2002-07 Pourquoi le communisme n’a pas besoin d’argent (ni de bons de travail) [Buick]

Contribution d’Adam Buick à un débat sur le Réseau de discussion international.

Le communisme abolit l’argent. Il ne s’agit pas là d’une simple opinion ni d’une suggestion concernant ce qui devrait se produire dans la société future, mais de quelque chose qui découle logiquement de la nature et du communisme en tant que société sans propriété et de l’argent en tant que rapport social dans une société de propriété.

L’argent naît de l’échange, mais l’échange ne se fait que là où les biens concernés ont des propriétaires différents. L’échange représente en effet un transfert mutuel de titres de propriété aussi bien qu’un échange physique des biens. Il est donc absurde de parler de l’existence de l’argent dans la société communiste ; autant parler d’un cercle carré. Le communisme implique une société sans argent puisqu’il implique une société sans propriété. Ce point a été bien compris par des écrivains communistes tels que Thomas More, Gerrard Winstantley (porte-parole des « diggers », groupe communiste de la période de la révolution anglaise. Voir Christopher Hill Le monde à l’inverse, Payot), Morelly, Babeuf, Buonarotti et Cabet, tout comme il l’a été par Marx et Engels qui, en se joignant à ce courant dès les années 1840, acceptaient comme allant de soi que le communisme serait une société amonétaire. Quant à Marx, c’est même son dégoût profond pour l’effet de l’argent sur les rapports humains qui l’a fait devenir communiste.

La première réaction de la plupart des gens à l’idée d’une société sans argent est de demander « voulez voulez donc revenir au troc ? » Cette réaction passe cependant complètement à côté de la planche. Le communisme entraîne la fin non seulement de l’argent, mais également de l’échange dont le troc n’est qu’une forme primitive. En fait, c’est l’abolition de l’échange par le communisme qui entraînera la disparition de l’argent.

Dans une société communiste, l’activité productive prend la forme d’une activité librement choisie entreprise par les êtres humains en vue de produire les choses dont ils ont besoin pour vivre et apprécier la vie. Le travail productif nécessaire de la société n’est pas effectué par une classe de salariés employés mais par tous les membres, chacun coopérant selon ses capacités pour produire les choses nécessaires à la satisfaction des besoins à la fois des individus et de la communauté. Le travail ne peut qu’être volontaire car il n’y aura pas de groupe ou organe social capable de forcer les gens au travail contre leur volonté.

Dans une société communiste, les biens sont distribués gratuitement dans des centres de distribution d’où on les retire sans donner d’argent ni de bon. Les maisons et appartements sont gratuits ainsi que le chauffage, l’électricité et l’eau, comme le transport, les soins, l’éducation, les restaurants, les blanchisseries, organisés en services publics gratuits. Il n’y a pas d’entrée payante au théâtres, cinémas, musées, parcs, bibliothèques. Le terme le plus adéquat pour décrire cette situation : libre accès car il renvoie au fait que c’est l’individu qui décide quels sont ses besoins. En ce sens, la production dans le communisme est orientée pour pourvoir aux besoins des individus tels qu’ils sont définis par ceux-ci.

La fin de l’économie

Le communisme n’est pas une économie car, en rétablissant le contrôle humain conscient sur la production, il restaure au procès social de production son caractère originel : une interaction/échange direct entre les êtres humains et la nature. La richesse au sein du communisme est produite directement, en tant que telle, c’est-à-dire des articles utiles nécessaires à la survie et au plaisir de l’homme. Les ressources et le travail sont utilisés dans ce but par des décisions conscientes et non à travers l’opération des lois économiques agissant avec la même force coercitive que les lois de la nature. Bien que la conséquence soit identique, les lois économiques qui entrent en jeu dans une économie marchande telle que le capitalisme ne sont pas des lois naturelles puisqu’elles sont issues d’un ensemble spécifique de rapports sociaux entre les êtres humains. En changeant ces rapports sociaux en ramenant la production sous le contrôle conscient humain, le communisme abolit ces lois et donc aussi « l’économie », rendant la science économique et toutes ses catégories (argent, achat et vente, prix, valeur, etc) caduques.

L’abondance est une situation où les ressources productives sont suffisantes pour produire assez de richesse pour satisfaire les besoins humains, alors que la rareté est une situation où les ressources productives sont insuffisantes pour réaliser ce but.

Les idéologues du capitalisme considèrent que si l’abondance existait, la valeur, les prix et l’argent pourraient être abolis, mais que puisque l’abondance n’existe pas encore et ne peut apparaître que dans un temps bien lointain, ces catégories doivent toujours exister. En ce cas il ne s’agit plus de définitions, il y a des faits : est-ce que les ressources productives existantes (matières premières, instruments de production, sources d’énergie) et le savoir technologique qui permet de s’en servir sont suffisants pour permettre à la population mondi ale de produire assez de nourriture, de vêtements, de logements et autres choses utiles pour satisfaire ses besoins ? Je pense que, de toute évidence, la réponse à cette question est « oui ».

Le communisme cependant n’est pas un « simple état d’abondance ». C’est une condition sociale plutôt que physique ou technique. C’est un ensemble de rapports sociaux correspondant à une société sans classes, c’est-à-dire où tous les membres sont dans une position identique face au contrôle de l’utilisation des moyens de production de la richesse.

La richesse dans le capitalisme étant produite en vue de la vente, les biens particulier qui la constituent deviennent des marchandises ayant une valeur d’échange. En fait, c’est seulement en tant que valeur d’échange que la richesse a une signification pour le fonctionnement du capitalisme ; les millions de différentes sortes de choses utiles produites par le travail humain sont évaluées selon un dénominateur commun—leur valeur « économique »—basé sur le temps de travail moyen nécessaire à leur production, et dont la mesure est l’argent. Les calculs nécessaires à une économie marchande—calculs des valeurs d’échange et des rapports d’échange—se font donc en référence à cet « équivalent général » et ce sont ces calculs qu’on appelle « le calcul économique ».

Avec le remplacement de l’échange par le communisme, la richesse cesse de prendre la forme de valeur et, par conséquent, toutes les expressions de ce rapport social particulier à une économie marchande, telles que l’argent et les prix, disparaissent. En d’autres termes, les biens cessent d’avoir une valeur économique et deviennent de simples objets physiques que les êtres humains peuvent utiliser pour satisfaire un besoin ou un autre. Cela ne veut par dire que les biens n’auront plus aucune « valeur » au sens large du terme ; au contraire, ils continuent à posséder la capacité de satisfaire des besoins humains. La soi-disant « valeur économique » que les biens acquièrent dans une société marchande n’a strictement rien à voir avec leur véritable valeur comme moyen de satisfaire des besoins, puisque l’utilité d’un bien pour l’homme n’a jamais été fonction du temps de travail dépensé pour le produire. Dans le communisme, les biens cessent donc d’être des marchandises, mais ils restent des valeurs d’usage; en fait, cette valeur d’usage y présente plus d’importance puisqu’elle deviendra la seule raison pour laquelle les biens seront produits.

Le calcul en nature

La disparition de la valeur économique signifie la fin du « calcul économique » en tant que calcul en termes d’unités de « valeur » mesurée soit par l’argent, soit directement en fonction du temps de travail. Elle signifie qu’il n’y aura plus d’unité de calcul universelle à appliquer quand il s’agit de prendre des décisions concernant la production. Le communisme en tant que société sans argent dans laquelle des valeurs d’usage sont produites à partir d’autres valeurs d’usage ne requiert aucune unité de calcul universelle. Les calculs qui y seront nécessaires se feront exclusivement en nature.

Le calcul en nature est un aspect essentiel de la production des biens dans toute société, y compris le capitalisme. Une marchandise est un bien qui, en vertu d’avoir été produit pour la vente, a acquis une valeur d’échange, économique, en addition de sa valeur d’usage. De même, le processus de production dans le capitalisme est à la fois un processus de production de valeurs d’échange et un processus de production de valeurs d’usage, comportant deux types de calcul différents. Pour le premier processus, l’unité de calcul, c’est l’argent, mais pour l’autre il n’y a pas une seule unité de calcul, mais toute une gamme d’unités différentes pour mesurer les quantités et les genres des biens spécifiques utilisés dans la production des biens spécifiques (tonnes d’acier, kilowatt-heures d’électricité, heures de main d’oeuvre, etc). C’est pourquoi la disparition du calcul économique (c’est-à-dire du calcul en valeur, en temps de travail) dans le communisme ne signifie nullement la disparition de tout calcul rationnel, car les calculs en nature associés à la production des biens spécifiques en tant que valeurs d’usage continueront.

Le but de la production dans le communisme étant de produire des valeurs d’usage concrètes pour satisfaire les besoins humains, tout ce qui peut intéresser la société communiste à la fin d’une période donnée, c’est de savoir combien de quantités de biens spécifiques ont été produites sur la période. Pour vérifier ceci, il n’est pas nécessaire de réduire le coton, le charbon, les machines, les textiles, la nourriture, etc, etc à un dénominateur commun mesuré selon une unité universelle ; au contraire, c’est précisément dans leurs formes concrètes de coton, de charbon, etc que la société communiste s’intéressera à eux et voudra les compter.

La société communiste n’aura aucun besoin de calculs en valeur tels « revenu national », PNB et d’autres chiffres obtenus en faisant abstraction des valeurs d’usage concrètes des biens spécifiques. En fait, le communisme signifie précisément la libération de la production de sa subordination aux considérations d’ordre économique, c’est-à-dire d’ordre échangiste ou marchand. Le but de la production dans le communisme ne sera donc pas de maximiser le « revenu national », ni le PNB ni la « croissance » (de valeurs d’échange)—ce seront des concepts sans aucune signification pour le communisme—mais de produire les quantités et les types de valeurs d’usage dont les gens indiquent qu’ils auront besoin. Les calculs qu’il faudra faire pour organiser et pour vérifier ceci seront des calculs directement et exclusivement en nature ne nécessitant pas d’unité de calcul universelle, un « équivalent général », ni l’argent, ni le temps de travail abstrait.

De même, au niveau de l’unité de production, les seuls calculs qui seront nécessaires sont des calculs en nature. D’un côté on enregistre les ressources (matériaux, énergie, machines, travail) consommées dans le processus de production et, de l’autre côté le montant du bien produit ainsi que celui des éventuels sous-produits. Ceci se fait bien sûr également dans le capitalisme, mais y est doublé d’un calcul de valeur : la valeur d’échange des ressources consommées est enregistrée comme « coût de production » tandis que la valeur d’échange du produit (après qu’elle a été réalisée sur le marché) est enregistrée comme « recettes de vente ». Si celle-ci est plus grande que celle-là, on a fait un profit ; dans le cas inverse, c’est une perte qu’il faut constater.

Une telle comptabilité des profits et des pertes n’a aucune place—n’a aucun sens même—dans le communisme. La production communiste, c’est simplement la production de valeurs d’usage à partir d’autres valeurs d’usage, voilà tout.

Adam

Juillet 2002

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