1934 Le fascisme [Dunois]

Le fascisme assassin et menteur

par Amédée Dunois

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Chapitre du Vade Mecum du candidat et du propagandiste (Librairie populaire, 2° édition 1934) mis en ligne dans la Bibliothèque du site http://www.snuipp-ensemble.org/

Dans un article sur Hitler et la leçon de l’expérience italienne, paru au commencement de 1932, Trotsky écrivait non sans raison que la méconnaissance de la nature vraie du fascisme affaiblit, paralyse la lutte antifasciste.
Le fascisme, selon lui, est autre chose qu’un phénomène particulier à l’Italie ou aux pays à économie arriérée et malade; autre chose qu’un effet de la psychose de guerre, comme le croit le comte Sforza; autre chose qu’une forme de la traditionnelle « réaction » .

Le fascisme, aussi bien dans les pays à prépondérance agricole (Italie) que dans les pays à prépondérance industrielle (Allemagne) apparaît d’abord comme un mouvement de masse, en quoi il ressemble extérieurement au socialisme. C’est une mobilisation. Il mobilise, sous la conduite occulte du Grand Capital les classes moyennes paupérisées (artisans, boutiquiers, paysans, rentiers, etc.). Et il les mobilise contre qui? Contre le prolétariat, contre le socialisme.

Derrière le fascisme, il y a la Grande Industrie et la Haute Banque, cette poignée de magnats milliardaires à qui la concentration capitaliste livre le monde.

Aux prises, de par l’évolution même du régime, avec les pires difficultés, les plus insolubles contradictions, les grands profiteurs cherchent leur salut dans le fascisme; ils attendent tout au moins de lui quelques années de tranquillité.

L’antifascisme bourgeois a pu se tromper sur la nature réelle du fascisme. Le socialisme, pas. Pour l’aider dans son interprétation des faits, il avait derrière lui l’enseignement de Marx. C’est que le fascisme n’est neuf que dans la forme. Le monde s’est déjà trouvé dans des situations où la dictature apparaissait aux classes dirigeantes comme le suprême recours contre la révolution. Marx et Engels ont connu et analysé une de ces situations (1848-1851). Ils ont montré la dictature naissant du déséquilibre des classes, de l’exaspération de leurs antagonismes, et se chargeant de rétablir par la force, au profit des classes possédantes, l’équilibre rompu.

Le fascisme n’a pas d’autre sens. Mais à la différence des dictatures du passé, il est douteux qu’il puisse réussir – parce que le capitalisme, son maître, n’est plus dans sa période ascendante, mais dans sa période de déclin. Le capitalisme est aujourd’hui atteint par la limite d’âge. Ni Mussolini ni Hitler ne lui feront remonter la pente. En dépit des Méphistophelès à sa solde, le Faust capitaliste n’échappera pas plus que l’autre à son destin.

Le socialisme en Italie

Il paraît – c’est le citoyen Marquet qui l’affirme – que le socialisme est en train de se réaliser..,

-  » Hélas! ajoute-t-il d’une voix plaintive, c’est en Italie. « 

L’assertion est si formidable qu’on croit rêver. On se frotte les yeux, on a envie de se pincer!

Pour qu’un homme comme Marquet, qui a passé vingt ans dans le Parti socialiste, en soit à considérer que le socialisme se réalise en Italie fasciste et corporative, il faut qu’il n’ait jamais compris ce qu’est le socialisme.

Le socialisme consiste dans l’expropriation capitaliste et, par voie de conséquence, dans l’appropriation sociale des moyens de production et d’échange. Cette expropriation, d’une part, cette appropriation, tic l’autre, ne se feront pas toutes seules, ni par l’opération du saint Esprit. Il faudra que le prolétariat et les classes prolétarisées s’en mêlent, et c’est à quoi le socialisme les prépare.

N’importe lequel de nos jeunes socialistes sait cela et pourrait le dire à Marquet.

…Eh bien, est-ce cette révolution-là qui s’accomplit en Italie? Si oui, première nouvelle!

Mais ce n’est pas oui, c’est non! II est vrai que Mussolini soumet à ses réglementations despotiques les capitalistes aussi bien que les ouvriers. Mais jusque dans ses réglementations policières les plus aventureuses, il respecte la propriété des uns et maintient les autres sous le joug du salariat.

Ce qui se réalise en Italie n’est du socialisme ni dans le fond, – puisque, sous le voile de la collaboration des classes, l’exploitation capitaliste et le profit subsistent – ni dans la forme – puisque toute liberté personnelle, toute démocratie politique sont impitoyablement étouffées.

Et nous ne parlons pas des socialistes et des communistes qui, tandis que le socialisme se réalise, meurent lentement dans les bagnes mussoliniens. Devant cet argument humanitaire, le citoyen Marquet, qui est un politicien réaliste et un homme d’ordre, se moquerait de nous.

*

**

Mussolini, dit M. Roger Picard (1), n’a ni « vaincu » ni « dépassé » le capitalisme, ainsi qu’il lui arrive de s’en targuer . « En réalité, il n’a fait que le compléter et le renforcer. »

L’économie italienne était naguère encore fort arriérée. Qu’a fait Mussolini? Il a poussé les entreprises capitalistes à la concentration, a favorisé les sociétés anonymes ci, supprimant le titre nominatif obligatoire. Il a aboli le monopole des assurances, abandonné la révision des marchés de guerre, réduit la progressivité de l’impôt : par quoi il a donné « d’amples satisfactions aux industriels et aux financiers qui l’ont porté au pouvoir. »

La surveillance des banques et des sociétés? Aucun contrôle ne les assure « et l’Etat n’est pas même représenté dans les conseils qu’il prétend gouverner. »

« En fait, l’économie est dirigée par les chefs de la grande industrie et par les dispensateurs du crédit, qui, là comme ailleurs, sont les banquiers. »

L’économie fasciste? De l’esbroufe, encore de l’esbroufe, rien que de l’esbroufe.

*

**

Et le socialisme fasciste? Écoutons encore M. Roger Picard, observateur consciencieux, soumis aux faits :

Le fascisme a fait la chasse aux syndicats indépendants, en a chassé !es dirigeants élus; contre les coopératives, son action n’a pas été moins rude : il a notamment dépouillé lus ghildes ouvrières de leur priorité pour l’exécution des travaux publics contre les entreprises municipales naguère encore si florissantes en Italie, il a multiplié les attaques et, peu à peu, leurs exploitations retournent aux entreprises privées. Partout, l’État a cherché à dominer les institutions ouvrières et c’est la seule partie de son programme… qu’il ait vraiment exécutée…
Partout, le, fascisme a renforcé les chances du capitalisme et partout i1 a détruit l’organisation spontanée des forces et des intérêts populaires…
Malgré toutes ses proclamations et ses promesses, le gouvernement fasciste s’est désintéressé du sort des ouvriers et des classes pauvres… (2)

L’indifférence du fascisme à l’égard des ouvriers peut d’ailleurs se traduire en chiffres.

Le syndicalisme fasciste étant organisé et dirigé en fait contre les ouvriers, « les contrats collectifs conclus, en vertu de la loi, par [les] dirigeants syndicaux font l’effet d’une duperie. » Ils ne protègent pas le travail contre les abus, ils protègent les abus contre le travail. Depuis que le fascisme est au pouvoir, les salaires ont « sensiblement baissé ».

De 1925 à 1933, le revenu national a baissé de…. 32%.

De 1925 à 1938, le niveau de vie (3) a baissé de. . 20 %.

De 1925 à 1933, les salaires agricoles ont baissé de 40%o
De 1925 à 1933, les salaires industriels ont baissé de 35%.
Il est vrai que, grâce à la farouche énergie du Duce, le coût de la vie a, paraît-il, baissé :

Les statistiques démontrent que le coût de la vie n’a baissé en Italie, de 1919 à 1933, que de 21 alors que les salaires fléchissaient de 35 %… Les mesures annoncées à .grand fracas pour contraindre les détaillants italiens à baisser leurs prix lie sont que tics rodomontades… Leur efficacité sur le niveau des prix doit être tenue pour nulle.
(R. PICARD).

Si les salaires sont en baisse, le chômage est en progression.
Le nombre des sans-travail, qui était de 391.974 en janvier 1923, s’est élevé à 612.160 en décembre 1930; 982.321 en décembre 1931; 1.147.945 en février 1932; 1.229.387 en février 1933.
Un quart d’entre eux seulement reçoit un secours de chômage : 3 lires 1/2 par jour pendant trois mois par an! (4).

*
**

Le programme fasciste, de 1920 promettait autre chose.
Il promettait la révision des marchés de guerre, le contrôle des banques, la confiscation graduelle de la propriété privée par des impôts sur l’héritage, le partage des -grands domaines entre les anciens combattants, le salaire minimum, la journée de huit heures, le contrôle ouvrier… (5) ).
Ce programme de 1920 était grossièrement démagogique, Peu après, achevant son évolution effrontée, Mussolini se vendait aux capitalistes et aux propriétaires fonciers; il s’engageait à leur livrer, pieds et poings liés, les ouvriers et les paysans socialistes.
Cet engagement, il l’a tenu. C’est bien le seul qu’il ait jamais tenu.
La « marche sur Rome » a été le prix du marché.

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National-socialisme

Comme le fascisme italien, le fascisme allemand – qu’Einstein montrait un jour battant la générale sur le ventre affamé de l’Allemagne – avait énormément promis. Qu’a-t-il tenu? (6).
Aux paysans pauvres, Hitler avait promis le partage des grands domaines.
Arrivé au pouvoir, il en a expulsé de force les paysans qui avaient cru pouvoir les occuper.
Aux contribuables, il avait prêché la grève de l’impôt.
Arrivé au pouvoir, il exigea le paiement de toits les impôts arriérés.
Aux étudiants, il avait promis des places.
Arrivé au pouvoir, il a réduit de trois quarts les effectifs scolaires.
Aux petits commerçants, il avait promis la fermeture des grands magasins.
Arrivé au pouvoir, il a défendu qu’on y touche; maïs le petites boutiques juives ont été pillées et leurs propriétaires chassés.
Aux consommateurs que rançonnent les trusts et les cartels, il en avait promis la mise hors la loi. Arrivé au pouvoir, il les a rendus obligatoires (juillet 1933) ; de juillet à novembre, 38 nouveaux cartels ont été créés. Il en est résulté une hausse générale des prix. Étant donné la baisse corrélative des salaires, la vie en Allemagne a fortement renchéri.
Aux sept millions de chômeurs, Hitler avait promis du travail et des salaires.
Arrivé au pouvoir, il a détruit le mouvement ouvrier, tant syndical que politique. Une loi récente, datée du 1er mai dernier, a militarisé les travailleurs. Un tribunal spécial petit infliger â l’ouvrier indiscipliné amende et prison. La grève est
naturellement prohibée. Les salaires, non moins naturellement, ont baissé, et si le chômage est en décroissance apparente, c’est qu’en enrôle de force les chômeurs dans les camps de travail.
Aux grands propriétaires, aux grands capitalistes, Hitler n’avait rien promis. Mais…
Mais il leur a livré la classe ouvrière et paysanne, ravalée par lui à un esclavage de fait. Vingt hobereaux ont été mis â la tête de l’agriculture: ils commandent et le paysan obéit. Les magnats de la grande industrie, devenus de véritables chefs militaires, rendent grâce â Hitler d’avoir « transformé l’ouvrier en un soldat discipliné du travail ».
Les fascistes italiens, brouillés depuis l’affaire d’Autriche avec leurs congénères allemands, écrivent que le national-socialisme, ayant livré les travailleurs « pieds et mains liés au capitalisme », ne leur laisse qu’un droit, « celui d’obéir au patron ».
Pour une fois, nous sommes d’accord avec les assassins de Matteotti. L’Usine, organe de la métallurgie française, signalait récemment que, pour réduire le chômage et complaire ainsi au Führer, les capitalistes allemands engagent sans hésiter des dépenses exceptionnelles.
Mais, disait-il, il ne faudrait pas croire qu’ils agissent là par crainte ou sous l’effet d’une pression quelconque. Leurs décisions sont librement consenties. Mais ils savent que, en contre-partie, le Gouvernement est à leurs côtés et qu’ils n’ont plus à redouter les effets sou-vent ruineux d’une politique de démagogie. Et cela vaut bien quelques sacrifices.
Le national-socialisme, comme le. fascisme, n’a jamais été que du capitalisme camouflé.
Nous leur arracherons leur maquillage.

Sainte-Vehme raciste

La Ligue allemande des Droits de l’homme (section de Prague) a publié un état nominatif des personnes assassinées en Allemagne, de l’avènement d’Hitler (30 janvier 1933) au 31 mars 1934. C’est dire que les deux cents victimes de la nuit du 29 au 30 juin – les vêpres hitlériennes – n’y figurent -pas. Même pour la période considérée, la liste rouge est loin d’être complète, un très grand nombre d’as-sassinats étant demeurés inconnus. Elle n’en comprend pas moins 630 cas d’assassinats individuels ou collectifs.
Bien qu’à Berlin, dans le camp de concentration d’Oranienburg, dans « la sinistre geôle de l’enfer hitlérien », dont le livre de Gerhart Séger a flétri les bourreaux pour jamais (7), 130 personnes ont péri. Les journées sanglantes de Koepenik ont coûté la vie à vingt antifascistes, celles de Brunswick également à vingt, celles de la cité-jardin de Leipzig à 12.
La liste ne comprend que les assassinats, non les exécutions après jugement. Des 81 antifascistes condamnés à mort par la « justice  » nazie, la plupart ont été exécutés.
L’Allemagne est, depuis la guerre, le pays de l’assassinat politique : Karl Liebknecht, Rosa Luxembourg, Leo Joguichès, Kurt Eisner, Haase, pour ne parler que des nôtres, ont ouvert la funèbre marche. Mais de 1924 à 1929, il n’y avait eu pourtant que 66 victimes, à mettre presque toutes au compte des nazis. Avec la montée hitlérienne, le nombre des victimes n’a cessé de s’accroître : 62 en 1930-31, 132 en 1932, près de 600 en 1933.
Plus que jamais : A bas le fascisme assassin!

Notes

1 Professeur à. l’Université de Paris.
2 L’étude de M. R. Picard a paru dans les Cahiers des Droits de l’homme (numéro du 10 mai 1934, entièrement consacré aux illusions du fascisme). Voir aussi les deux brochures du Comité d’action antifasciste de vigilance la Jeunesse devant le fascisme et surtout les Prétentions sociales du fascisme (eu veille à la Librairie Populaire).
3 Il faut s’attendre, prophétisait naguère Mussolini, à un niveau de vie plus bas encore.

4 Non moins que le chômage, les faillites sont un indice de crise.
A l’avènement du fascisme, il y en avait 3.600 par an. A partir de 1927 (revalorisation de la lire), elles tom-bent en avalanche : 11.418, 12.103, 13.215. En 1930, 16,183; en 1931, 21.617; en 1932, 24.037.
5 Il promettait aussi la République.
6 La matière de ce qui suit est empruntée a un article de Marcel Prenant, du (:oint: antifasciste.

7 G. Seger, Oranienburg, la sinistre geôle de l’enfer hitlérien (en vente à la Librairie Populaire).

disponible au format pdf: dunois1934

 


[Merci aux camarades syndicalistes du site www.snuipp-ensemble.org pour nous avoir donné ce fichier. ]

dunois.jpg

A. Dunois

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