2004-02 Stratégies logomachiques

Tribune libre de Cynthia Fleury dans L’Humanité du 3 février 2004

J’aurais aimé vous parler d’autre chose que d’intégrisme religieux mais l’ordre du jour des séances de l’Assemblée, du mardi 3 au jeudi 5 février 2004, portant sur le projet de loi relatif à l’application du principe de laïcité dans les écoles, collèges et lycées publics, ne m’y incite pas. On croyait l’affaire entendue et chacun de reconnaître la nécessité d’une loi ; pourtant, le doute se réinstalle dans les esprits les plus républicains et les accusations d’une loi anti-musulmane pleuvent : la loi sur la laïcité serait une loi anti-voile, raciste, islamophobe. L’offensive sémantique est lancée ; les entreprises de culpabilisation et de neutralisation de ” mise en cause laïque ” de la religion islamique peuvent commencer. Admirons comment l’adoption d’un patrimoine discursif peut déstabiliser les esprits et les sociétés.

Pour cela, saluons le travail de Fiammetta Venner et de Caroline Fourest qui retracent avec précision la généalogie du terme islamophobie (2). En effet, qui sont-ils ces islamophobes et qui sont ceux qui les stigmatisent comme tels ? Les premiers à avoir usé du terme sont les mollahs iraniens, en 1979, qui désignent sous ce vocable les féministes et autres résistants à leur régime, en d’autres termes les mauvais musulmans. L’islamophobie n’a donc historiquement rien d’un concept antiraciste ; elle est l’autre nom d’un réquisitoire intégriste à l’encontre des non-intégristes, et plus particulièrement des femmes, des homosexuels ou encore des militants pour un islam modéré. Comment cette notion est-elle devenue le maître mot d’une certaine gauche altermondialiste et de certains défenseurs des droits de l’homme ? Il faut attendre l’affaire Salman Rushdie pour voir le terme réapparaître, mais la greffe ne prend pas, et l’islamophobie reste la morale islamique bafouée. C’est avec la guerre du Golfe et le déploiement des troupes américaines au Moyen-Orient que les islamistes vont pouvoir opérer le détournement rhétorique : ” Il ne s’agit plus d’invoquer la religion mais de se poser en minorité résistant à l’oppresseur mondialisé. ” Les nouveaux promoteurs de l’islamophobie sont les associations islamistes londoniennes radicales comme Al Muhajiroun et Islamic Human Rights Commission (qui tente de se présenter comme la branche arabophone d’Amnesty International). Mais le salut de cette expression – autrement dit sa sortie du cercle des penseurs musulmans – va venir du Runnymede Trust, organisation antiraciste britannique, qui ne peut être soupçonnée d’une quelconque connivence avec les islamistes, et plus précisément du professeur Gordon Conway qui décide, suite à une étude menée sur l’antisémitisme en Grande-Bretagne, de s’intéresser également aux discriminations envers les musulmans. Début 1997, il fait paraître un rapport, ” Islamophobie : un défi pour tous “, puis est appelé à de nouvelles fonctions – président de la Fondation Rockefeller – qui vont permettre d’achever de populariser ladite notion, et de lui faire intégrer le ” vocabulaire officiel de la lutte contre le racisme “. Dès 1998, on retrouve le terme dans un rapport de l’ONU, qui se réfère à Conway. L’intronisation en France peut désormais commencer : c’est grâce à l’action conjointe de Tariq Ramadan et du Monde diplomatique, bientôt relayée par les journalistes du Monde, que l’ancien concept de censure devient un concept d’antiracisme. Comme il vient s’inscrire en opposition au terme de judéophobie (3), le succès est immédiat. Oublié son contenu anti-laïque, il est désormais entièrement légitime, et fait l’objet d’études sociologiques (4), et c’est sans étonnement que l’on voit s’avancer les partisans d’une ” nouvelle laïcité “, ” ouverte ” (celle de 1905 étant jugée trop ” intolérante “), avec Jean Baubérot en tête, ex-membre de la commission Stasi et directeur d’études à l’École pratique des hautes études.

Voilà donc comment, sous couvert d’objectivité sociologique et journalistique, l’on transforme un concept intégriste en valeur sûre de l’antiracisme et l’on jette l’anathème sur les soit disant ayatollahs de la laïcité. Il est toujours bon de se rappeler d’où l’on parle.

Notes 

(1) Du grec logos ” parole ” et machie ” combat “.

(2) Tirs croisés. La laïcité à l’épreuve des intégrismes juif, chrétien et musulman, Calmann-Lévy, 2003. Voir également la revue ProChoix et son numéro 26/27, Islamophobes ?….ou simplement laïques !, éditée par l’Association ProChoix, 2003.

(3) La Nouvelle Judéophobie, Pierre-André Taguieff, Mille et une nuits, 2002.

(4) La Nouvelle Islamophobie, Vincent Geisser, La Découverte, 2003.

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