2007-03 Oaxaca: la tragédie continue [Albertani]

Le Mexique, c’est connu, est un pays où les gouvernements n’ont pas trop de scrupules sur les méthodes qu’ils emploient pour réprimer les mouvements sociaux. Ce qui se passe à Oaxaca, cependant, est, en grande partie, inédit. Après la répression féroce de la fin de l’année 2006, les journaux et télévisions du régime, depuis des semaines, font tout pour présenter une réalité idyllique, mais, sous les cendres d’une paix imposée par les armes, couvent quantité de braises. Le conflit, de fait, présente de multiples aspects. Au premier rang desquels, Ulises Ruiz Ortiz, le gouverneur haï, du PRI, qui durant ces neuf derniers mois a déchaîné la terreur contre l’Assemblée populaire des peuples de l’Oaxaca (APPO). Tout comme l’actuel président mexicain, Felipe Calderon, Ruiz est le produit d’une colossale fraude électorale. En 2004, à peine « élu », Ruiz – politicien vraiment hors série, à la fois faible, autoritaire et psychopathe – déclara la guerre au quotidien indépendant Noticias, faisant brûler les kiosques où il était en vente et occupant militairement son siège, sans toutefois arriver à le faire taire. Ce fut ensuite le tour de la Section 22 du syndicat des enseignants – 70 000 adhérents -, organisme indépendant avec une vieille tradition de lutte. Dans la réalité de misère rurale qui règne à Oaxaca, la fonction de l’instituteur, comme facteur de conscience sociale, est très importante.

Le 14 juin 2006, Ruiz déchaîna un véritable déluge contre les enseignants qui avaient occupé le centre de la ville pour obtenir des améliorations salariales. En réponse, la population s’insurgea spontanément et, le 23, 400 organisations sociales environ créèrent l’APPO (Asemblea Popular del Pueblo de Oaxaca) forum permanent et organe de décision du mouvement. Le mot Pueblo fut significativement changé ensuite pour Pueblos, indiquant la pluralité des participants et l’exclusion explicite des partis politiques. Le mouvement s’unifia autour d’une seule revendication : chasser Ruiz. On institua une commission formée de délégués révocables, avec mission de mener les tractations avec le gouvernement fédéral. Face à l’absence de réponse claire, l’APPO répondit en occupant les bureaux du gouvernement, le palais de justice et le parlement local. Ruiz se retrouva dans la situation insolite de devoir opérer dans un état de semi-clandestinité.

Les élections du 2 juillet et l’agitation qui s’ensuivit firent passer au second plan ce qui se passait à Oaxaca. Ruiz pensa que le moment de contre-attaquer était venu. Il organisa alors les terribles « caravanes de la mort », c’est-à-dire des groupes de tueurs qui, à bord de fourgons et motos sans immatriculation, commettaient des crimes effroyables dans la plus totale impunité. En réaction, l’APPO éleva des centaines de barricades dans le centre-ville et dans les banlieues, en se proclamant seul gouvernement légitime d’Oaxaca. Le 1er août, face à la manipulation persistante de l’information, 2 000 femmes environ, en majorité des ménagères, des enseignantes et des étudiantes, prirent possession de la radio et de la télévision gouvernementales, en les transformant en outils de communication alternative ouverts à tous les secteurs sociaux.

La liste des morts augmentait, mais au lieu de reculer, le mouvement s’appropriait des espaces stratégiques, devenant une menace non seulement locale mais aussi nationale. On commença à parler de la « commune d’Oaxaca ».

Les choses se précipitèrent le vendredi 27 octobre quand furent tués Brad Will, journaliste indépendant d’Indymedia, et deux militants de l’APPO, dans le faubourg de Santa Lucia del Camino. Le coupable, un employé de Ruiz qui avait été filmé au moment où il tirait, sortit rapidement de prison. A l’heure actuelle, la version officielle est encore que Brad a été tué par certains de ses camarades à cause de « rixes personnelles ». Au même moment, à quelques kilomètres de là, à Santa Maria Coyotepec (siège du gouvernement de Ruiz), la police massacrait un nombre indéterminé de militants de l’APPO. Ce qui fait penser à une planification froide des deux crimes. On sait que, dans une époque d’assassins, les victimes sont toujours coupables. Il ne faut donc pas s’étonner si les crimes de Ruiz ont ensuite été allégués par le gouvernement fédéral pour justifier l’irruption de la Police fédérale préventive (PFP), corps spécialisé dans les opérations anti-insurrectionnelles, qui était déjà intervenu à Atenco. Le 28, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Carlos Abascal, lança un ultimatum : l’APPO avait vingt-quatre heures pour démonter les barricades, quitter le centre historique et abandonner les bureaux du gouvernement. Le dimanche 29, 4 000 policiers, appuyés par des hélicoptères et des blindés, marchèrent sur la ville, alors que 5 000 soldats prenaient position dans des points névralgiques des régions environnantes.

La résistance fut importante mais, vers 19 heures, la PFP arriva à dégager le zocalo (la place principale) et à reprendre possession des radios contrôlées par l’APPO, sauf Radio Universidad, dernier bastion de la communication indépendante. La ville ressemblait à un champ de bataille : véhicules en flammes, maisons détruites, routes creusées de tranchées. En outre, il y avait 60 détenus, deux victimes reconnues et un nombre indéterminé de desaparecidos [disparus].

Le jeudi 2 novembre, le Jour des morts, la PFP échoua dans sa tentative d’occuper la Cité universitaire et la barricade du carrefour Cinco Señores, place forte de l’APPO. Ce fut une victoire éclatante du mouvement, obtenue en grande partie grâce à l’inventivité des jeunes du quartier qui se défendirent des blindés armés de cocktails Molotov, de frondes et de « bazookas » de plastique improvisés. L’occasion de se venger se présenta quelques semaines plus tard, le 25 novembre, quand la PFP attaqua une manifestation pacifique de l’APPO. Bilan : 141 arrestations – en majorité de vendeurs ambulants et de passants totalement étrangers aux faits – et un nombre imprécis de morts non déclarés.

Le lecteur se demandera : pourquoi ne dénonce-t-on pas les victimes de la violence policière à Oaxaca ? La réponse est simple : les parents n’osent pas porter plainte. Pour les détenus commence alors une histoire kafkaïenne : menaces, intimidations, tortures physiques, et psychologiques, violences sexuelles (sur les hommes, plus encore que sur les femmes). A quoi il faut ajouter le transfert – illégal – vers la prison de haute sécurité de Nayarit, à plus de mille kilomètres d’Oaxaca. Bien qu’une grande partie des détenus aient ensuite été ramenés à Oaxaca, 62 personnes restent en prison. Toutes sont accusées des mêmes crimes (sédition, incendie, violation de la propriété privée, etc.), ce qui en dit long sur la façon de procéder de la justice mexicaine. Aujourd’hui, Oaxaca vit dans un état de siège camouflé, mais la résistance continue. Les prisons clandestines, l’impunité, la terreur et les enlèvements rappellent les années sombres des dictatures militaires d’Amérique du Sud. Avec une nouveauté inquiétante : à la différence des groupes armés du passé, l’APPO est un mouvement essentiellement pacifique. Les 23 personnes assassinées (plus une centaine de disparus) sont d’un seul côté : celui du mouvement. Et les autorités se gardent bien d’arrêter les coupables.

Tout cela, et plus encore, est décrit dans les moindres détails dans le terrible Informe sobre los hechos de Oaxaca (Rapport sur les événements d’Oaxaca), fait par la Commission civile internationale d’observation pour les droits humains (CCIODH), organisme international qui a visité Oaxaca entre le 20 décembre 2006 et le 20 janvier 2007. A l’appui de 400 témoignages environ, de dizaines de photos et documents et d’une vidéo, le document est disponible en ligne : cciodh.pangea.org. Sa lecture évoque une continuité perverse avec les événements d’Atenco, en mai 2006. Dans les deux cas, les pouvoirs locaux ont agi avec la complicité des pouvoirs fédéraux, et vice versa. Cela signifie que la responsabilité de ce qui arrive à Oaxaca n’est pas uniquement le fait du psychopathe Ruiz, mais aussi celui du gouvernement fédéral. Nous sommes face à une expérimentation de management social : face à l’insurrection de la contestation, le gouvernement « étudie » jusqu’à quel point il peut emprunter la voie de la répression violente. Seule la réponse combative de la société civile peut arrêter un jeu si pervers et irresponsable.

Le 4 mars 2007.

Claudio Albertani

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