1918-04 Sur la construction du socialisme [Ossinsky]

(Extraits)

Article de N. Ossinsky paru dans Kommounist, n°2, Avril 1918.

(…) Il ne faut même pas songer à un travail organique paisible sous les directives des petits-bourgeois. Avant tout, cela est impossible à cause de la situation extérieure, de l’offensive tous azimuts et puissante de l’impérialisme. Si ce que nous construisons est le socialisme, cette construction sera inévitablement liée à la lutte, à la résistance aux ambitions de l’impérialisme étranger. Et même pour cette construction en tant que telle, il ne suffit pas de simples directives petites bourgeoises et d’un travail mécanique scrupuleux commandé par n’importe qui. Ce ne sont pas les anciens serviteurs du capital qui doivent faire mouvoir les ouvriers comme quelques marionnettes inanimées ; les masses ouvrières doivent développer elles-mêmes leurs initiatives et leurs activités. Au cours de cette construction les ouvriers doivent organiser et développer leur force. Le socialisme aura ainsi une base ferme et il ne sera pas possible de l’éliminer si l’économie nouvelle est mise en œuvre par le prolétariat, si elle lui est soumise comme à un maître, s’il la maîtrise et si son organisation est assumée par les ouvriers eux-mêmes. Il ne s’agit pas d’une activité passive faite sous la direction des anciens serviteurs du capital et par l’instauration du « socialisme » par eux à la manière de celles des trusts, mais une construction volontaire du socialisme par les ouvriers avec le concours technique de l’intelligentsia et un combat du prolétariat pour le socialisme contre les ennemis extérieurs et intérieurs (parfois défensif parfois offensif – ça dépendra de la situation) – tel est notre point de vue.

(…) Nous ne soutenons pas le point de vue de la construction du socialisme sous la direction des trusts. Nous sommes partisans de la construction de la société prolétarienne par la créativité des travailleurs eux-mêmes, pas par les diktats des capitaines d’industrie. Comment voyons-nous la tâche et les méthodes de cette construction ? D’abord une remarque. C’est le prolétariat qui doit construire le socialisme. Or pour créer l’économie socialisée, non seulement le prolétariat russe mais encore le prolétariat de l’Europe Occidentale n’a pas de connaissances techniques et de forces culturelles suffisantes. Dans la société capitaliste (d’où nous sortons) l’ouvrier n’est qu’un ouvrier, le soldat d’une armée industrielle. L’officier de cette armée est l’ingénieur. […] Sans ingénieurs et d’autres hauts spécialistes, il n’est pas possible d’organiser une grande industrie socialiste. Dans une société socialiste développée, tous les travailleurs deviendront des ingénieurs, au minimum des « techniciens moyens ». Mais c’est le futur, car pour le présent, nous restons sur la base matérielle de l’ancienne société avec sa division du travail et la formation d’un groupe circonscrit et privilégié de spécialistes qualifiés. […] Le prolétariat doit acheter la force des intellectuels sans être avare de récompenses individuelles. Il doit le faire comme un maître raisonnable. Mais la récompense doit être strictement personnelle, seulement en tant que paiement pour sa main-d’oeuvre élevée. […] Travailleur public jouissant d’un revenu personnel assez élevé et n’étant pas pour autant à l’abri de la concurrence de collègues doués : voilà le portrait de l’ingénieur pendant la période de transition au socialisme.

Et quelle doit être la condition ouvrière ? Ici, le côté matériel ne nous intéresse pas : après la révolution d’Octobre le prolétariat a élevé sa condition au niveau de conditions humaines normales (tant que le désastre économique et le manque de marchandises ne l’en a pas empêché) ; il y demeurera dorénavant. Ce qui nous intéresse, c’est son influence et son rôle dans l’organisation de la production.(…) La classe ouvrière en général doit être maître de la production. Certes, ce ne sont pas les ouvriers de telle ou telle entreprise qui doivent en être maîtres. Cette thèse est commune aux communistes de droite et gauche. (…) En attendant, soulignons que l’organisation du travail ne doit pas seulement transformer l’ouvrier en appendice de la machine, en force mécanique dont la tâche majeure est de produire le plus possible. Pour l’organisation socialiste du travail, le plus important est le travail « concret », conscient de création de biens utiles pour la société. (…) Du point de vue socialiste, le paiement aux pièces et le chronométrage sont absolument inadmissibles. (…) Nous faisons confiance à l’instinct de classe, à l’active initiative du prolétariat. Il ne peut en être autrement. Si le prolétariat lui-même ne sait pas comment créer les conditions nécessaires d’une organisation socialiste du travail, personne ne peut le faire à sa place et personne ne peut l’obliger à le faire. Le bâton, s’il est levé contre les travailleurs, se trouvera dans les mains soit d’une autre classe sociale, soit du pouvoir soviétique  lui-même;  mais le pouvoir des soviets sera alors obligé de chercher le renfort d’une autre classe (par exemple, la paysannerie) contre le prolétariat et par là même il se détruira lui-même en tant que dictature du prolétariat. Le socialisme et l’organisation socialiste doivent être mis en place par le prolétariat lui-même ou ils ne seront pas mis en place du tout ; quelque chose d’autre sera installé, le capitalisme d’Etat.

(…) La propagande pour la « mobilisation des ouvriers » et leur « autodiscipline » comme tâche immédiate est nuisible parce qu’elle vise à mécaniser le prolétariat dont le devoir principal est actuellement de tendre toutes ses forces vives, sociales et organisationnelles. Elle détourne l’attention de la tâche principale – l’organisation des facteurs objectifs et décisifs de la productivité du travail.

Où en est-on dans ce dernier domaine ? La bureaucratie paperassière, les décrets inutiles, l’envoi de commissaires aux pouvoirs extraordinaires et la méconnaissance du maniement de l’argent d’un côté, l’avarice extrême et le réseau de chicanes pour obtenir un prêt, de l’autre. Or de quoi a-t-on besoin ? D’une construction organisationnelle vivante dirigée et inspirée par le prolétariat, animée d’un vif esprit socialiste. Elle est indispensable sur place, dans les usines (l’organisation de la direction des entreprises) et au centre de l’État (les organes de régulation). Il faut simplifier et mettre en ordre le financement ; il existe deux voies : la nationalisation des banques et la nationalisation de la production. Enfin et avant tout, il faut élaborer un plan de travail dans le domaine de l’économie, et le réaliser strictement d’une manière pointilleuse. (…) Non au hold-up des fonctions du système unitaire de régulation socialiste de l’économie et de leur délégation par les « ministères » indépendants (c’est-à-dire et par conséquent bureaucratiques), mais achèvement de la construction du système et de la délégation du travail par la base ! (…) Les commissaires sont-ils nécessaires aux usines ? Les camarades qui s’emballent pour « faire travailler » les ouvriers, estiment néanmoins que le commissaire est nécessaire et que sans son consentement aucune décision ne peut entrer en vigueur. Nous ne le pensons pas. Il est possible (mais non obligatoire) de nommer un représentant spécial du conseil E[conomie] N[ationale] de région qui aurait le droit de suspendre certaines décisions. Mais, on en aurait besoin seulement dans des usines ayant des ouvriers plus arriérés et même dans ce cas, un instructeur serait préférable à un président ou à un commissaire. « L’émancipation des ouvriers est l’œuvre des ouvriers eux-mêmes » et si le prolétariat ne réussit pas à s’émanciper et à organiser sa vie par lui-même, aucun commissaire ne l’aidera. (…) Pour liquider l’héritage de Nicolas et de Kerenski aggravé par le sabotage de l’intelligentsia, indépendamment des mesures d’organisation mentionnées plus haut, il n’y a pas d’autre choix que d’utiliser les moyens matériels de production dont le pays dispose. Il faut élaborer un plan économique et technique de travail qu’on devra vite réaliser et de façon décidée.  (…) « Le travail organique » ne doit pas être une tâche qui se suffit à elle-même. Dans les conditions actuelles, il renferme avant tout les moyens de la révolution russe et internationale. Seulement après la victoire définitive du prolétariat à l’échelle mondiale, la construction de la vie matérielle deviendra la tâche prioritaire.

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