1979-07 Les conseils ouvriers de Pannekoek

Note de lecture parue dans les Annales (N. de juillet – août 1979).

Anton PANNEKOEK, Les conseils ouvriers, Paris, Éd. Belibaste, 1974, 496 p.

Lorsque A. Pannekoek écrit ce livre, entre 1942 et 1947, il est sans illusion sur le monde qui va naître de la victoire des démocraties et de la Russie soviétique sur le fascisme. Les trois types de régimes qui viennent de s’affronter dans la guerre n’étaient pas, dit-il, d’une nature sociale foncièrement différente et la défaite de l’Axe n’interrompt pas la montée du totalitarisme car, chacune à sa manière, l’Amérique et la Russie conduisent aussi le monde vers des formes de domination illimitée du capital et de l’État.
Le processus est déjà complètement réalisé en URSS où la révolution n’a détruit les formes bourgeoises de l’exploitation du travail que pour leur substituer la domination du capital étatisé sur des populations ployées à discrétion par l’appareil terroriste de la dictature bureaucratique. Si en Allemagne, le régime national-socialiste n’a pas exproprié la bourgeoisie, il l’a dépossédée des pouvoirs de décision, autrefois afférents à la propriété du capital en confiant à l’État la tâche d’agir comme organisme régulateur de l’économie globale et la dictature nazie a mis en œuvre, pour assujettir les travail¬leurs de l’Europe aux besoins de l’économie de guerre allemande, des procédures de coercition d’une ampleur et d’une brutalité analogues à celles qui sévissent en Russie. Rien de semblable ne s’est à première vue, produit en Amérique où la démocratie politique a subsisté et où le contrôle étatique de l’économie a régressé dès que la guerre a pris fin. Mais un totalitarisme beaucoup plus subtil que celui qu’enfantent les dictatures et qui n’a même pas besoin d’avoir recours à la terreur, n’en est pas moins en train d’éclore aux USA à partir de la domination sans partage qu’exerce le grand capital sur l’État, l’administration, les universités, la science, la culture, les mass média. Les Américains ne sont même pas conscients des manipulations dont ils sont l’objet et leur certitude naïve d’être des citoyens libres et maîtres de leur destin n’est que le produit du savant conditionnement qu’ils subissent et le signe même de son efficacité. Dès la fin de la guerre, Pannekoek a aperçu et décrit les traits essentiels de la « société unidimensionnelle ».
Dans cette métamorphose des systèmes d’exploitation qui va donc se poursuivre par d’autres voies que le fascisme, les organisations ouvrières traditionnelles jouent un rôle crucial. Dominés par de puissantes machines bureaucratiques, partis et syndicats ouvriers, quelle que soit l’idéologie dont ils se réclament, n’opèrent plus comme des forces socialistes, mais comme les agents d’une restructuration et finalement d’une consolidation du système capitaliste.
Partout où ils accèdent au pouvoir, les partis sociaux-démocrates agissent, en effet, sur deux plans complémentaires en vue de rationaliser le fonctionnement de l’économie capitaliste. Ils imposent à la bourgeoisie des mesures de dirigisme qui ont pour effet de tempérer l’anarchie du système et ils font jouer aux appareils syndicaux le rôle d’une force qui s’interpose entre le capital et le travail pour atténuer l’ampleur des perturbations que des conflits sociaux incontrôlés provoqueraient dans la production. Les syndicats, autrefois durement combattus par la bourgeoisie, sont de plus en plus reconnus comme des organismes régulateurs indispensables au bon fonctionnement du régime. Ils deviennent un des rouages de la programmation du développement des sociétés capitalistes.
Les communistes, de leur côté, ne pour-suivent pas des buts fondamentalement différents bien qu’ils combattent l’influence de la social-démocratie sur le prolétariat et que la bourgeoisie redoute l’accroissement de leur puissance. Prenant de plus en plus largement appui sur les nouvelles couches moyennes d’intellectuels, de scientifiques et de techniciens que le capitalisme contemporain multiplie, les partis communistes aspirent à réorganiser la société selon le modèle russe. Idéalisée par une habile propagande, la Russie est présentée à ces nouvelles couches comme le pays où l’élimination des classes parasitaires qui dominent les sociétés bourgeoises permet un puissant développe¬ment économique, technique, scientifique et culturel : les travailleurs intellectuels y accomplissent dans l’intérêt général une mission qui légitime leur accès à un rang élevé de la hiérarchie sociale. Si les partis communistes parvenaient à réaliser leurs objectifs, ils bouleverseraient de fond en comble les catégories sociales qui incarnent la domination du capital — et c’est bien ce que redoute la bourgeoisie — mais cette domination, elle-même, ne disparaîtrait pas pour autant.
Les organisations que le prolétariat avait créées pour s’émanciper sont ainsi devenues complètement étrangères à leur but originel. Avec leur structure interne hiérarchisée, leur valorisation de la discipline militante, leur exhaltation du rôle des chefs, leur fétichisation de la conquête de l’État et des mesures qui peuvent être prises à partir de là, les partis et les syndicats sociaux-démocrates et communistes enferment le prolétariat dans une vision de la politique et dans des pratiques qui font de lui un élément purement passif dans l’accomplissement du processus qui est censé le libérer. Le socialisme n’est plus que l’alibi idéologique des bureaucrates qui manipulent les travailleurs pour accéder à des fonctions dirigeantes dans la société d’exploitation. Plus de cent années de luttes se terminent ainsi par un désastre total pour le prolétariat qui va se trouver, bien plus encore que dans les époques précédentes, réduit à n’être que le simple exécutant des tâches productives. Pourtant, au moment même où il constate que tous les horizons se sont fermés devant le socialisme, Pannekoek affirme sa certitude que les travailleurs finiront par se libérer de l’emprise des bureaucraties. Déjà dans le passé, les organisations ouvrières ne sont jamais parvenues à enfermer dans leur cadre la totalité du mouvement de classe du prolétariat. Toute l’histoire de ce mouve¬ment est jalonnée par l’apparition soudaine de formes de lutte et d’organisation qui ont laissé périodiquement décontenancés ceux qui prétendaient diriger le prolétariat mais qui, du lieu où ils se trouvaient placés, n’apercevaient jamais complètement le lent processus de transformation qui s’effectue dans les profondeurs de la conscience collective des travailleurs pendant les longues phases de stabilisation du système. Les crises révolutionnaires se sont presque toujours abattues sur des sociétés étonnées de se retrouver si fragiles et elles ont surpris les révolutionnaires eux-mêmes. C’est parce que le prolétariat est irréductiblement spontanéité et créativité révolutionnaires, et que le contenu de sa conscience de classe change en même temps que la société d’exploitation, que le projet des bureaucraties est, a long terme, voué à l’échec. A mesure que celles-ci, en réalisant leurs objectifs, se trouveront de plus en plus nettement incluses dans le système de domination, les travailleurs les identifieront comme des forces qui leur sont ennemies et le capitalisme organisé verra resurgir les luttes sauvages du prolétariat comme éléments incontrôlables de perturbation de son fonctionnement.
Dans certaines limites, le pronostic de Pannekoek n’était pas faux. Les initiatives et les luttes sauvages du prolétariat se sont effectivement multipliées et diversifiées à partir des dernières années soixante et dans leurs phases de plus haute intensité, elles ont fait apparaître tout un ensemble de failles et de possibilités de dislocations dans les « sociétés intégrées ». Celles-ci ne sont finalement pas parvenues à faire en sorte que les salariés cessent de se comporter comme une force qui, de temps à autre, vient bousculer les prévisions des programmateurs, aussi bien en ce qui concerne les rendements du travail que le prix auquel le capital doit Tacheter. Il reste que, trente ans après la publication du livre de Pannekoek. la classe ouvrière n’a nulle part disloqué le> appareils qui l’encadrent et tourné le dos au spectacle de la politique traditionnelle pour réaffirmer de manière massive l’autonomie de son mouvement de classe. Il n’est pas toujours évident que les luttes sauvages du prolétariat annoncent une révolution et on ne peut guère douter aujourd’hui que Pannekoek ait fortement surestimé l’acuité des tensions sociales contenues dans le capitalisme avancé.
En réalité, il y a dans la pensée de Pannekoek des discordances saisissantes : alors qu’il perçoit dans toute leur ampleur les changements qui sont en train de s’opérer au niveau des appareils d’assujettissement du travail au capital, il continue à se représenter l’économie capitaliste comme le faisaient déjà les théoriciens marxistes dès le début du XXe siècle. Pour lui, le capitalisme reste un régime historiquement épuisé qui ne parviendra pas à se reconstruire et à prospérer en paix dans les limites de l’espace que lui laisseront l’expansion russe en Europe et la révolution chinoise. Les USA qui ne se sont arrachés à la crise que par la guerre ne tarderont pas, pense-t-il, à se trouver à nouveau confrontés avec une surproduction qui les contraindra à utiliser encore « la préparation de la guerre comme marché », puis à ouvrir, par la force, la Russie et la Chine à leurs exportations. A cette époque de sa vie, Pannekoek n’a pas aperçu que la guerre mettait, pour toute une période, un point final à la crise du capitalisme et que celui-ci allait être à la fois capable de se donner de gigantesques armements et de développer la production de masse sur une échelle sans précédent. C’est en grande partie parce qu’il n’a pas vu que la société de consommation constituerait l’autre face de la société intégrée, dont il décrivait la mise en place, qu’il a sous-estimé les capacités du système à contenir très longuement les luttes du prolétariat dans des limites tolérables.

Pierre SOUYRI

Une Réponse to “1979-07 Les conseils ouvriers de Pannekoek”

  1. Marxisme et révolution russe (Souyri, 1979) « La Bataille socialiste Says:

    [...] Anton Pannekoek, Les conseils ouvriers [...]

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