2005-12 Le colonialisme et le capitalisme sont inséparables [Amin]

Entretien avec Samir Amin paru dans L’Humanité du 14 décembre 2005

Êtes-vous surpris par l’ampleur de l’indignation que suscite chez les jeunes générations la loi sur le caractère positif de la colonisation ?

Samir Amin – Cette loi est scandaleuse, ne serait-ce que parce que dans un État démocratique il n’y a pas d’histoire officielle. Les réactions que vous évoquez montrent que les jeunes s’intéressent au passé plus qu’on ne le dit et qu’ils l’observent avec esprit critique. Descendants ou non de colonisés, ils partagent un même point de vue : la colonisation a été misérable, elle constitue, comme l’esclavage, un défi aux droits fondamentaux. Toutefois, si l’on veut comprendre pourquoi ces droits ont été bafoués et pourquoi ils le sont encore dans le monde, il faut se défaire de l’idée que le colonialisme aurait été le résultat d’un complot. Ce qui est en jeu, c’est une logique économique et sociale qu’il faut absolument appeler par son nom : le capitalisme.

C’est plutôt la République qu’on entend accuser en ce moment…

Samir Amin. Comme la mémoire de la colonisation se confond avec celle de la IIIe république, on a tendance aujourd’hui à lier mécaniquement les deux phénomènes. On oublie que cette république était de part en part capitaliste, on oublie par ailleurs que la colonisation a commencé bien avant la république, qu’on pense aux Antilles et à Saint-Domingue, qu’on pense à la Grande-Bretagne qui n’a jamais été républicaine et qui a constitué le plus grand empire colonial pendant trois siècles et demi. On oublie que le capitalisme est antérieur à la république et qu’il ne se confond pas avec un régime politique.

Dans quelle mesure faut-il lier capitalisme et colonialisme ?

Samir Amin. Ils sont inséparables. Le capitalisme a été colonialiste, plus exactement impérialiste à toutes les étapes marquantes de son développement. La conquête des Amériques par les Espagnols et les Portugais au XVIe siècle puis par les Français et les Anglais constitue la première forme moderne d’impérialisme et de colonisation : une forme extrêmement brutale qui s’est soldée par le génocide des Indiens d’Amérique du Nord, la mise en esclavage des sociétés indiennes dans

l’Amérique latine et par l’esclavage noir dans tout le continent du nord au sud. Au-delà de cet exemple, en obéissant à une logique de déploiement précise à travers les différentes étapes de son histoire, on peut affirmer que le capitalisme a construit une même dichotomie de rapports entre un centre (le coeur du système d’exploitation impérialiste) et la périphérie (constituée des pays et peuples dominés).

Comment fonctionne le système d’exploitation colonial ?

Samir Amin. Il repose sur l’échange inégal, c’est-à-dire l’échange de produits manufacturés, vendus très cher aux colonies par des monopoles commerciaux soutenus par l’État contre l’achat de produits ou de matières premières très bon marché, car fondées sur un travail quasiment gratuit fourni par les paysans et ouvriers situés à la périphérie. À toutes les époques, le pillage des ressources des périphéries, l’oppression des peuples colonisés, leur exploitation directe ou indirecte par le capital, restent des traits communs du phénomène colonial.

Au-delà des injustices et des inégalités qu’il a semées dans la société française, l’âge du colonialisme est-il révolu ?

Samir Amin. On peut discuter des termes, mais la réalité reste c’est-à-dire la surexploitation et le pillage du Sud. À cet égard, comment caractériser l’OMC sinon comme le club des multinationales pour le pillage du tiers-monde, une sorte de super-ministère mondial des colonies ? S’agit-il vraiment d’une organisation chargée d’organiser le commerce planétaire comme elle se prétend être, ou d’une organisation chargée de défendre les monopoles des pays capitalistes impérialistes en surprotégeant les droits de propriété dits industriels et intellectuels, en établissant une fausse symétrie dans l’ouverture des marchés qui permet de piller les ressources du Sud sans laisser ces pays avoir accès aux marchés du Nord ? J’appelle cela un apartheid à l’échelle mondiale, le prolongement dans le monde d’aujourd’hui du système colonial.

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