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Marxisme et contre-révolution, de K. Korsch (Souyri, 1979)

3 novembre 2008

Un des derniers compte-rendus de Pierre Souyri, qui venait de décéder, dans les Annales (juillet-août 1979)


Karl KORSCH, Marxisme et contre-révolution dans la première moitié du XXe siècle. Choix de textes trad. et présentés par Serge BRICIANER, Paris, Éditions du Seuil, « Bibliothèque politique », 1975, 283 p.

C’est une assez singulière biographie intellectuelle que celle de Karl Korsch dont S. Bricianer a rassemblé quelques-uns des écrits les plus significatifs. K. Korsch qui, avant 1914, est entré dans le courant socialiste par sa rive bernsteinienne, opte en 1919 pour l’USPD, puis rallie le communisme pour se lier par la suite aux minorités qu’il est convenu d’appeler ultra-gauches et développer jusqu’à sa mort, en 1962, une critique originale du marxisme institutionnalisé et du marxisme tout court.

K, Korsch est un des premiers et des rares théoriciens qui ait entrepris d’expliquer l’histoire de la théorie marxiste elle-même en fonction des tensions et des fléchissements de la lutte des classes. Cette nouvelle approche lui permet de faire apparaître que l’immobilisme conservateur de la IIe internationale ne s’explique pas seulement par la formation d’une « aristocratie ouvrière » ou d’un appareil bureaucratique, comme l’avaient indiqué Lénine et E. Varga, mais qu’il a aussi des racines idéologiques. C’est la contexture même du « marxisme orthodoxe » de K, Kautsky, dont le bolchevisme ne fit jamais la critique parce qu’il n’en était lui-même que le rameau russe, qui se trouve ainsi mise en cause. Avec son « matérialisme naturaliste », sa prétention d’être la « science du développement social », sa critique « économiste » du capitalisme, le marxisme orthodoxe est la « doctrine idéologisée » surgie d’une période vide d’activité révolutionnaire. Elle travestit en socialisme un projet qui n’est ni une entreprise révolutionnaire ni même un simple réformisme ouvrier, mais une tentative de rationaliser la société capitaliste sous la direction de l’État. C’est pourquoi le fascisme et le bolchevisme — ou du moins le stalinisme apparaissent à K. Korsch comme les frères jumeaux de la social-démocratie : ils ne font que réaliser de manière plus résolue et plus radicale son programme de restructuration étatique de la société d’exploitation. Sans doute K. Korsch ne sous-estimait pas le rôle qu’avait joué le bolchevisme de Lénine comme tentative de retrouver l’esprit révolutionnaire du marxisme par-delà l’écran idéologique de l’orthodoxie. Mais le bolchevisme n’était parvenu à briser la carapace orthodoxe que tardivement et incomplètement : il s’était cristallisé comme théorie distincte du kautskisme sous la poussée des luttes de classes en Russie et en Europe, mais la crise révolutionnaire n’avait été ni assez profonde ni assez durable pour permettre à sa critique théorique d’atteindre à une radicalité suffisante pour se libérer du fétichisme de l’État. L’idée que l’État est l’instrument de la Révolution était réapparue au cœur du bolchevisme avec plus de force encore que dans la social-démocratie jusqu’au moment où le stalinisme, inversant complètement le sens originel du marxisme, en avait fait l’idéologie du premier système totalitaire.
Mais ce renversement de la théorie révolutionnaire en son contraire qu’avaient opéré la social-démocratie et le stalinisme posait un problème : dans quelle mesure le corpus de la doctrine révolutionnaire de Marx lui-même ne contenait-il pas des éléments discordants dans lesquels se trouvait virtuellement anticipé l’étatisme de la social-démocratie et du bolchevisme ? K. Korsch, qui vers la fin de sa vie estimait que Bakounine avait « prévu plus clairement que Marx les principaux développements survenus dans les révolutions contemporaines », fut ainsi amené à faire subir à la pensée politique de Marx une reconsidération critique et à en souligner les ambiguïtés et les contradictions. Il y avait eu en réalité plusieurs Marx : celui dont le radicalisme s’était aiguisé au contact du communisme ouvrier avant 1848, ou celui qui avait compris la Commune de Paris comme la forme politique enfin trouvée, faisant surgir le pouvoir des travailleurs comme négation de l’État bourgeois séparé des masses, et le Marx mal dégagé d’une vision jacobine de la révolution, qui apparaît et reparaît chaque fois que les activités autonomes du prolétariat fléchissent. Ainsi Marx n’est pas innocent de ce que les épigones ont fait de lui : en subordonnant, en diverses occasions, les luttes quotidiennes et multiformes du prolétariat aux activités politiques tenues pour les formes les plus hautes de la pratique révolutionnaire, il a fourni le modèle aux partis ouvriers qui après lui fonctionneront sur la base d’une séparation constante entre dirigeants politiques et exécutants.

Quelques-unes des idées fondamentales qui font l’originalité de K. Korsch ont été formulées au cours des années qui suivent son exclusion du Parti communiste allemand en 1926. Mais c’est surtout après le triomphe de l’hitlérisme que sa pensée deviendra de plus en plus distante de toutes les vulgates marxistes. Pour lui, le fascisme n’est pas qu’une contre-révolution préventive mais un mouvement qui, par ses propres méthodes, réalise une transformation fondamentale du système capitaliste : il fait succéder au capitalisme concurrentiel et à l’État libéral atteints de décrépitude, un capitalisme organisé et planifié et un État capable d’intégrer le prolétariat au système parce qu’il réalise effectivement les réformes que les partis ouvriers n’avaient pu que promettre. C’est Hitler qui a finalement réalisé le programme de Kautsky et, par-là, démasqué la signification réelle de l’idéologie social-démocrate. En introduisant la réglementation bureaucratique de l’économie, la planification, la manipulation administrative des salaires et des prix, etc., toutes choses que les marxistes avaient tenues pour inconcevables dans le cadre du capitalisme, le fascisme a rendu manifeste que les divers critiques marxistes de l’économie capitaliste, qu’ils soient « sous-consommationnistes » ou « disproportionnalistes », atteignaient non pas l’essence même du système capitaliste mais seulement son incapacité, faussement présumée, à surmonter son anarchie. Le bolchevisme lui-même se trouvait placé sous un éclairage nouveau par le triomphe de l’État fasciste : c’est parce que la révolution russe n’avait finalement abouti qu’à créer les institutions nécessaires au développement d’un capitalisme planifié, que la dictature fasciste avait pu prendre pour modèle la dictature stalinienne. Mais la négation du capitalisme concurrentiel et de la société libérale ne se réalisait pas seulement dans les pays totalitaires. Aux USA même, où K. Korsch s’était réfugié, le dépassement du capitalisme classique était en train de se développer à travers le New-Deal et les réglementations étatiques de l’économie qui accompagnaient l’entrée de l’Amérique dans la guerre. Si le totalitarisme n’avait pas envahi la sphère idéologique et politique de la société américaine, l’interpénétration de la bureaucratie de l’État et de l’appareil dirigeant des monopoles, l’intégration des syndicats et la capacité du système à neutraliser par absorption idéologique toute contestation radicale, traduisaient, par ses cheminements différents de ceux du fascisme, la même marche du capitalisme américain vers un auto-dépassement de ses contradictions de l’époque antérieure. Ce n’est pas un des moindres mérites de K. Korsch que d’avoir aperçu dès la Seconde guerre mondiale que le capitalisme, en incorporant à son fonctionnement des revendications et des transformations qui avaient passé pour socialistes, mettait en place les conditions de la plus vigoureuse phase d’expansion de son histoire.

Pierre SOUYRI

Autres notes de lectures de Pierre Souyri dans ce numéro des Annales:

Sur le marxisme occidental (Souyri, 1979)

9 octobre 2008

Note de lecture de Pierre Souyri parue dans les Annales (Vol. 34, N°4, été 1979), dans une série de compte-rendus intitulée Marxisme et révolutions russes dont nous avons déjà publié deux extraits: Les conseils ouvriers de Pannekoek et Le marxisme de Paul Mattick.

Perry ANDERSON, Sur le marxisme occidental, Paris, Maspero, 1977, 165 p.

P. Anderson ne désigne pas, par le terme de marxisme occidental – comme on le faisait traditionnellement – cette extrême gauche du socialisme européen qui, après avoir rompu avec la social-démocratie, avait refusé d’accepter l’hégémonie du Komintern en alléguant que les théories et les pratiques du bolchevisme, surgies dans les conditions d’un pays historiquement attardé, ne pouvaient pas servir de modèle au prolétariat des pays hautement industrialisés. Le marxisme dont il est ici question ne se situe pas dans la filiation de cette extrême gauche et il ne reprend pas à son compte le radicalisme et l’inspiration libertaire de ses thèmes fondamentaux. Il s’agit, en effet, de cet ensemble fort disparate de théories qui ont été élaborées, entre i 920 et 1968, par des hommes aussi différents que Lukàcs, Gramsci, les philosophes de l’école de Francfort, Della Volpe, Coletti. Althusser, etc., c’est-à-dire par des intellectuels qui n’ont que très tardivement, et souvent sans beaucoup de hardiesse, procédé à une critique, qui d’ailleurs n’est pas toujours de gauche, du bolchevisme et du stalinisme. Le marxisme occidental, au sens traditionnel du terme, avait surgi à la crête de la vague révolutionnaire des premières années vingt. Celui dont Anderson esquisse l’histoire est, au contraire, le produit d’une période de réaction au cours de laquelle le mouvement révolutionnaire se désagrège et disparaît. Gramsci qui termine sa vie dans une prison fasciste, Lukàcs et les autres intellectuels communistes qui acceptent les censures staliniennes et n’ont mot à dire sur les politiques des partis auxquels ils appartiennent, les intellectuels de l’École de Francfort qui, en Allemagne ou aux États Unis, travaillent environnés d’une société restée longtemps presque entièrement imperméable à leurs idées, vivent une situation toute différente de celle qu’avait connue l’intelligentsia marxiste des générations précédentes. Leur activité théorique se trouve entièrement séparée des pratiques prolétariennes ; ils ne sont plus ou ne sont pas des militants politiques. Qu’ils y aient été contraints ou que plus souvent encore ils se soient résignés sans trop de déchirements à une situation qui avait des côtés confortables, les marxistes occidentaux se sont retirés loin de l’action, dans la paix des ghettos universitaires.

Dans ces lieux d’exil et de refuge, ils effectuent en sens inverse la trajectoire qui avait conduit Marx, de la philosophie à la critique de la politique et de l’économie : ils ne disent plus rien du monde extérieur et du combat qui s’y déroule, et reportent toute leur attention sur les problèmes méthodologiques et épistémologiques. Même s’il est vrai qu’après les publications des « Manuscrits de 1844 », il n’est plus possible de s’en tenir à ce qui passait jusqu’en 1932 pour la philosophie de Marx, le marxisme occidental s’enlise dans un interminable « méthodologisme obsessionnel » et lorsqu’enfin il lui arrive de parler de la société contemporaine, il en explore les aspects les plus éloignés de la politique et de l’économie : l’art, la littérature, l’esthétique. Dans le meilleur des cas, il cherche selon la problématique gramscienne, à élucider les fonctions de la culture dans le système de domination, mais il reste muet sur les infrastructures économiques et sociales de cette domination. Tournant le dos au projet fondamental de la philosophie de Marx, le marxisme de l’intelligentsia universitaire redevient une pure activité de spéculation qui ne cherche plus à se relier à une praxis et qui ne parle plus ni du prolétariat, ni même pour le prolétariat. De là, sans doute, les extravagances de son langage volontairement abstrait et sibyllin dont les obscurités ne sont même pas — sauf chez Gramsci — un moyen de déjouer les censures, mais la pure expression de la préciosité d’une élite d’initiés qui écrivent avec coquetterie pour d’autres initiés.
Autre trait particulier de ce singulier marxisme : il incorpore constamment des concepts ou des fragments d’idéologie empruntés à des systèmes de pensée originellement étrangers au marxisme et parfois opposés à lui. C’est que le XXe siècle a vu s’accuser un malaise profond de la pensée marxiste. Dans la mesure où la culture des sociétés capitalistes, loin de décliner et de s’abîmer dans la stérilité a, au contraire, continuellement élargi le champ de ses réflexions et reculé les limites du savoir, il est devenu impossible de se contenter d’opposer Marx à tout le développement intellectuel qui lui est postérieur et de récuser tout ce qui a produit « la science bourgeoise » sous prétexte de s’opposer à l’idéalisme. Au bout d’une telle attitude il n’y a que les misères théoriques du jdanovisme. En s’efforçant d’intégrer au marxisme les apports de la culture occidentale, les intellectuels marxistes ont essayé d’échapper à cette misère et ils ont enfin fait éclater au grand jour la crise depuis longtemps latente de la philosophie marxiste. Il est moins sûr qu’ils y aient trouvé un début de réponse et qu’ils soient parvenus à produire autre chose qu’un ensemble de syncrétismes disparates et contradictoires qui tantôt reconstruisent un marxisme hégélien et weberien, tantôt situent Hegel aux antipodes de Marx en lui donnant pour ancêtre Kant ou Spinoza ou, non moins ingénieusement, Rousseau ou Schelling.

Pourtant, tout n’est pas que querelles byzantines sans fin dans ce marxisme qui a volé en éclats. Des thèmes nouveaux qui étaient inconcevables à l’époque de Marx ont surgi chez quelques théoriciens et ils ont parfois, mieux que n’aurait pu le faire le seul héritage du marxisme classique, permis d’apercevoir des aspects nouveaux de la réalité contemporaine. Les analyses de Gramsci sur les modalités spécifiques de la domination du capital dans les sociétés occidentales, les études de Horkheimer et d’Adorno sur le développement technologique comme renforcement de l’oppression et dégradation de la nature, les réflexions de Marcuse sur la sur-répression infligée aux hommes par le capitalisme avancé, exprimaient ou anticipaient des problèmes que le développement historique a effectivement posés. La longue disparition de la pratique révolutionnaire dans le capitalisme stabilisé des pays avancés, la contestation écologique, la « révolution sexuelle » ont montré la pertinence des innovations théoriques de Gramsci et de l’École de Francfort.
Les mêmes raisons historiques qui ont déterminé les carences et les égarements du marxisme occidental rendent aussi compte de sa fécondité. C’est parce qu’il est le produit d’une période où le prolétariat reste ployé sous le poids des appareils qui le dominent et le manipulent, que le marxisme occidental s’est perdu interminablement dans les abstractions et a laissé sans réponse une foule de problèmes que pose la transformation des systèmes d’exploitation. Mais c’est aussi parce qu’il est le marxisme d’une génération vaincue et mélancolique dont la vision du monde est fondamentalement pessimiste et souvent même désespérée, qu’il explore des domaines où les théoriciens de la période précédente, absorbés par l’action politique, ne s’étaient pas aventurés et qu’il aperçoit, mieux que le marxisme classique resté ancré dans l’optimisme du progrès, les côtés sombres de la civilisation contemporaine et les dimensions tragiques d’une histoire dont on ne peut plus être assuré qu’elle n’est pas qu’une succession de naufrages.

P. Anderson a remarquablement analysé les ruptures qui se sont produites, à partir des années vingt, dans le développement d’un certain marxisme. Mais ses explications ne sont pas convaincantes parce que, précisément, elles ne s’appliquent qu’à un certain marxisme d’où se trouve arbitrairement exclus tout un ensemble de théoriciens. Bordiga, Pannekoek, Rulhe, Mattick, Trotsky, Rizzi et tant d’autres n’étaient pas moins des marxistes occidentaux défaits, isolés, menacés que les hommes dont parle P. Anderson et ils n’ont pas plus ignoré que Gramsci le pessimisme de l’intelligence. Ils n’ont pourtant jamais renoncé à faire une analyse critique des sociétés contemporaines et ils ont souvent perçu les transformations qui s’y opéraient d’une manière beaucoup plus directe et profonde que les marxistes philosophes.

Pierre SOUYRI

Le marxisme de Paul Mattick (Souyri, 1979)

24 septembre 2008

Article de Pierre Souyri paru dans les Annales vol. 34 n°4 (juillet-août 1979). [Ce texte figurait déjà dans nos archives mais nous espérons que sa publication en billet lui donne de nouveaux lecteurs.]

Les quelques ouvrages de P. Mattick qui ont été publiés en France n’ont suscité que fort peu d’échos et à peu près aucun commentaire favorable. Il ne faut guère s’en étonner, car l’œuvre de ce vieux radical allemand, fort insoucieux des modes intellectuelles, n’a été qu’une opiniâtre dénonciation des mythes et des idéologies dont l’éclosion a accompagné la longue consolidation du capitalisme après la deuxième guerre mondiale. Même dans les années où le capitalisme allait en Allemagne, en Italie, au Japon de « miracle en miracle », P. Mattick n’a pas cru que les politiques keynésiennes ou néo-keynésiennes rendaient caducs les pronostics de Marx sur les contradictions et les limites de l’accumulation du capital. Mais surtout. P. Mattick n’a pas seulement persisté à opposer Marx à Keynes, il a aussi, ce qui est beaucoup moins courant, opposé Marx à presque tous ceux qui prétendaient parler en son nom. Les prétendus continuateurs de Marx n’ont été que ses épigones, tous coupables, dès la fin du XIXe siècle, d’avoir faussé le sens du marxisme en refusant d’y voir une théorie de l’effondrement du capitalisme ou en déduisant l’effondrement de prémisses qui n’étaient pas celles de Marx.
Au-delà de leurs divergences et des conclusions opposées auxquelles ils ont abouti, les révisionnistes Cunow, Schmidt, Tougan-Baranovski, les austro-marxistes Bauer, Hilferding, les bolcheviks et les luxembourgistes ont ceci en commun : ils ont cru possible de construire la théorie des crises et de scruter la dynamique du capitalisme en se fondant sur les schémas du Livre II du Capital. Qu’à partir de là, les uns fassent dériver les crises d’une rupture des proportions entre la production des deux départements, et les autres de la sous-consommation pour en
conclure que le système s’adapte, ou qu’au contraire il a devant lui un avenir de convulsions de plus en plus violentes, leurs arguments présupposent toujours que les contradictions du capitalisme se situent dans la sphère de la circulation. Or, s’il est bien vrai que les crises se présentent sous les apparences d’une surproduction de marchandises et de force de travail, décrire leurs manifestations au niveau du marché n’équivaut pas à mettre à jour leurs déterminations réelles. Les crises trouvent en réalité leur origine non pas dans la circulation, mais dans la production elle-même : elles éclatent lorsque intervient une rupture de la proportionnalité nécessaire entre la production de plus-value et les besoins de l’accumulation. C’est l’insuffisance de la plus-value qui interrompt périodiquement la continuité de la reproduction élargie et les crises ne sont surmontées que pour autant que le capital trouve les moyens d’élever le taux de profit au niveau nécessaire à la reprise de l’accumulation. Si on veut démontrer que le capitalisme n’a pas l’éternité devant lui — ce qui était, à n’en pas douter l’ambition de Marx —, on ne peut le faire
qu’en faisant apparaître que ce mode de production évolue vers une situation limite où les contre-tendances qui s’opposent à l’abaissement du taux de profit ne peuvent plus demeurer opérantes. Ignorer ou rejeter l’idée que le marxisme est fondamentale-ment une théorie de l’impossibilité d’un développement illimité du capitalisme, ainsi que l’ont fait presque tous les théoriciens de la IIe Internationale et les bolcheviks, équivaut à amputer la pensée de Marx de la dimension la plus essentielle.
Or cette mutilation n’est évidemment ni fortuite ni dépourvue de signification : elle traduit, au contraire, l’apparition dans la social-démocratie et parmi les bolcheviks d’un projet politique qui a cessé de coïncider avec celui de Marx. En posant que les contradictions du capitalisme vont en s’atténuant, que l’échange entre les deux départements de l’économie reste toujours possible ou encore que la cartellisation introduit dans le système des éléments de direction consciente qui en tempèrent l’anarchie originelle, les révisionnistes et les austro-marxistes fondent, en théorie, une pratique dont l’expérience montrera qu’elle n’a pas d’autre fonction réelle que de seconder l’accomplissement d’un processus d’auto-rationalisation du régime capitaliste. Et cela est vrai aussi pour Lénine qui emprunte l’essentiel de sa représentation de l’impérialisme aux théoriciens social-démocrates — Hilferding ou même Bauer — ce qui le conduira à considérer que le capitalisme des trusts et des monopoles et, plus encore,« le capitalisme de guerre », est déjà un capitalisme en train de se socialiser. Dans cette perspective, il suffit d’arracher l’État aux capitalistes et de parachever l’étatisation de l’économie pour que soient mises en place les prémisses essentielles de la transition vers le socialisme. Il est vrai que pour les bolcheviks, le passage au socialisme présuppose la destruction de l’État bourgeois alors que les social-démocrates prétendent s’en emparer graduellement pour le faire servir aux fins du socialisme. Mais leurs divergences ne portent que sur les moyens de parvenir au même but : la mise en place d’une économie étatisée qui ne connaîtra plus les ruptures de proportion et les désajustements que le capitalisme est incapable d’éliminer complètement lui-même. Le socialisme tel que le conçoivent les social-démocrates et les bolcheviks n’est qu’un capitalisme expurgé de son anarchie.
Seule à cette époque, Rosa Luxemburg s’est située sur le terrain du marxisme authentique, en maintenant que le capitalisme décrit une trajectoire historique au cours de laquelle il détruit, par sa propre expansion, les conditions de son fonctionnement. Mais si elle a ainsi, beaucoup mieux que ses contemporains, compris que « la loi de l’accumulation du capital ne faisait qu’un avec la loi de l’effondrement du capitalisme » elle s’est égarée en faisant dépendre l’impossibilité finale du capitalisme de l’incapacité du système à réaliser toute la plus-value. P. Mattick qui reprend à son compte l’interprétation de la théorie de l’accumulation élaborée par H. Grossmann, affirme, au contraire, que les limites de l’expansion du capital ne peuvent résulter que de la chute du taux de profit. D’après Marx, le système capitaliste est voué à sombrer non parce qu’il n’arrive pas à réaliser un excédent de plus-value, mais parce qu’il se trouve face à un manque de plus-value.
En récusant toutes les interprétations « disproportionnalistes » et « sous-consommationnistes » du marxisme pour recentrer l’analyse marxienne du capitalisme contemporain sur le problème de la chute du taux de profit, P. Mattick a pu montrer, et cela dès les années soixante, qu’une déstabilisation du système restait concevable et probable. Son mérite n’est pas mince si on se souvient qu’à cette époque, à peu près personne n’osait soutenir que le capitalisme « révolutionné » par les politiques keynésiennes continuait à être miné par des contradictions capables de remettre en question la continuité et la régularité de la croissance. Tandis que la science économique officielle se disait en mesure de fournir aux gouvernements les recettes infaillibles lui permettant d’impulser indéfiniment les dynamismes de l’économie et prophétisait que le cycle des crises était clos à jamais, les néo-marxistes et les « méta-marxistes ». fascinés par les prodiges que réalisait un système qu’ils avaient cru a l’agonie, partageaient cette conviction.
Baran, Sweezy et tant d’autres avec eux, qui n’étaient guère, dit P. Mattick, que des keynésiens marxisants, affirmaient que la loi de la chute du taux de profit ayant fait place à une loi du surplus croissant, le capitalisme moderne ne se trouvait plus confronté qu’à un excédent de produits. Il en venait à bout par une organisation systématique du gaspillage sous de multiples formes et il pouvait ainsi surmonter indéfiniment ses tendances latentes à la stagnation. Marcuse, de son côté, se disait persuadé que la puissance du développement technologique donnait désormais au capitalisme les moyens d’organiser toujours plus solidement l’intégration du prolétariat sur la base d’une augmentation continuelle de la consommation au sein de la société d’abondance. Entre le capitalisme analysé par Marx et la société contemporaine, il y avait une rupture de continuité : le monde était entré dans une nouvelle période dont l’histoire ne s’agençait plus suivant les déterminations que Marx avait eu, autrefois, l’illusion de mettre à jour. Toutes ces innovations théoriques firent grand bruit dans le monde intellectuel. Et pourtant, en posant qu’il n’existait pas ou qu’il n’existait plus de limites objectives à la croissance de la production capitaliste, les novateurs ne faisaient guère qu’exhumer de la poussière du temps une représentation du capitalisme qui au fond était déjà celle de Tougan et d’Hilderfing.
En réalité, si après 1945 le capitalisme parvint à relancer la croissance et à la régulariser, ce n’est pas tant par les vertus des mesures qu’inspirait aux gouvernements la science économique que parce que la dépression des années trente et la guerre, en retardant longuement l’accumulation et en détruisant un nombre sans précédent d’installations, avaient fait resurgir les conditions permettant au capital en expansion de se valoriser. Partout, en effet, le renouvellement du capital fixe s’effectua sur la base des mesures de rationalisation des entreprises et de la mise en œuvre de nouveaux moyens technologiques qui allaient permettre, pendant de longues années, de faire croître la productivité plus vite que les salaires. Cette augmentation du taux d’exploitation permit d’enrayer le déclin du taux de profit et même de l’élever sensiblement dans les pays — l’Europe de l’Ouest, le Japon — où le capital implantait une technologie hautement productive alors que les salaires restaient à un niveau relativement faible.
Pourtant, la crise du capitalisme n’était qu’imparfaitement surmontée ainsi que l’attestent les fortes inégalités de développement qui continuèrent à affecter l’économie mondiale. Si la croissance fut exceptionnellement forte en Europe et au Japon, le tiers monde, durement pillé par l’impérialisme, continua, faute de capital, à croupir dans le sous-développement et en Amérique même le taux d’accumulation resta au-dessous de la moyenne historique de ce pays. Le capitalisme le plus puissant de la terre était tout juste parvenu à stabiliser le taux de ses profits, et le capital des USA se trouva rapidement conduit à aller chercher à l’extérieur, par le biais de ses firmes multinationales, la plus-value que les entreprises situées sur le territoire américain ne produisaient pas en quantité suffisante. En tant qu’ensemble mondial le capitalisme continuait à se trouver confronté avec une pénurie relative de plus-value et les mesures que les gouvernements prenaient dans le cadre de l’économie mixte pour relancer la croissance, chaque fois que la conjoncture fléchissait, ne changeaient rien à cette situation.
Lorsqu’en effet l’État passe des commandes au secteur privé pour empêcher l’approfondissement des récessions ou abréger leur durée, les dépenses qu’engagent les pouvoirs publics permettent, certes, d’employer des ouvriers qui seraient restés en chômage, et de produire des biens qui autrement ne l’auraient pas été. Mais la production exécutée pour le compte de l’État est payée à l’aide de plus-value qui est déjà cristallisée sous la forme de capital-argent ou qui devra l’être, de sorte que cette production n’augmente pas la masse de la plus-value convertible en capital. Le volume de la production d’origine gouvernementale et celui des dépenses publiques qui en résultent ne peuvent pas en réalité augmenter plus vite que le produit social. S’il devait en aller autrement, la plus-value disponible pour l’accumulation du capital privé irait en se rétrécissant, ce à quoi ne manqueraient pas de s’opposer les couches dominantes de la société et leur État lui-même.
Cela revient à dire que l’économie mixte n’a pu donner au capitalisme les apparences d’un système dont les contradictions étaient maîtrisées par l’action de l’État que dans la mesure où le capital était parvenu à stopper le déclin de la rentabilité par ses propres moyens, Mais cette consolidation du capitalisme ne pouvait être que temporaire parce que la société de consommation portait dans son propre fonctionnement les déterminations d’une nouvelle phase de déclin du taux de profit.
P. Mattick montre comment, dès les années soixante, les signes, alors rarement aperçus de ce retournement, commencèrent à se manifester. L’extraordinaire prolifération du travail improductif, le gonflement des dépenses que les États se trouvèrent contraints d’engager pour enrayer les tendances au sous-emploi du travail et du capital, la pression croissante des coûts salariaux de plus en plus difficiles à contenir à mesure que la régularisation de la croissance résorbait l’armée industrielle de réserve, laminaient lentement le taux de profit. De nouveau, une rupture des proportions se préparait entre la production de plus-value et tes besoins de l’accumulation. Il est vrai que l’inflation permit pour un temps de contenir l’amplification d’une crise qui mûrissait dès le milieu des années soixante. La hausse systématique des prix qui, en abaissant la valeur des salaires réels et des revenus des catégories vivant de la plus-value, permet d’augmenter d’autant la fraction de cette même plus-value qui peut-être convertie en capital devint un nouveau moyen de pallier les difficultés croissantes de la reproduction élargie. Mais lorsque l’inflation déboucha à son tour sur la « stagflation », il devint clair que la plus-value additionnelle dont s’emparait le capital en augmentant les prix ne parvenait plus à se métamorphoser assez vite en investissements supplémentaires pour empêcher la réapparition d’un important chômage. Un cycle du capital s’achevait : l’inflation elle-même ne suffisait plus à élever les profits jusqu’au point où une reprise rapide de l’accumulation permettrait de faire franchir de nouveaux seuils à l’élévation de productivité.
Marcuse s’est lourdement trompé lorsqu’il affirmait que le capitalisme était désormais en mesure, par la mise en œuvre d’une technologie toujours plus productive, d’accumuler et d’élever en même temps le niveau de la consommation. C’était oublier que l’incorporation accélérée de la science à l’industrie présuppose que le système dispose constamment d’une quantité suffisante de plus-value convertible en capital pour mettre en application les innovations technologiques qu’il tient en réserve ou peut faire surgir. C’était surtout ne pas apercevoir qu’il n’est pas possible dans le cadre des rapports capitalistes de production de riposter au déclin de la rentabilité en substituant indéfiniment au travail vivant des moyens technologiques. Déjà, dans les pays les plus avancés, le nombre des travailleurs productifs stagne ou même décline. A supposer que dans la période à venir, le capital parvienne à s’approprier suffisamment de plus-value accumulable pour porter, de proche en proche, la productivité à des paliers toujours plus élevés, la contraction des couches productives de plus-value irait en s’accentuant et le système déboucherait sur une situation où le capital variable ne représenterait plus qu’une fraction déclinante et finalement négligeable du capital total. Mais alors c’est la possibilité de la production capitaliste, en tant que production fondée sur l’extraction de la plus-value et sur sa réalisation dans la vente des marchandises, qui deviendrait problématique.
On reconnaîtra là les arguments qui étaient ceux de Marx lui-même lorsqu’il explorait les conséquences ultimes du développement du machinisme sur les éléments constitutifs du rapport capitaliste de production. Il est vrai que Marx paraissait alors poser un problème purement abstrait tant la réalité capitaliste était encore éloignée de la situation limite qu’il s’efforçait d’analyser. L’apparition et le développement de l’automation ont aujourd’hui singulièrement réduit cette distance et les problèmes que poserait au capitalisme une décroissance continuelle du travail productif tendent à devenir de plus en plus des problèmes concrets et actuels. Le puissant développement technologique que le capitalisme est parvenu à réaliser au cours des dernières décennies ne permet pas au système de transcender les contradictions de l’accumulation : il ne constitue, aux yeux de P. Mattick, qu’une fuite en avant qui, à supposer qu’elle doive se poursuivre, n’aurait finalement d’autre effet que de rapprocher toujours davantage le régime capitaliste de ses limites historiques.
Sans doute, reprochera-t-on à P. Mattick d’avoir conçu l’évolution et l’avenir du capitalisme en fonction d’un certain catastrophisme économique qui n’est pas sans parenté avec le luxembourgisme bien qu’il soit fondé sur des présuppositions entièrement différentes. Cela n’est pas totalement faux puisque P. Mattick a toujours soutenu, envers et contre tous, que la théorie marxienne de l’accumulation était une théorie de l’effondrement du capitalisme. Il est beaucoup plus injuste d’attribuer à P. Mattick une conception du processus historique qui ne serait qu’un pur économisme mécaniste. Sans doute, on peut observer que la lutte des classes n’est pas au centre de son analyse des origines de la crise et qu’en tout cas il n’accorde pas suffisamment d’attention aux diverses formes de lutte — résistance à l’intensification des cadences, chute des rendements du travail, absentéisme, turn over, etc. — qui ont surajouté leurs effets à ceux des revendications salariales comme facteurs de stagnation puis de réduction du taux de profit. Mais lorsqu’il envisage les conséquences possibles de la crise dans laquelle le capitalisme lui paraît maintenant bien engagé, P. Mattick se garde bien de pronostiquer que celle-ci va faire rapidement resurgir des profondeurs de la société unidimensionnelle la lutte révolutionnaire comme si la combativité et la lucidité politique du prolétariat devaient s’élever en fonction inverse du déclin de la rentabilité. P. Mattick appartient à une génération qui n’a pas la naïveté de croire que la révolution est en vue dès que le capitalisme entre en crise. La révolution dit-il, n’est jamais une certitude mais elle n’est pas non plus un « pur rêve marxien », car si le prolétariat ne peut pas se faire le fossoyeur du capitalisme et n’en conçoit même pas l’idée pendant les phases où le système parvient à se consolider en retrouvant la capacité d’accumuler, nul ne peut préjuger de ce qu’il adviendra, s’il se confirme que les contradictions du régime disloquent les fondements économiques sur lesquels a été bâtie la société intégrée. Le catastrophisme de P. Mattick n’est plus aussi optimiste que celui de Marx ou même de Rosa Luxemburg. Mais il n’est pas non plus tout à fait désespéré.

Pierre Souyri

Note

[1] A l’ouvrage relativement ancien, Marx et Keynes, Paris, Gallimard, 1972, 432 p. et au recueil d’articles présentés par R. Paris, intitulé P. Mattick. Intégration capitaliste et rupture ouvrière, Paris, EDI, 1972. 269 p. se sont ajoutés : P. Mattick, « H. Grossmann, théoricien de l’accumulation et des crises », préface à la traduction du livre de H. Grossmann, Marx, l’économie politique classique et le problème de la dynamique, Paris, Éd. Champ libre, 1975, 170 p. ; P. Mattick, « A. Pannekoek et la révolution mondiale », dans Histoire du marxisme contemporain, t. II, pp. 314-353, Paris, UGE, 1976 ; P. Mattick, Otto Ruhle et le mouvement ouvrier allemand. Stalinisme et fascisme. Critique socialiste du bolchevisme, Paris. Éd, Spartacus, série B, n° 63, 1975, pp. 67-95 ; P. Mattick, Crises et théories des crises, Paris, Éd. Champ libre, 1976, 243 p.

Note de la BS:

Il convient évidemment d’ajouter la publication par Spartacus en 1983 de Le marxisme, hier, aujourd’hui et demain.


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