1921-03 Intervention au X° Congrès [Kollontaï]

Extraits de l’intervention d’Alexandra Kollontaï à la tribune du X° Congrès du parti bolchevik, not. cités par Arkadi Vaksberg et Marcel Body.

Je dirai sans ambages que malgré tout ce que chacun de nous éprouve pour Vladimir Ilich – et je pense que chacun de nous au fond de son cœur a pour lui un sentiment unique — on ne doit pas cacher que le rapport qu’il a présenté hier a satisfait peu de monde. Et même si cela n’a pas été exprimé (à cette tribune), les camarades ici présents attendaient certainement de lui autre chose qui aurait apporté une réponse aux événements qui se déroulent dans notre Russie soviétique, dans notre Russie laborieuse: événements lourds de conséquences. Nous attendions que devant la plus haute instance du Parti, Vladimir Ilitch, en découvrirait et montrerait la vraie nature et nous dirait quelles mesures le C.C. compte prendre pour en empêcher le retour. Vladimir Ilich a éludé la question de Cronstadt et celle de troubles de Pétrograd et de Moscou. A ces questions il n’ a pas apporté de réponse. Peut-être le fera-t-il dans son discours final. Personne ne contestera, et le C.C. lui-même l’a reconnu dans ses motions, que nous traversons une crise grave. S’il n’en était pas ainsi, le C.C. n’aurait pas porté la question devant le Congrès (…) Qu’est-ce qui a déterminé cette crise ? D’une part, des causes extérieures (des difficultés qui, en grand nombre, ont surgi devant nous) et d’autre part des causes intérieures, en premier lieu, le changement constaté dans la composition sociale de notre Parti.

(…) la classe ouvrière elle-même en tant que classe, considérée unitairement et non comme unité sociale diffuse, avec des nécessités de classe unitaires et semblables, avec des tâches et des intérêts univoques et une politique semblable, conséquente, formulée de façon claire et nette, joue un rôle politique de moins en moins important dans la République des soviets.

(…) Le parti a perdu son vrai visage, son visage prolétarien, et dégénère en une caste de bureaucrates et d’arrivistes. Chacun peut constater l’emprise de la bureaucratie du parti. Le bureaucratisme pénètre tous les rouages de l’appareil de l’État soviétique. Il y a trois ans, on dénombrait 231 000 fonctionnaires, aujourd’hui, après la diminution annoncée, ils sont 243 000. Qu’est-ce que la révolution a apporté au prolétariat au nom duquel elle a été accomplie? Ce n’est pas un hasard si les ouvriers quittent massivement le parti. Ils avaient adhéré à leur parti, aujourd’hui ils voient que ce n’est plus leur parti, mais celui des fonctionnaires et des bureaucrates…

(…) L’essentiel est que le Parti ait les yeux bien ouverts sur cette crise et qu’il reconnaisse qu’un tas d’éléments qui nous sont étrangers se sont glissés parmi nous ; qu’il reconnaisse aussi que les décisions prises en ce qui concerne l’épuration du Parti restent sur le papier et ne sont pas appliquées. Aussi bien, je voudrais demander au C.C. pourquoi il n’a pas été donné suite jusqu’à présent à la décision du VIII° Congrès d’épurer le Parti ? Pourquoi également la décision de la Conférence de septembre (1920) ordonnant qu’il soit mis fin à l’envoi dans des régions lointaines de camarades ayant une opinion différente de celle du C.C. est restée lettre morte ? Or nous savons que dans la coulisse les camarades sont passés au cible et classés en deux catégories: ceux qu’il faut laisser en place et ceux qu’il faut envoyer loin des masses sur lesquelles ils ont une influence.

Le parti expédie les fortes têtes dans des provinces éloignées pour qu’ils ne gênent pas, pour que leur voix ne soit pas entendue. Pourquoi le comité central a-t-il tellement peur de ceux qui pensent différemment?

(…) Le camarade Lénine a déclaré que nous n’avions pas  su prévoir en temps voulu la crise alimentaire et celle du combustible. Mais c’est avec raison que les ouvrières nous répondent quand nous leur rapportons ces propos:  » A quoi bon être le gouvernement si vous ne savez pas analyser la situation politique, si vous ne savez pas résoudre les questions économiques et si vous savez si peu évaluer nos réserves de combustible que deux ou trois perturbations dans les transports suffisent à provoquer une crise de cette ampleur ?

(…) Je pose à nouveau la question au C.C.: Qu’a-t-il fait pour créer des conditions permettant aux masses de donner libre cours à leur initiatives ? A chaque Congrès, à chaque conférence du Parti, on parle de cette initiative et on vote des résolutions. A la Conférence de septembre, le camarade Zinoviev s’est mis en quatre pour faire l’apologie de cette initiative. Mais qu’a fait le C.C. pour la concrétiser dans le pays, pour la faciliter non seulement dans les masses, mais chez les militants du Parti ? Avez-vous, camarades du C.C., éclairé cette question dans la presse, envoyé des instructions, des circulaires soulignant l’urgence de décisions dans ce sens: avez-vous signalé les erreurs commises ? Dans ce domaine, rien n’a été fait, en dehors de quelques articles officiels ne mentionnant pas la moindre pratique susceptible de donner aux masses la possibilité de manifester leur initiative.

(…) Le malheur est que nous sentons une défiance qu’on n’avoue pas à l’égard des masses, et que nous sentons aussi que celles-ci s’éloignent de nous. Dans les réunions, dès qu’on parle d’un communiste qui a la confiance des masses, c’est pour entendre dire que celui-ci n’a rien d’un communiste, qu’il n’est pas comme les autres, ce qui explique la confiance ouvrière dont il jouit. Cela montre qu’en Russie les communistes sont une chose et que la masse en est une autre. A nous de nous demander: à qui la faute ? Or nous sommes obligés de dire que le C.C. doit réviser sa politique et la corriger dans le sens d’une politique de classe.

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