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Sur le marxisme occidental (Souyri, 1979)

9 octobre 2008

Note de lecture de Pierre Souyri parue dans les Annales (Vol. 34, N°4, été 1979), dans une série de compte-rendus intitulée Marxisme et révolutions russes dont nous avons déjà publié deux extraits: Les conseils ouvriers de Pannekoek et Le marxisme de Paul Mattick.

Perry ANDERSON, Sur le marxisme occidental, Paris, Maspero, 1977, 165 p.

P. Anderson ne désigne pas, par le terme de marxisme occidental – comme on le faisait traditionnellement – cette extrême gauche du socialisme européen qui, après avoir rompu avec la social-démocratie, avait refusé d’accepter l’hégémonie du Komintern en alléguant que les théories et les pratiques du bolchevisme, surgies dans les conditions d’un pays historiquement attardé, ne pouvaient pas servir de modèle au prolétariat des pays hautement industrialisés. Le marxisme dont il est ici question ne se situe pas dans la filiation de cette extrême gauche et il ne reprend pas à son compte le radicalisme et l’inspiration libertaire de ses thèmes fondamentaux. Il s’agit, en effet, de cet ensemble fort disparate de théories qui ont été élaborées, entre i 920 et 1968, par des hommes aussi différents que Lukàcs, Gramsci, les philosophes de l’école de Francfort, Della Volpe, Coletti. Althusser, etc., c’est-à-dire par des intellectuels qui n’ont que très tardivement, et souvent sans beaucoup de hardiesse, procédé à une critique, qui d’ailleurs n’est pas toujours de gauche, du bolchevisme et du stalinisme. Le marxisme occidental, au sens traditionnel du terme, avait surgi à la crête de la vague révolutionnaire des premières années vingt. Celui dont Anderson esquisse l’histoire est, au contraire, le produit d’une période de réaction au cours de laquelle le mouvement révolutionnaire se désagrège et disparaît. Gramsci qui termine sa vie dans une prison fasciste, Lukàcs et les autres intellectuels communistes qui acceptent les censures staliniennes et n’ont mot à dire sur les politiques des partis auxquels ils appartiennent, les intellectuels de l’École de Francfort qui, en Allemagne ou aux États Unis, travaillent environnés d’une société restée longtemps presque entièrement imperméable à leurs idées, vivent une situation toute différente de celle qu’avait connue l’intelligentsia marxiste des générations précédentes. Leur activité théorique se trouve entièrement séparée des pratiques prolétariennes ; ils ne sont plus ou ne sont pas des militants politiques. Qu’ils y aient été contraints ou que plus souvent encore ils se soient résignés sans trop de déchirements à une situation qui avait des côtés confortables, les marxistes occidentaux se sont retirés loin de l’action, dans la paix des ghettos universitaires.

Dans ces lieux d’exil et de refuge, ils effectuent en sens inverse la trajectoire qui avait conduit Marx, de la philosophie à la critique de la politique et de l’économie : ils ne disent plus rien du monde extérieur et du combat qui s’y déroule, et reportent toute leur attention sur les problèmes méthodologiques et épistémologiques. Même s’il est vrai qu’après les publications des « Manuscrits de 1844 », il n’est plus possible de s’en tenir à ce qui passait jusqu’en 1932 pour la philosophie de Marx, le marxisme occidental s’enlise dans un interminable « méthodologisme obsessionnel » et lorsqu’enfin il lui arrive de parler de la société contemporaine, il en explore les aspects les plus éloignés de la politique et de l’économie : l’art, la littérature, l’esthétique. Dans le meilleur des cas, il cherche selon la problématique gramscienne, à élucider les fonctions de la culture dans le système de domination, mais il reste muet sur les infrastructures économiques et sociales de cette domination. Tournant le dos au projet fondamental de la philosophie de Marx, le marxisme de l’intelligentsia universitaire redevient une pure activité de spéculation qui ne cherche plus à se relier à une praxis et qui ne parle plus ni du prolétariat, ni même pour le prolétariat. De là, sans doute, les extravagances de son langage volontairement abstrait et sibyllin dont les obscurités ne sont même pas — sauf chez Gramsci — un moyen de déjouer les censures, mais la pure expression de la préciosité d’une élite d’initiés qui écrivent avec coquetterie pour d’autres initiés.
Autre trait particulier de ce singulier marxisme : il incorpore constamment des concepts ou des fragments d’idéologie empruntés à des systèmes de pensée originellement étrangers au marxisme et parfois opposés à lui. C’est que le XXe siècle a vu s’accuser un malaise profond de la pensée marxiste. Dans la mesure où la culture des sociétés capitalistes, loin de décliner et de s’abîmer dans la stérilité a, au contraire, continuellement élargi le champ de ses réflexions et reculé les limites du savoir, il est devenu impossible de se contenter d’opposer Marx à tout le développement intellectuel qui lui est postérieur et de récuser tout ce qui a produit « la science bourgeoise » sous prétexte de s’opposer à l’idéalisme. Au bout d’une telle attitude il n’y a que les misères théoriques du jdanovisme. En s’efforçant d’intégrer au marxisme les apports de la culture occidentale, les intellectuels marxistes ont essayé d’échapper à cette misère et ils ont enfin fait éclater au grand jour la crise depuis longtemps latente de la philosophie marxiste. Il est moins sûr qu’ils y aient trouvé un début de réponse et qu’ils soient parvenus à produire autre chose qu’un ensemble de syncrétismes disparates et contradictoires qui tantôt reconstruisent un marxisme hégélien et weberien, tantôt situent Hegel aux antipodes de Marx en lui donnant pour ancêtre Kant ou Spinoza ou, non moins ingénieusement, Rousseau ou Schelling.

Pourtant, tout n’est pas que querelles byzantines sans fin dans ce marxisme qui a volé en éclats. Des thèmes nouveaux qui étaient inconcevables à l’époque de Marx ont surgi chez quelques théoriciens et ils ont parfois, mieux que n’aurait pu le faire le seul héritage du marxisme classique, permis d’apercevoir des aspects nouveaux de la réalité contemporaine. Les analyses de Gramsci sur les modalités spécifiques de la domination du capital dans les sociétés occidentales, les études de Horkheimer et d’Adorno sur le développement technologique comme renforcement de l’oppression et dégradation de la nature, les réflexions de Marcuse sur la sur-répression infligée aux hommes par le capitalisme avancé, exprimaient ou anticipaient des problèmes que le développement historique a effectivement posés. La longue disparition de la pratique révolutionnaire dans le capitalisme stabilisé des pays avancés, la contestation écologique, la « révolution sexuelle » ont montré la pertinence des innovations théoriques de Gramsci et de l’École de Francfort.
Les mêmes raisons historiques qui ont déterminé les carences et les égarements du marxisme occidental rendent aussi compte de sa fécondité. C’est parce qu’il est le produit d’une période où le prolétariat reste ployé sous le poids des appareils qui le dominent et le manipulent, que le marxisme occidental s’est perdu interminablement dans les abstractions et a laissé sans réponse une foule de problèmes que pose la transformation des systèmes d’exploitation. Mais c’est aussi parce qu’il est le marxisme d’une génération vaincue et mélancolique dont la vision du monde est fondamentalement pessimiste et souvent même désespérée, qu’il explore des domaines où les théoriciens de la période précédente, absorbés par l’action politique, ne s’étaient pas aventurés et qu’il aperçoit, mieux que le marxisme classique resté ancré dans l’optimisme du progrès, les côtés sombres de la civilisation contemporaine et les dimensions tragiques d’une histoire dont on ne peut plus être assuré qu’elle n’est pas qu’une succession de naufrages.

P. Anderson a remarquablement analysé les ruptures qui se sont produites, à partir des années vingt, dans le développement d’un certain marxisme. Mais ses explications ne sont pas convaincantes parce que, précisément, elles ne s’appliquent qu’à un certain marxisme d’où se trouve arbitrairement exclus tout un ensemble de théoriciens. Bordiga, Pannekoek, Rulhe, Mattick, Trotsky, Rizzi et tant d’autres n’étaient pas moins des marxistes occidentaux défaits, isolés, menacés que les hommes dont parle P. Anderson et ils n’ont pas plus ignoré que Gramsci le pessimisme de l’intelligence. Ils n’ont pourtant jamais renoncé à faire une analyse critique des sociétés contemporaines et ils ont souvent perçu les transformations qui s’y opéraient d’une manière beaucoup plus directe et profonde que les marxistes philosophes.

Pierre SOUYRI

Marx et « le marxisme » (Rubel lu par ‘Socialisme mondial’, 1976)

23 avril 2008

(Compte-rendu paru dans Socialisme Mondial N°6, publié par le Parti Socialiste du Canada, 1976)

Marx Critique du Marxisme de Maximilien Rubel, Payot, Paris, 1974.

Maximilien Rubel est celui qui en France a étudié Marx avec la plus grande pertinence, et nous disons bien Marx, non pas le marxisme, puisque le but de don livre est de montrer que le terme « marxisme » est une idéologie dont la création incombe en partie sur Engels et que Marx lui-même n’aurait pas accepte. D’une certaine façon Rubel a raison : parler de « marxisme » pourrait impliquer que la théorie socialiste était la création d’un seul homme, Marx, point de vue qui est en contradiction avec la théorie énoncée par Marx lui-même. Pour Marx, la théorie socialiste n’est pas la création des penseurs individuels, mais elle est l’expression théorique du mouvement pratique de la classe ouvrière, c’est-à-dire l’expression de leur lutte contre la classe capitaliste dans le but d’abord de protéger leur standard de vie au sein du capitalisme et plus tard de s’emparer du pouvoir politique afin d’abolir le capitalisme.

Contrairement à la plupart de ceux qui se disent « marxistes », Rubel (qui cependant refuse cette épithète) a compris avec clarté que Marx soutenait une société mondiale dans laquelle seraient abolis le salariat, l’État et l’argent. En bref, par « socialisme » il fait référence au même concept que nous.

Rubel fait ailleurs d’autres bonnes remarques ; une partie de son livre (qui est en fait une collection d’articles écrits durant une période datant de 1957 au 1973) portant le titre « Le mythe d’octobre » fournit une brillante analyse de l’origine et de la nature du capitalisme d’État de la Russie. Rubel dénonce « la révolution prolétarienne » de 1917 comme étant un mythe. A son avis :

« 1917 . . . a inaugure, au contraire, l’entrée de la Russie dans le processus mondial de l’accumulation capitaliste. Ainsi le bolchevisme en tant que pouvoir politique n’a pu être que l’instrument de ce processus. Pour parler une fois encore le langage de Marx : s’étant montrée impuissante à accomplir sa « fonction historique », la bourgeoisie russe a légué cette « mission » au bolchevisme. »

Et, en harmonie avec les propos du Parti Socialiste de Grande Bretagne à ce moment-là :

« en 1917 aucune des conditions requises pour que la Russie entre dans la vole du socialisme n’étaient réunies : les conditions économiques et les rapports de classe au sein d’une société essentiellement paysanne aussi bien que l’importance sociale et le degré de maturité du prolétariat l’interdisaient, à moins d’une miraculeuse métamorphose intellectuelle et morale à tous les échelons de la société russe. »

Ainsi les bolchevistes, dans l’impossibilité d’établir le socialisme, se sont vus forcés à développer le capitalisme. Ainsi leur révolution ne fut pas une révolution « prolétarienne », mais plutôt une révolution « bourgeoise » :

« Pour qui accepte la description marxienne du processus d’exploitation du travail par le capital, Lénine, son parti et la bureaucratie accomplirent le rôle que la bourgeoisie russe n’avait pu mener à bien : jeter les fondements matériels, autrement dit capitalistes, d’un socialisme futur. Ce rôle bourgeois et jacobin, les bolcheviks le présentèrent sous un masque socialiste et baptisèrent la domination du parti « dictature du prolétariat » : tant il est vrai que le capital a besoin de justifications idéologiques pour cacher son oppression économique. En Russie, Lénine, son parti et la bureaucratie assumèrent le rôle dévolu partout ailleurs à la bourgeoisie, et le remplirent avec la plus grande efficacité. Et quand nous parlons de révolution « bourgeoise » accomplie par les bolcheviks, nous entendons bien que cette révolution se déroulait nécessairement dans le champ clos du capitalisme, et non pas en terrain socialiste. »

Rubel souligne également le fait que « Marx n’excluait pas une passation de pouvoir à l’aide du suffrage universel » (p. 179). En effet Marx a souligné l’importance de la démocratie politique en tant que base sur laquelle la classe ouvrière pourrait développer le savoir et l’expérience nécessaire pour abolir le capitalisme, en utilisant précisément les institutions de la démocratie politique :

« Constitué en classe et en parti dans les conditions de la démocratie bourgeoise, le prolétariat se libère lui-même en luttant pour conquérir cette démocrate: il fait du suffrage universel, hier encore « instrument de duperie », un moyen d’émancipation. Une classe qui constitue l’immense majorité d’une société moderne ne s’aliène politiquement que pour triompher de la politique et ne conquiert le pouvoir d’État que pour l’utiliser contre la minorité anciennement dominante. »

C’est-à-dire, la classe ouvrière s’empare du pouvoir politique non pas pour former un gouvernement – et à ce propos Rubel souligne que le terme « État ouvrier » n’a « jamais été employé par Marx » (p. 288) – mais seulement en tant qu’arme révolutionnaire pour abolir le capitalisme.

A vrai dire, Rubel est quelque peu ambigu sur ce point, puisque, ailleurs, il écrit: « « la conquête du pouvoir politique ‘, c’est le piège absolu, le suicide du mouvement ouvrier » (p. 213). Nos vues et celles de Rubel bifurquent au moment où il propose la formation de « conseils ouvriers » comme alternative à la conquête du pouvoir politique par la classe ouvrière. II devrait se reporter pour une juste interprétation de ce terme de Marx au passage qu’il a écrit lui-même et qui cite ci-dessus, C’est vrai que le Bolchevisme et ses divers dérivés – stalinisme, trotskysme, maoisme – ont dénaturé le sens que Marx a donné à ce terme, en préconisant la saisie du pouvoir par la violence par une élite de révolutionnaires professionnels. Ce n’est pas ceci que Marx a voulu dire soit par « la conquête du pouvoir politique » soit par « la dictature du prolétariat », ainsi que l’a montré Rubel même.

L’organisation ouvrière en conseils ne fournit pas vraiment une alternative valable a l’organisation politique, c’est-à-dire à l’auto-organisation en un parti politique démocratique de masse dont le seul but est de s’emparer du pouvoir politique afin d’abolir le capitalisme. La classe ouvrière doit s’emparer du pouvoir gouvernemental afin d’empêcher que celui-ci ne s’oppose à l’établissement du socialisme. La violence serait inévitable si en essayant d’ établir un autre centre du pouvoir basé sur des « conseils ouvriers » on laisserait ce premier à la disposition de la classe capitaliste. Le seul moyen d’établir le socialisme pacifiquement est de convertir le suffrage universel en un « agent d’émancipation » ainsi que le préconisait Marx.

Le « parti politique de la classe ouvrière » doit être totalement différent des partis actuels, ça va de soi. Son but ne sera pas de conduire la classe ouvrière à la victoire parlementaire ou à l’insurrection. Ce devra être un parti intégralement démocratique, ou ceux qui auront été choisis pour achever quelque tâche à son compte – y compris les envoyés au parlement – seront des délégués sous mandat, passibles d’une révocation immédiate au cas où ils ne répondraient pas aux exigences de la classe ouvrière, qui bien entendu dans sa majorite doit être socialiste.

Néanmoins, on peut recommander le livre de Rubel Marx Critique du Marxisme. II y a, après tout, peu d’autres qui sont d’accord avec nous à propos et de la nature du socialisme en tant que société sans argent, sans salariat et du caractère essentiellement capitaliste de la révolution russe.

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