1988 Dans le train de Kiev [Body]

Extrait de "Les groupes communistes français de Russie, 1918-1921", Marcel Body (1988).

Notre départ eut lieu dès la fin du VIII° Congrès du Parti. Nous prîmes le train à la gare de Koursk, tous les wagons étant réservés au transport des derniers congressistes et du personnel destiné aux services administratifs de la jeune République soviétique d’Ukraine. Dans notre wagon voyageaient plusieurs membres du gouvernement ukrainien, notamment Skrypnik, vieux bolchevik ukrainien, ainsi qu’Alexandra Kollontaï qui, accompagnée de son fils, allait rejoindre Dybenko sur le front ukrainien.

Dans le coupé que nous occupions, Sadoul était très entouré. Comme il ne comprenait pas un mot de russe, je devais traduire questions et réponses et cela n’en finissait pas, car nos interlocuteurs étaient infatigables. Mais Sadoul, beau parleur, était à son affaire. Kollontaï vint aussi nous voir et nous invita ensuite dans son coupé.

Finalement, à la nuit tombante, le train entra en gare de Koursk. Apprenant que des commissaires du peuple étaient parmi nous, des cheminots se rassemblèrent à quelque distance du train et demandèrent des orateurs. Boubnov, commissaire à l’instruction publique, Artème et deux ou trois autres se rendirent à ce meeting improvisé pour y prendre la parole. Mais leurs discours n’eurent pas l’heur de plaire à l’assistance grossie par l’arrivée d’un groupe de partisans qui commencèrent à interrompre les orateurs. Finalement, il y eut des coups de feu (à l’époque, la chose était courante), et je vis les commissaires refluer à toutes jambes vers notre train.

A ce moment, Sadoul et moi étions dans le coupé de Kollontaï. Les coups de feu nous mirent en émoi et je sortis dans le couloir pour me renseigner. Les visages trahissaient la peur. Je rentrai aussitôt dans le coupé pour mettre Kollontaï et Sadoul en garde. Le calme de Kollontaï était stupéfiant. « Quoi donc, dit-elle, c’est sur nous qu’on tire ? » Suivie de son fils, elle sortit dans le couloir où la panique n’était pas loin d’éclater. Son attitude impressionna tout le monde ; le train s’était d’ailleurs remis en marche dès que les commissaires du peuple l’eurent rejoint.

La nuit tombait quand nous atteignîmes Kharkov. De là, nous roulâmes vers Poltava. Soudain le train s’arrêta en rase campagne. Conciliabules dans le wagon où se trouvait Skrypnik, rumeurs peu rassurantes. Une troupe de nationalistes ukrainiens venait d’être signalée dans le voisinage. Tous feux éteints, le train a maintenant stoppé. Des hommes vont et viennent, traverses les couloirs en s’éclairant avec des lanternes. Dehors, la nuit est épaisse. Par mesure de précaution, des gardes rouges ont été embarqués à Kharkov pour protéger notre convoi. A l’avant et à l’arrière du train, on a attelé des doubles wagons-bennes transformés en blindés avec sacs de sable et mitrailleuses. Ceux qui sont à l’avant forment déjà un train qui va partir en reconnaissance.

Au retour du train blindé improvisé, l’entourage de Skrypnik nous mit au courant de ce qui c’était passé. Des partisans de Petlioura occupaient les abords de la prochaine gare; mais dès l’apparition du train blindé, ils avaient sauté sur leurs chevaux et disparu dans la nuit.

Notre convoi se remit en marche. il faisait grand jour quand le lendemain nous atteignîmes Poltava. Une halte de deux heures était prévue et je mis mis en quête d’une maison où Sadoul et moi pourrions déjeuner. Une jeune ukrainienne, vêtue du costume traditionnel, me dit que ses parents nous accueilleraient volontiers. Il s’agissait d’une famille juive ,qui sans opinion politique bien arrêtée, était terriblement inquiète. Des bandes de "partisans" se réclamant de Petlioura ou d’un ataman occasionnel sillonnaient les campagnes, pillant les bourgs qu’habitaient les juifs, multipliant les pogromes dont le nombre des victimes grandissait de jour en jour. Jusqu’alors, nous n’avions eu que des échos de l’insécurité qui régnait dans l’Ukraine reconquise, mais sur place, ces récits d’horreur nous glaçaient.

Dans l’après-midi le train entra en gare de Kiev. Notre voyage avait duré trois jours, mais trois jours qui avaient bouleversé l’idée que nous nous faisions à Moscou de la situation en province.

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