avec le capitalisme du laissez-faire, couvre aujourd’hui un domaine étendu et allant croissant. Mais, quand bien même certaines entreprises d’État font leurs frais, voire des profits, il n’en demeure pas moins que l’État prélève une part de plus en plus grande de la richesse créée dans le secteur privé.
Le capitalisme d’aujourd’hui n’a donc un caractère « mixte » qu’en apparence, du fait que la production induite par l’État stimule l’économie dans son ensemble. D’évidence, les travaux publics et la production pour le gaspillage absorbent des machines, des matériaux et de la main-d’œuvre. Il y a accroissement général de la production à mesure que l’initiative gouvernementale crée des marchés additionnels aux capitaux fabriquant des articles qui vont au secteur de la production induite par l’État, y compris les biens de consommation qui vont aux travailleurs employés dans ce secteur. Toutefois, le produit final de ce secteur-là, issu d’une longue série de processus intermédiaires, ne revêt nullement la forme d’une marchandise écoulable avec profit. Quelle que soit la somme de travail dépensée pour le fabriquer, cette somme, qui représente le coût de production du produit final, ne peut être recouvrée par un acte de vente, attendu que le marché n’est pas acheteur de travaux publics et de production pour le gaspillage.
Cela n’empêche pas le système du double secteur de se présenter sous l’aspect d’une économie « mixte » avantageuse et au capital privé et à la société globale. Bien que chaque secteur obéisse à ses règles propres, l’un étant soumis à des considérations de rentabilité et l’autre non, ils n’en restent pas moins indissolublement liés tant au niveau de la production qu’à celui de l’écoulement des articles fabriqués. Ainsi donc, même si la production induite par l’État ne peut qu’être soustraite du profit total afférent à la production sociale totale, et non venir y ajouter quoi que ce soit, l’économie actuelle reste en pratique une économie « mixte ».
Au stade du laissez-faire, le caractère social des divers processus de travail individuels n’était perceptible qu’avec difficulté et d’une manière tout indirecte, à travers le jeu de l’offfe et de la demande solvable. Et c’est d’une façon analogue que la croissance du système des banques et du crédit, comme celle des sociétés par actions, devaient refléter la « déprivatisation » accrue du capital. Voilà qui cependant, en remédiant à l’individualisation des ressources de l’entreprise privée et aux limites que les mécanismes du marché imposaient aux unités particulières de capital, fut à l’origine d’un essor considérable de la production. Le système moderne de banque et de crédit a eu entre autres effets celui de différer le profit et de permettre ainsi de le récolter plus tard, en quantité accrue. Même dans ce cas cependant, un profit doit, bien entendu, finir par apparaître. On le « mesure » alors au capital investi : si le profit prévu n’est pas réalisé, on juge l’investissement « improductif », quand bien même il a créé un appareil de production nouveau.
Ce qu’on appelle formation de capital n’est autre que cette expansion « anticipée » de la production. Et ce fut la baisse du taux de formation de capital qui poussa Keynes et ses disciples à préconiser une intervention de l’État dès que le capital privé porterait atteinte à la situation présente en négligeant l’avenir. Le gouvernement n’étant pas lié, dans l’esprit de Keynes, à des groupes capitalistes spécifiques, cherchant à réaliser leurs profits habituels, il se trouvait en mesure d’assurer son empire sur une production que limitait seule le volume des ressources productives existantes. Il ne ferait ainsi que remplir une mission à laquelle le capital privé avait renoncé, sans empiéter vraiment sur ce dernier, dont la baisse du taux d’investissement avait mis en lumière les faiblesses.
Que l’État débourse plus qu’il n’encaisse par la voie de l’impôt, et le volume de l’emploi peut grossir. C’est à cela que revient le financement par le déficit budgétaire, ou expansion de la production consécutive à des injections massives de crédits à l’économie. L’équilibre budgétaire, fait-on valoir, n’est nullement indispensable. Le gouvernement devrait s’accommoder d’un budget en déficit en phase de dépression quitte à augmenter les impôts en phase de prospérité pour dégager un excédent destiné à éponger la dette publique à ce moment-là. Ainsi serait en fin de compte réalisé un équilibre budgétaire, mais désormais étalé sur longue période. En attendant, les effets du cycle économique seraient amortis, ni l’inflation ni la déflation n’ayant plus un caractère excessif, et l’on pourrait enrayer les dépressions courantes en tirant des traites sur la prospérité à venir. Au lieu des fluctuations violentes du cycle économique, on se trouverait dès lors devant une croissance harmonieuse et constante.
Voilà qui est négliger le fait que seule une formation de capital accélérée crée les conditions de ce qu’il est convenu d’appeler la prospérité, et que ces conditions ont pour préalable nécessaire une crise profonde, provoquant la destruction massive de valeurs-capital. Pour sa part, Keynes envisageait une production stationnaire, un capitalisme « mûr », exempt de hautes comme de basses conjonctures; il y aurait en permanence « quasi-boom » entretenu par l’État et assorti d’un taux de formation de capital en baisse. Toutefois, la plupart de ses disciples contestent la possibilité d’états stationnaires de ce genre. Il faut, professent-ils, non « maximaliser » mais « optimaliser » le taux d’accumulation du capital, c’est-à-dire le maintenir dans des limites plus compatibles avec la stabilité économique et sociale. Or, contrairement à la théorie, les expériences de financement par le déficit ont démontré qu’en intervenant au cours de la dépression, on empêche le retour d’une conjoncture suffisamment élevée pour permettre de dégager un excédent budgétaire. Il y a eu simplement gonflement de la dette publique, et non point alternances de déficits et d’excédents.
« Comme la dette publique, faisait observer Marx, est assise sur le revenu public, qui en doit payer les redevances annuelles, le système moderne des impôts était le corollaire obligé des emprunts nationaux. Les emprunts, qui mettent les gouvernements à même de faire face aux dépenses extraordinaires sans que les contribuables s’en ressentent sur-le-champ, entrainent à leur suite un surcroît d’impôts; de l’autre côté, la surcharge d’impôts causée par l’accumulation des dettes successivement contractées contraint les gouvernements, en cas de nouvelles dépenses extraordinaires, à avoir recours à de nouveaux emprunts. La fiscalité moderne, dont les impôts sur les objets de première nécessité — et partant renchérissement de ceux-ci — formaient de prime abord le pivot, renferme donc en soi un germe de progression automatique 2 ». Mais, en cas de reprise de l’accumulation du capital privé, le financement des activités de l’État par le déficit budgétaire peut être « avantageux » à 1′ « économie du pays ». Il en ira de la sorte pour autant que les activités en question contribuent à créer ou à bonifier les conditions nécessaires à l’expansion et à l’extension du capital privé national. Les dépenses publiques extraordinaires, concernant les emprunts internationaux, la colonisation ou la guerre, en offrent autant d’exemples, puisque tout en étant consacrées à des entreprises qui sortent du domaine propre de la production de capital privé, elles se font finalement au bénéfice dudit capital.
Si jamais le gouvernement, en recourant au financement par la voie du déficit budgétaire pour accroître la production nationale dans des proportions ou dans des secteurs qui ne correspondent pas aux intérêts spécifiques du capital, enfreint le principe de la rentabilité, il provoquera une levée de boucliers. Les keynésiens ne manquent pas de soutenir que le « test de la rentabilité », pour décisif qu’il soit en matière d’investissements privés, ne saurait concerner les investissements publics. « Un investissement, a-t-on fait valoir en ce sens, peut être hautement rémunérateur d’un point de vue social, même si le profit direct est nul, dès lors que le revenu de la communauté s’accroît en conséquence de son investissement. 3 » En outre, on se plaît à supposer que « chaque fois que l’État dépense de l’argent, du revenu est créé au profit des producteurs des articles achetés. Le revenu ainsi créé aboutit à des dépenses accrues de la part de ceux qui l’ont encaissé, engendrant du même coup un supplément de revenu pour d’autres encore, tant et si bien que le revenu total se trouve augmenté de plusieurs fois le volume de la dépense initiale. Les deux cent quatre-vingt-dix milliards de dollars de dépenses gouvernementales (aux États-Unis) — qui, financées par l’emprunt, ont amené la dette publique à son niveau actuel — ont donc eu pour conséquence à ce jour de grossir de plusieurs fois cette somme notre revenu national — de mille milliards de dollars peut-être 4 ».
Il s’agit en l’occurrence de la notion, ci-dessus évoquée, de « multiplicateur », c’est-à-dire de l’idée selon laquelle un revenu accru, engendré par la dépense publique, a un effet multiplicateur de revenus qui se totalisent par une somme plus élevée que la dépense initiale. L’investissement a pour répercussion d’augmenter l’emploi et, par là, la masse des revenus, ce qui permet à son tour à la consommation de croître. De cette façon, les fournisseurs de biens de consommation encaissent eux aussi un revenu supplémentaire qui leur donne la possibilité de consommer plus; et leurs fournisseurs peuvent dès lors en faire autant. Ainsi la dépense initiale aura créé des revenus par réaction en chaîne. Tout le monde cependant ne consommera pas intégralement son revenu. Le montant de ce qui sera dépensé est censé dépendre de la « propension à consommer » régnante. Si cette propension est faible, c’est-à-dire si une part relativement réduite du nouveau revenu est consacrée à des dépenses de consommation, le rapport multiplicateur du revenu à l’investissement demeurera lui aussi à un bas niveau; dans le cas contraire, il s’élèvera. En d’autres termes, plus l’épargne additionnelle engendrée par le revenu supplémentaire est restreinte, plus l’effet multiplicateur est grand.
L’effet créateur de revenus, lié à l’investissement, diminue progressivement, assure-t-on, par suite des « déperditions » de son pouvoir générateur que provoquent l’épargne, l’impôt et le commerce extérieur. Si la propension à consommer est faible — cas d’une économie de marché hautement développée, selon la théorie économique courante —, l’effet créateur de revenus des nouveaux investissements sera réduit, de sorte qu’il faudra procéder à une dépense supplémentaire. On escompte que la dépense publique encouragera les entrepreneurs à maintenir leurs investissements à leur niveau actuel, voire à les augmenter. Elle sécrétera de la sorte tant un revenu additionnel, par le détour de la consommation, que des investissements privés; le déficit budgétaire qui a rendu la dépense possible aura ainsi pour effet d’accroître non seulement le revenu national, mais aussi la capacité de production du pays. Bien que le revenu créé par cette voie soit contrebalancé par l’augmentation de la dette publique, on suppose que l’épargne nouvelle, suscitée par le revenu accru, compensera à son tour cette augmentation-là. Autrement dit, on professe que la dépense réalisée grâce au déficit budgétaire peut être financée à l’aide de l’épargne qu’elle a elle-même engendrée.
En laissant entendre que la somme totale des augmentations successives de revenus est plus élevée que le montant global de la dépense financée par le déficit, le concept de multiplicateur nourrit l’illusion selon laquelle (par analogie avec la rotation de la monnaie) toute unité de revenu supplémentaire se multiplie du seul fait de passer d’un groupe de revenus à un autre. La réalité est différente, cela va de soi, de même qu’un changement dans la vitesse de rotation de la monnaie ne signifie nullement un changement du volume d’argent ou de marchandises en circulation. En ce cas, une quantité d’argent identique sert tout bonnement à effectuer un plus grand nombre de transactions de la forme marchandise à la forme argent et vice-versa.
Le nouvel investissement induit par l’État ne tombe évidemment pas du ciel : il représente des valeurs-marchandises sous forme argent destinées à être échangées contre d’autres marchandises. Pour pouvoir dépenser un milliard de dollars, l’État doit soit prélever cette somme par l’impôt, soit l’emprunter sur le marché financier. Dans un cas comme dans l’autre, ce milliard représente l’équivalent de valeurs-marchandises préalablement fabriquées. A supposer — hypothèse assurément peu réaliste — que ce milliard de dollars soit uniquement consacré à l’achat de biens de consommation, il tombe sous le sens que ces transactions ne sont possibles que parce que ces biens existent déjà ou vont être produits. Leurs possesseurs, ou producteurs, les échangeront contre le milliard de dollars. S’ils le dépensent à leur tour en biens de consommation, ils ne feront que dépenser sous une autre forme ce qu’ils avaient déjà possédé, puis échangé contre la somme dépensée à l’origine. Il en est de même pour toutes les transactions commerciales qui s’ensuivent. Dans chaque cas, il faut, pour que la transaction soit possible, ou bien que les marchandises existent déjà, ou bien qu’elles soient fabriquées. Quoiqu’elle puisse se trouver à l’origine d’un revenu nouveau, la dépense initiale en soi ne provoque pas la moindre multiplication de revenus; c’est seulement dans la mesure où elle aboutit à une production accrue qu’elle s’assortit d’une augmentation du revenu.
A mesure que la production s’accroît grâce à eux, tous les investissements, publics ou privés, contribuent à augmenter le revenu national. Toutefois, le capital ne peut s’accumuler que si la production est rentable : que celle-ci s’élève sans que les profits augmentent, et le capital restera ce qu’il est. N’étant pas liée à des considérations de rentabilité, la production induite par l’État peut aboutir à un élargissement de la production sociale totale, mais non point du capital total. Il est néanmoins concevable que le seul accroissement ou maintien d’un volume de production donné, échappant à toute considération de rentabilité, puisse donner un coup d’arrêt à une baisse de l’activité économique, voire contribuer à renverser cette tendance. Bien que le financement de la production non rentable par la voie du déficit budgétaire n’accroisse que l’activité du capital total, il transforme effectivement le degré de rentabilité des capitaux individuels qui exécutent des contrats d’État et permet l’accumulation de créances productives d’intérêt. Voilà qui est de nature à créer une ambiance plus favorable à la reprise des investissements privés. Et, toute dépression suscitant naturellement des efforts pour rétablir la prospérité, les efforts conjugués de l’État et du capital privé, cherchant à renverser la tendance à la baisse d’activité, ont dès lors des chances de succès. (En fait, on a vu tout d’abord dans le financement par le déficit budgétaire un moyen sans doute temporaire et restreint de lutter contre la dépression en atténuant la misère sociale et en mettant fin au déclin économique, lui-même conçu comme un phénomène provisoire.) Comme ce mode de financement a pour effet de diminuer le chômage et d’augmenter la production, il peut, dans certaines conditions, induire une accélération des investissements privés. Le cas échéant, le revenu total se trouverait accru dans des proportions supérieures à celles du revenu lié au déséquilibre budgétaire, mais cette « multiplication » serait alors directement imputable aux investissements rentables supplémentaires, et non à la dépense initiale.
Quoi qu’il en soit, le financement des dépenses publiques par le déficit budgétaire, en tant que « régulateur » de l’activité économique, rallie aujourd’hui la plupart des suffrages, et se trouve mis en pratique autant par conviction que par nécessité. Dans la mesure où des sentiments ambivalents persistent à son égard, ils proviennent du fait que ce mode de financement, drainant les fonds vers les sphères de production non rentable, ne va pas sans provoquer une certaine redistribution des revenus. Bien qu’en raison du manque d’investissements, résultant de l’absence de rentabilité, ces fonds soient au premier chef réduits à l’oisiveté, c’est néanmoins en faire mauvais usage, dans l’optique capitaliste, que de les employer à des fins non rentables. En effet, le capital fonctionne comme tel pour autant uniquement qu’il rapporte du profit. Quels que soient les taux de profit, plus est grande la fraction du capital social total engagée dans la production induite par l’État, plus sera faible le profit global réalisé par rapport au capital total. Quand bien même ce dernier ne ferait pas plus de profits s’il n’existait pas de dépenses publiques non rentables, ce type de dépense ne saurait les accroître, ses profits. Les choses étant ce qu’elles sont, une fraction plus large de la production totale accrue — rentable et non rentable — va désormais à la sphère de consommation, et une fraction proportionnellement plus réduite à la formation de capital, sous forme d’un surcroît de capital générateur de profits.
La transformation du volume de l’emploi, que provoque la production induite par l’État, diminue la rentabilité du capital total par rapport à la production sociale totale. C’est cette baisse de la rentabilité que traduit le gonflement de la dette publique, et c’est ce dernier qui dénote le fléchissement de la formation de capital privé, en dépit et à cause de l’augmentation de la production. En bonne doctrine bourgeoise, le produit national brut, ou demande globale, équivaut au total de la consommation, de l’investissement et des dépenses publiques. Toutefois, le financement de ces dernières par la voie du déficit budgétaire procède non pas de la demande globale réelle, mais d’une politique délibérée visant à produire au-delà de cette demande. Les entrepreneurs se soucient certes peu de la nature de la demande qu’ils couvrent. Qu’elle soit d’origine privée ou publique, c’est tout un, à leurs yeux. De même, les financiers prêtent indifféremment à l’État ou à des entreprises privées, pourvu que ces prêts soient garantis et rapportent l’intérêt voulu. Quant à l’individu, il lui est parfaitement égal de produire des marchandises pour le marché ou pour la « consommation publique ». En pratique, aucune distinction n’est faite entre les deux secteurs, et dans l’un comme dans l’autre les transactions s’effectuent en argent, ce qui a pour effet de voiler les effets sociaux de ces opérations. Du point de vue de l’individu, la production induite par l’État peut être tout aussi lucrative et compter autant que la production pour le marché, tandis que le gonflement de la dette publique se confond avec une accumulation de créances privées sur l’État équivalente à une accumulation d’argent et de capital. Financer les dépenses publiques par le déficit budgétaire revient à dépenser de l’argent tiré des ventes de bons du Trésor. A la manière de la consommation en général, la « consommation publique » n’ajoute rien à la formation de capital. Mais elle n’en accroît pas moins la dette publique dont le coût, c’est-à-dire les intérêts servis aux porteurs de bons, doit être prélevé sur les profits réalisés dans le secteur privé en voie de rétrécissement relatif. Quand on verse des intérêts, on transfère du capital productif au capital prêteur d’argent une certaine fraction des profits. Mais, alors que dans le cas de la production de capital privé, l’intérêt représente toujours une partie du profit réalisé, l’intérêt servi aux porteurs de bons du Trésor n’a pas pour contrepartie un profit de ce genre, puisqu’il est payé sur le capital non générateur de profits. Le gonflement de la dette publique ne doit pas être mis en parallèle avec le capital total, tel qu’il est déterminé par la production publique et par la production privée réunies, mais avec la fraction de ce total qui n’a pas été injectée dans l’économie par la voie du déficit budgétaire. L’autre fraction tombe en dehors de l’économie en tant que système créateur de profit. Elle produit du revenu sans doute, mais un revenu qui, faute de rapporter un profit véritable, ne constitue pas une matière réellement imposable et, partant ne saurait être considéré comme un facteur compensatoire de l’accroissement de la dette publique.
Que fait donc le gouvernement quand il attelle de la main-d’œuvre au capital en sommeil en vue de produire des biens non vendables ? Les impôts représentent une partie du revenu réalisé au travers de transactions commerciales. Tirés du capital, ils réduisent sa marge de profits, que ceux-ci aient été destinés ou bien à être consommés, ou bien à être réinvestis dans du capital additionnel. Si tel n’était pas le cas, le capital oisif, sous sa forme argent, serait thésaurisé. Dès lors, il ne pourrait fonctionner comme capital, pas plus qu’il ne le peut quand l’État s’en sert pour financer des travaux publics et une production pour le gaspillage également non rentables. Au lieu d’une thésaurisation, bonne à rien du point de vue capitaliste, on se trouve devant une production de biens et de services tout aussi peu utiles de ce point de vue. Il y a une différence pourtant : tandis qu’en l’absence d’impôts les capitalistes se trouveraient à la tête d’une masse d’argent thésaurisé, lorsque l’impôt est appelé à financer la dépense publique, le capital se voit « exproprié » de ce qu’il aurait peut-être thésaurisé sans cela.
L’argent prélevé par le fisc revient aux capitalistes sous forme de contrats d’État. Ce sont les capitalistes qui, par le biais de l’impôt, paient la production liée à l’exécution de ces contrats. Rentrant en possession de leur argent grâce aux commandes de l’État, ils fournissent à ce dernier une quantité équivalente de produits. Et c’est de cette quantité-là que l’État les « exproprie ». La grandeur de cette quantité détermine le degré auquel la production a cessé d’être production de capital; quant à l’ampleur que prend la production financée par l’impôt, elle dénote le déclin du système capitaliste en tant que système de l’entreprise privée axée sur le profit. Non seulement ce type de production n’est pas rentable, mais en outre il ne doit d’exister qu’à la fraction du capital total qui rapporte encore un profit suffisant pour payer des impôts permettant d’élargir la production publique. Plus la rentabilité diminue, plus il devient ardu d’accroître la production par ce moyen.
L’État se procure aussi par l’emprunt des fonds supplémentaires qui reviennent également aux capitalistes en paiement des contrats d’État exécutés par eux. Les frais de la production induite par l’État viennent en partie gonfler la dette publique. On tient ce gonflement pour inoffensif tant que le revenu national croît plus vite que la Dette. Pour justifier la thèse qui veut que le financement par le déficit budgétaire s’assortisse d’une augmentation du revenu national, on a donc accoutumé de comparer la croissance de la dette publique avec celle du revenu national. Or cette thèse a pour fondement une assez singulière méthode comptable, car, rappelons-le, l’accroissement de la Dette ne doit pas être mis en parallèle avec le capital total, mais seulement avec la fraction de ce total que l’État n’a pas injecté dans l’économie. C’est parce qu’on fait ainsi d’une dépense un revenu que se répand l’illusion selon laquelle la croissance de la dette publique serait neutralisée par l’augmentation du revenu national.
A moins que le montant de la dette publique ne soit effectivement recouvré grâce à un revenu additionnel créé dans le secteur privé, c’est-à-dire Un revenu additionnel en sus du revenu injecté dans l’économie par l’État, le « revenu » provenant de cette dernière façon de faire reste, pour autant que le capital soit concerné, ni plus ni moins qu’une dépense d’ordre gouvernemental. La mise en œuvre des ressources productives du secteur privé à des fins non rentables constitue une « expropriation » partielle du capital. Le capital « exproprié » de la sorte se trouvait dans l’incapacité de fonctionner pour son compte propre, mais cela n’empêche pas les capitalistes d’exiger des compensations pour l’usage que l’État a fait de leurs ressources productives, quand bien même la possibilité de faire face aux échéances de la Dette ne se réalisera pas si le capital privé n’arrive pas à être rentable à ce moment-là. Dans ce cas, le revenu additionnel d’aujourd’hui représentera demain une perte sèche.
Le secteur privé doit fournir par l’impôt des moyens de satisfaire les besoins courants de l’État en même temps que d’éponger la dette publique. Tandis qu’une part plus grande de ses profits va au fisc, une part proportionnellement plus petite va à la formation de capital. On eut tout d’abord recours au financement par le déficit pour remédier à l’insuffisance du taux de croissance du capital. Or, si la ponction fiscale reste sans effet sur ce taux, elle peut servir à accroître la production non rentable. Les gains de productivité, qui favorisent désormais la production induite par l’État bien plus que l’accumulation du capital privé, permettent d’accroître cette ponction. Au lieu de former du capital, une part toujours accrue du profit social est dissipée en dépense publique additionnelle.
A défaut d’une expansion notable du capital privé, les gains de productivité ne font qu’accroître les virtualités de la production induite par l’État, c’est-à-dire pousser les pouvoirs publics à recourir à l’impôt et à l’emprunt. Or il est évident que seule une partie du revenu national peut être collectée par ces deux moyens-là. Dans tous les pays capitalistes, le secteur non rentable de l’économie n’a pourtant cessé de s’étendre. Aux États-Unis, par exemple, il est passé de 12,5 p. 100 du produit national brut en 1929 à 27,3 p. 100 en 1963. Si cette tendance devait se poursuivre, un moment arrivera nécessairement où le secteur non rentable l’emportera sur l’autre et, partant, le menacera dans son existence même. Il faut donc qu’il y ait une limite à l’expansion du secteur non rentable. Que cette limite soit atteinte un jour, et c’en sera fini du financement par le déficit budgétaire et de la production induite par l’État comme moyens de parer aux conséquences sociales de la baisse du taux d’accumulation. On s’apercevra alors que les solutions keynésiennes étaient factices, aptes à différer, mais non à faire disparaître définitivement les effets contradictoires de l’accumulation du capital, tels que Marx les avait prédits.
Ainsi donc la production induite par l’État a pour barrière les limitations de la production privée elle-même. Pour changer cette situation par le biais d’interventions considérablement accrues encore dans l’économie, il faudrait des gouvernements désireux et capables d’éliminer la domination sociale du capital privé comme de prendre en main la direction de l’économie dans son ensemble. C’est pourquoi les partisans de mesures fiscales compensatoires, eux-mêmes, ne sont pas sans craindre les conséquences d’une augmentation continue et rapide des impôts et de la dette publique. Mais tant que les dépenses publiques affectent uniquement les ressources productives en sommeil, et non la masse de la main-d’œuvre et du capital encore employés d’une façon productive, on préfère entretenir une production non rentable plutôt que de sombrer dans une dépression, sans cela immanquable. Et l’on a bon espoir que la production financée par le déficit budgétaire restera toujours une part secondaire de la production sociale totale, un élément propice — et non point néfaste — à l’expansion continue du capital privé. Cependant, pour limiter l’essor de ce type de production et préserver ainsi la structure du marché, on cherche tout naturellement à restreindre la portée des interventions de l’État, exposant par là le système à subir une fois de plus, tôt ou tard, les vicissitudes du cycle économique, voire une crise permanente.
A l’issue de la dernière guerre mondiale, Keynes — comme il a déjà été signalé — ne s’attendait pas à voir reparaître les conditions de l’avant-guerre. Il mourut avant que les gouvernements adoptent ses plans de plein emploi. La manière dont sa théorie fut mise en pratique ne lui aurait peut-être pas plu; pourtant, la pratique devait démontrer que, même au stade du capitalisme « mûr », l’initiative gouvernementale est en mesure d’augmenter le volume de l’emploi. Depuis la fin de la guerre toutefois, il y a eu de courtes dépressions (ou récessions, comme on dit aujourd’hui), et le plein emploi fut l’exception et non la règle. Voilà qui a engendré bien des craintes et l’on a plus d’une fois souligné que « tous les changements structurels et les aspects nouveaux du mouvement des prix et de la production devraient nous détourner de conclure hâtivement à la disparition de l’ancien cycle [économique] 5 ». Selon les keynésiens, la recrudescence des dépressions est, bien entendu, imputable aux gouvernements qui n’ont pas administré leurs remèdes avec toute l’énergie voulue et négligé en particulier d’accroître la propension à consommer grâce à une redistribution planifiée des revenus en faveur des classes les plus pauvres. Aussi préconisent-ils sans cesse un renforcement de ce qu’ils appellent les « stabilisateurs programmés » (built-in-stabilisers), soit des mesures d’ordre monétaire et fiscal répondant à des déséquilibres économiques et capables d’élargir la demande sociale et le volume de l’emploi.
Les économistes keynésiens se répartissent en deux tendances, l’une conservatrice, l’autre radicale. Ceux d’entre eux qui ne remplissent pas de fonctions officielles recommandent de multiplier les travaux publics utiles au moyen d’une augmentation des dépenses publiques et de susciter une hausse généralisée des niveaux de vie jusqu’au moment où le plein emploi sera enfin réalisé — quand bien même il faudrait pour cela que l’État intervienne de façon massive, comme il ne l’a jamais fait à ce jour qu’en temps de guerre. Quand ils sont au service du gouvernement, ils disent ne pas renoncer à cet objectif, mais compter y parvenir par des procédés moins brutaux, c’est-à-dire en renforçant l’entreprise privée, bien plutôt qu’en l’affaiblissant. Tout se passe comme si les keynésiens « radicaux » voyaient dans le gouvernement une instance indépendante et neutre, uniquement soucieuse du bien-être de tous et capable de prendre des mesures appropriées à cette fin. En réalité, il va de soi, aucun gouvernement n’a l’intention de toucher aux rapports sociaux actuels et donc ne songe à « socialiser » l’économie dans la mesure où cela est indispensable à réaliser le rêve des keynésiens « radicaux ».
Préconiser un relèvement du pouvoir d’achat des classes pauvres, c’est oublier que le capitalisme « mûr », même sous forme d’économie mixte, reste un système axé sur la recherche du profit. S’il est hors de doute que la capacité de production — effective ou virtuelle — de ce système permet une « économie d’abondance », le capitalisme n’en demeure pas moins, du fait de ses exigences de profit, une « économie de pénurie ». La production d’objets utiles n’étant pour lui qu’un moyen de créer du profit et de grossir le capital, son succès — ou son échec — se mesure au taux de profit et au taux d’accumulation, non à l’abondance ou à la pénurie des marchandises.
Salaires et « coûts de production » sont synonymes. A défaut d’une élévation correspondante de la productivité du travail, toute hausse des salaires diminue la rentabilité du capital. Pour effective qu’elle soit en système capitaliste, cette hausse a comme préalable obligé une formation rapide de capital, issue de l’excédent éventuel de la production sur la consommation. La formation de capital peut s’assortir et en général s’assortit d’un accroissement de la consommation, mais celle-ci ne saurait quant à elle être génératrice de capital. Chaque unité de capital, petite ou grande, doit s’efforcer de réduire au minimum ses coûts salariaux pour obtenir un profit maximal. Les surprofits, engendrés par la monopolisation et par les manipulations de prix, contribuent à exacerber la concurrence entre les unités de capital les moins bien placées sur le marché et à transférer les profits des entreprises les plus faibles aux entreprises les plus fortes. Certaines d’entre elles parviennent à échapper en partie aux pressions de la concurrence, ce qui leur permet de se soucier moins de leurs coûts de production, mais, de ce fait même, ce souci redouble pour d’autres. En longue période, la baisse de rentabilité qui s’ensuit pour les entreprises les plus compétitives a naturellement pour effet de comprimer aussi la somme des profits transférable aux moins compétitives. Tant que la concurrence prévaut, elle a pour pivot les coûts de production et, en ce sens, détermine le point à partir duquel les salaires deviennent trop élevés pour être compatibles avec la rentabilité de l’entreprise. Dans la mesure où une rentabilité plus grande s’établit grâce aux transferts de profit que réalisent les mécanismes du marché et des prix, des salaires plus élevés ici sont compensés par des salaires plus bas ailleurs. De même que le profit social total ne peut être accru par la répartition « inégale » des profits, le total des salaires reste à n’importe quel moment ce qu’il est, indépendamment de la manière dont il peut se trouver réparti entre les diverses catégories de la population active.
La fixation autoritaire des salaires implique la fixation autoritaire des prix, et réciproquement; l’une comme l’autre sont impossibles (sauf par la voie de l’impôt) dans le cadre de l’économie de marché, qu’elle soit mixte ou non. Recommander d’accroître la propension à consommer au moyen de hausses de salaires revient donc à proposer la liquidation de l’économie de marché. Voilà qui a toutefois pour préalable la mise en place d’une gestion centralisée, planifiée, de l’économie globale et, par conséquent, la fixation autoritaire des taux de production, de consommation et de croissance. Faute de cela en effet, la propension à consommer varie en fonction de la capacité d’accumuler du capital. C’est pourquoi les hausses de salaires dues à l’initiative gouvernementale ne figurent pas dans la panoplie des « stabilisateurs programmés »; c’est pourquoi aussi le salaire le plus bas sert toujours de base au calcul du salaire minimum garanti par la loi.
Une élévation de la propension à consommer, consécutive à une redistribution des revenus au bénéfice des classes les plus pauvres ne manquerait pas d’apparaître dans les statistiques du revenu. Or il est généralement admis qu’au sein de l’économie prékeynésienne, et malgré l’augmentation généralisée des salaires, la répartition des revenus entre les diverses catégories sociales est restée immuable. On affirme cependant que l’économie keynésienne tend à réaliser une certaine redistribution des revenus. Cette tendance statistique se rapporte à ce qu’il est convenu d’appeler le produit réel, soit la fraction du revenu national effectivement susceptible d’être consommée ou épargnée. Sur ce plan, le revenu allant aux capitalistes dans leur ensemble a, dans certains pays, diminué par rapport à celui des travailleurs dans leur ensemble. Étant donné que, par suite de la concentration du capital, il y a aujourd’hui moins de capitalistes qu’hier et, par conséquent, plus de salariés et de personnes appointées, voilà qui n’a rien pour surprendre, surtout dans des conditions voisines du plein emploi. Toutefois, ce mouvement statistique du revenu disponible, qui du « capital » passe au « travail », ne nous apprend pas grand-chose sur le rapport profits-salaires, et cela d’autant moins que si les capitalistes ont vu diminuer la fraction du revenu global qui leur revenait, c’est dans une certaine mesure en raison des dispositions qu’ils prennent pour échapper au fisc. Plutôt que de lui céder une partie de leurs dividendes, ils préfèrent en effet les réinvestir sous forme de profits non distribués, dans l’espoir de pouvoir se dédommager de leurs « pertes » de revenus immédiats à un moment plus favorable. Des études américaines de date récente ont montré que, malgré l’augmentation des salaires, la répartition du revenu national entre les diverses catégories sociales n’a pas changé. Dans la classe des revenus élevés des changements ont eu lieu, dont certains reflètent indiscutablement l’expansion du secteur public au détriment du secteur privé. Pourtant, en ce qui concerne la production sociale totale, à la fois publique et privée, et en dépit de cette évolution, l’écart entre la production et la consommation va s’élargissant, et non l’inverse. Du fait qu’une fraction toujours accrue de la production sociale est soustraite à l’impératif de la rentabilité, la baisse de la production du capital privé prend en apparence l’aspect d’une redistribution des revenus, sans qu’il y ait cependant accroissement de la propension à consommer, surtout pas par le biais de salaires plus élevés.
Les mesures de caractère social, du type assurance-chômage, maladie et vieillesse, passent également pour des bienfaits du keynésianisme, bien que la plupart d’entre elles furent prises à l’époque prékeynésienne de l’économie libérale. Ces mesures n’ont rien à voir avec quelque redistribution des revenus que ce soit, quand bien même, dans certains pays, des groupes spécifiques s’insurgent contre elles et les qualifient d’anticapitalistes. Elles ne sont « sociales » que dans la mesure où elles ont été consacrées par la loi et s’inscrivent ainsi dans la tendance générale à l’emprise croissante de l’État sur la vie sociale. Mais elles ne contribuent nullement à augmenter le revenu des travailleurs, ceux-ci versant en impôts et en cotisations à de multiples caisses de prévoyance bien plus qu’ils ne perçoivent sous forme d’aide sociale. Aux États-Unis notamment, « les dépenses d’assistance publique n’ont rien changé à l’inégalité des revenus, pas plus qu’elles n’ont eu pour effet d’élever le niveau de vie des classes de revenus les plus basses au-dessus du seuil qui aurait été atteint s’ils n’avaient pas été soumis à la fiscalité fédérale 6 ».
Comme le principe de la rentabilité, inhérent à l’entreprise privée, exclut la répartition des excédents de production par le truchement du système salarial, ces excédents grossissent et prennent la voie de la production pour le gaspillage. Les subventions que l’État injecte dans l’économie pour accroître la production alimentent essentiellement le budget dit de « défense», la « formation de capital de guerre » et des entreprises non rentables — la technologie nucléaire et spatiale notamment — qui n’ont pas d’applications concevables à d’autres domaines et ne sont pas commercialisables. Ce type de production stérilise de la main-d’œuvre, des matériaux et des machines, et aboutit à des produits d’usage strictement politico-militaire. Si ces produits restent inemployés, ils n’ont pas la moindre fonction. En effet, ils ne peuvent servir à augmenter ni le capital générateur de profits, ni le bien-être social, contrairement à d’autres travaux publics, tels que la construction d’écoles et de routes, l’aménagement de parcs, etc. Du fait qu’une partie aussi importante de la production induite par l’État est destinée à ce qu’il est convenu d’appeler « défense nationale », l’Armée intervient en tiers dans la gestion des fonds publics. L’existence d’un « complexe militaro-industriel » a pour expression le fait que les postes les plus élevés de l’industrie et du commerce sont occupés par d’anciens officiers de carrière. Qu’il s’agisse de l’État, de la propriété privée ou de ce complexe, on a partout intérêt à la perpétuation de l’actuel édifice économique et au maintien de sa rentabilité dans le cadre de la stagnation relative du capital.
Notes
[1] E. Ginzberg, op. cit., p. 195.
[2] Capital, I, E. S., 3, p. 198; P. I, pp. 1218-1219.
[3] W. H. Beveridge, op. cit., p. 425.
[4] A. P. Lerner, Everybody’s Business, New York, 1964, p. 112.
[5] E. Lundberg, in The Business Cycle in the Post-War World, New York, 1955, p. xv.
[6] G. Kolko, Wealth and Power in America, New York, 1961, p. 39.
Voir aussi:
- Marx and Keynes: The Limits of the Mixed Economy (Mattick, 1969), le livre entier disponible en anglais
- Le marxisme de P. Mattick (P. Souyri, 1979)













































































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17 février 2009 à 19:51 |
je ne comprend rien, les mots sont trop compliké…lol. c trop pour adulte
17 mai 2009 à 12:09 |
[...] A l’ouvrage relativement ancien, Marx et Keynes, Paris, Gallimard, 1972, 432 p. et au recueil d’articles présentés par R. Paris, intitulé [...]
27 novembre 2009 à 01:39 |
[...] [*] Nous avons déjà publié un extrait en français de ce livre: L’économie mixte. [...]
25 décembre 2009 à 17:52 |
[...] L’économie mixte [P. Mattick, 1969] [...]