2004-12 Irak: Entretiens avec Amjad Al Jawhari

Entretiens d’Amjad Al Jawhari, de la Fédération des conseils ouvriers et syndicats en Irak (FWCUI), à l’Humanité et à Rouge à l’occasion de son passage à Paris.

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Article paru dans L’Humanité du 2 décembre 2004.

Les Irakiens rejettent autant l’occupation que l’islam politique

Amjad Al Jawhari, syndicaliste, estime dans un entretien que les conditions socio-politiques pour des élections libres et transparentes ne sont pas réunies dans son pays.

« L’Irak se trouve dans une impasse politique, sociale et économique totale. La société fait face à la fois à l’occupation américaine et à l’islam politique dans toutes ses composantes. Les gens sont écoeurés par la violence actuelle et par l’absence de perspective », déclare à l’Humanité Amjad Al Jawhari, représentant de l’Union des conseils des travailleurs et syndicats en Irak, de passage à Paris. Âgé de trente-sept ans, enseignant en sciences naturelles dans un lycée de Mossoul, ce syndicaliste avait été contraint de quitter l’Irak, via le Kurdistan. Il y était retourné au moment de la chute du régime de Saddam Hussein en 2003.

« Bien qu’ils aient été hostiles aux États-Unis, lui reprochant d’avoir soutenu Saddam durant trente-cinq ans et, surtout, d’avoir imposé un embargo éprouvant pour le pays, la majorité des Irakiens, dit-il, étaient prête à les prendre au mot, pensant que Washington allait retirer ses troupes et les laisser décider de leur propre avenir. Ils ont vite déchanté. » Depuis la chute de Saddam, « l’occupation s’est traduite par un chaos total. L’économie est ravagée, les services publics ne fonctionnent pas, la situation sociale est désastreuse avec plus de 60 % de chômeurs. C’est simple, il n’y a pas d’État. Le premier ministre, Iyad Alaoui, n’a aucune autorité, même pas sur une ruelle de Bagdad. Il ne la tient que des Américains. Quant à son gouvernement, en dehors des effets d’annonce, il n’a pris aucune décision économique et sociale au profit du peuple et il est largement discrédité dans l’opinion publique. Et si l’Irak fonctionne un tant soit peu, c’est grâce à ces citoyens qui chaque matin brave le danger en se rendant à leur travail en voiture ou en autocar. » En revanche, explique le syndicaliste, « les Irakiens voient bien que les Américains ont pris le contrôle des richesses pétrolières et que leurs entreprises se partagent le pays comme un gâteau. Il ne faut pas chercher loin les raisons de l’hostilité aux États-Unis ».

Naturellement, cette hostilité à l’occupation a été exploitée par l’islam politique et les anciens du régime de Saddam. « Au départ bien sûr, cette résistance a bénéficié du soutien d’une partie des Irakiens. Mais il ne faut pas être dupe : ce n’en est pas une. Quand on cible des femmes pour les contraindre à porter le voile, quand on fait exploser des voitures piégées pour tuer de simples gens faisant la queue pour avoir du travail sous prétexte qu’il ne faut pas travailler chez l’ennemi, quand on empêche à coups de bombe des unités industrielles de redémarrer et quand on s’attaque aux syndicalistes, on ne peut pas appeler cela une résistance nationale. Les Irakiens se posent de plus en plus la question de savoir si cette guerre est dirigée contre les États-Unis ou contre le peuple. Force est de constater qu’elle se fait aussi contre le peuple. Dans le conflit actuel, nous estimons que l’islam politique tout comme les États-Unis qui occupent l’Irak sont deux pôles terroristes. »

C’est le régime de Saddam, affirme-t-il, qui, après avoir écrasé les communistes et les démocrates irakiens, a encouragé, dans les dernières années précédant sa chute, la diffusion du wahhabisme pour contrer l’islam chiite soutenu à la fois par Washington et Téhéran. « Cette dérive du Baas irakien est connue. Rien d’étonnant qu’aujourd’hui on assiste à une alliance de fait entre les islamo-nationalistes du Baas et les wahhabites. »

Dans une ambiance rythmée par une violence au quotidien, des syndicats ont pu être créés. C’est le cas de la Fédération des conseils de travailleurs et syndicats irakiens, l’un des syndicats nés après la chute du régime de Saddam, implanté surtout dans le Sud irakien, principalement dans la région de Bassora. De fait, les syndicalistes sont aujourd’hui en première ligne du combat de la société irakienne pour la démocratie et les libertés.

Exemples. À Nasiriyya, au sud de Bagdad, en avril dernier, les salariés des entreprises ont chassé les miliciens de l’imam chiite radical Moqtada Sadr qui ont cherché à transformer la zone industrielle de cette ville en lieu de confrontation avec les marines. « Si on les avait laissés faire, les forces américaines auraient détruit l’outil de production. » Autre action, l’Union syndicale de Bassora vient de tenir son congrès auquel ont pris part 200 délégués, et « c’est une femme, Kifah Hasn, qui a été élue secrétaire générale », se félicite Amjad Al Jawhari, ajoutant : « La société irakienne commence à bouger. »

Le syndicaliste, qui est membre du Parti communiste ouvrier irakien ( PCOI), né d’une dissidence du PC irakien, affirme que le combat contre l’occupation de l’Irak et contre l’islam politique doit se mener essentiellement sur le terrain politique, et ce même si, en juillet, le PCOI a été contraint d’user de la force pour interdire aux islamistes les quartiers d’Al-Jihad et d’Al-Furat à Bagdad.

Et le proche avenir ? Amjad al-Jawhari ne croit pas possible la tenue d’élections démocratiques, libres et transparentes dans le climat de violence actuelle et sous occupation américaine. « Dans ces conditions, quelle valeur aura un tel scrutin ? », s’interroge-t-il.

Pour lui, même si pour l’heure cela paraît utopique, de vraies élections démocratiques exigent un minimum de conditions socio-politiques à réunir. À commencer par le retrait des forces américano-britanniques et leur remplacement par des forces militaires sous l’égide de l’ONU provenant de pays n’ayant pas pris part à la guerre contre l’Irak. « Tant que perdurera l’occupation, elle servira de prétexte aux islamistes pour poursuivre leur violence. » Ensuite, il cite comme autres conditions une administration neutre, une ouverture médiatique, une liberté effective d’expression et de la presse, la dissolution des milices armées des partis du gouvernement, une aide financière pour les partis politiques, le droit des femmes à l’expression… Autant de points qui peuvent, assure-t-il, faire l’objet d’un consensus politique entre toutes les forces qui se prononcent « pour un État moderne et laïc capable de satisfaire les aspirations contemporaines ».

Hassane Zerrouky

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Entretien à Rouge. Disponible au format pdf ici

IRAK
Des syndicalistes résistent

 

À l’occasion de son passage à Paris, Amjad Al Jawhari, représentant la Fédération des conseils ouvriers et syndicats en Irak (FWCUI), a accordé un entretien à " Rouge "

Après dix-huit mois d’occupation, l’Irak semble en proie au chaos…

Amjad Al Jawhari – Près de 70% de la population irakienne est au chômage ; l’économie a été quasiment achevée par l’occupation et les violences en cours. Les services sociaux ont disparu et il n’y a plus aucune protection, plus de loi, plus de sécurité. C’est la population qui en paie le prix. Avec d’un côté, les crimes monstrueux des forces d’occupation, comme on a pu le voire à Falluja et dans de nombreuses villes et, de l’autre, ceux de l’islam politique, que ce soit son aile chiite ou sunnite, qui foit tout pour allumer une guerre ethnique. Nous sommes face à une " miliciarisation " de l’Irak avec, en outre, cette prétendue résistance qui tue des dizaines de fois plus de civils que de soldats américains. Les femmes sont systématiquement prises à partie par ces groupes dont le projet est de ramener l’Irak à l’âge de pierre. La population est écœurée par l’occupation et par les milices de diverses obédiences qui pallient à l’hostilité croissante des Irakiens à leur égard par un renforcement de la terreur et de la domination par les armes.

Y a-t-il des résistances sociales ?

A. Al Jawhari – Bien sûr, elles ont démarré dès la chute du régime. Avec des luttes pour expulser l’ancien encadrement baasiste, recyclé par les forces d’occupation. De nombreuses luttes ont également eu lieu dans les secteurs de l’électricité ou des industries mécaniques, visant à l’amélioration des conditions de travail et des salaires, vu que plus aucune règle sociale n’est appliquée. D’un autre côté, des travailleurs ont organisé des groupes d’autodéfense armés pour expulser les gangs de Moqtada Al Sadr, se servant de leurs lieux de travail comme base de leurs actions, à Nassyria par exemple. Nous avons renouvelé cette expérience avec succès dans deux quartiers de Bagdad. C’est d’ailleurs l’une des clés pour faire face à la situation : l’organisation des populations pour interdire l’entrée des milices et forces occupantes dans les villes. Autre lutte significative, celle des chômeurs. Nous avons organisé des dizaines de manifestations, certaines réprimées par les forces d’occupation. Nous imposons des embauches et prenons à charge une aide humanitaire à destinations des populations déplacées et sans abri.

Peux-tu nous présenter votre organisation ?

A. Al Jawhari – La Fédération des conseils ouvriers et syndicats d’Irak a été fondée en décembre 2003. Elle fédère des syndicats et des conseils ouvriers sur la base de l’autoorganisation. Nous nous appuyons sur quelque 500 délégués élus par leurs syndicats et conseils, implantés dans nombre de secteurs professionnels. Nous sommes bien implantés dans le Sud du pays, où nous comptons environ 10 000 membres et où nous continuons à nous développer. Nous venons d’ailleurs d’organiser ces jours-ci une conférence regroupant des dizaines de syndicats et conseils de la région de Bassora représentant les secteurs de l’énergie, du pétrole et du transport maritime principalement et c’est une femme, Kifah Hasn, qui vient d’être élue porte-parole. C’est un pas important dans la structuration, la progression de notre force et la défense des droits des travailleurs. Nous nous heurtons évidemment aux forces d’occupation et à leur gouvernement fantoche, qui cherchent à nous faire taire. Ils ne veulent reconnaître, par exemple, qu’une seule fédération syndicale à leur botte et interdire toute autre expression. Du syndicalisme à la farce électorale de janvier prochain, ceci s’inscrit dans une volonté globale d’interdire toute liberté d’expression et d’organisation et de réduire le champ politique aux seules milices religieuses et tribales soutenant l’occupation et le gouvernement provisoire.

Justement, quelle alternative construire face à l’occupation et aux milices ?

A. Al Jawhari – Notre objectif est de regrouper les travailleurs pour défendre leurs droits, quelle que soit leur origine religieuse et ethnique. Nous voulons construire et réaliser leur unité en nous inscrivons, aux côtés de nos camardes luttant pour la liberté des femmes notamment, dans une perspective plus globale, celle d’une alternative progressiste, laïque et sociale à l’occupation américaine et à l’oppression islamiste. Face à cette guerre menée contre la population par ses deux fronts, tous deux un poison mortel pour les travailleurs et le peuple irakien, nous devons construire et renforcer ce troisième front, social et démocratique, le seul à même de ramener la liberté pour toutes les femmes et hommes d’Irak. La seule résistance victorieuse sera sociale.

Propos recueillis par Madjid Picat

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