1921-03 Sur la déviation syndicaliste et anarchiste dans notre Parti [Lénine]

Sources: Le Xe Congrès du Parti communiste de Russie. Compte rendu sténo graphique (8-16 mars, 1921), 1921. Lénine, Œuvres choisies, vol. 3, p. 695. Lénine, Œuvres choisies en deux vol. (1948), vol. II p. 396-

1. Depuis quelques mois il s’est révélé manifestement dans les rangs du Parti une déviation syndicaliste et anarchiste, qui doit être combattue par les moyens idéologiques les plus décisifs, et qui nous impose le devoir d’épurer le Parti, de l’assainir.

2. Cette déviation a été provoquée partiellement par l’entrée au Parti d’anciens menchéviks, ainsi que d’ouvriers et de paysans qui ne s’étaient pas encore entièrement assimilé les conceptions communistes ; mais cette déviation est due surtout à l’influence exercée sur le prolétariat et sur le Parti communiste de Russie par l’élément petit-bourgeois qui, d’une force exceptionnelle dans notre pays, fait naître nécessairement des oscillations vers l’anarchisme, en ce moment surtout où la situation des masses s’est nettement aggravée en raison de la mauvaise récolte et des conséquences d’une guerre extrêmement ruineuse, et où la démobilisation de l’armée comptant des millions d’hommes jette sur le pavé des centaines et des centaines de mille paysans et ouvriers qui ne peuvent
trouver aussitôt des sources et moyens réguliers d’existence.

3. La manifestation la plus achevée au point de vue théorique et la plus nette de cette déviation (variante : une des manifestations les plus achevées, etc. de cette déviation), ce sont les thèses et les autres écrits littéraires du groupe dit « Opposition ouvrière ». Très significative est par exemple sa thèse que voici : « L’organisation de la direction de l’économie nationale appartient au congrès des producteurs de Russie, groupés en syndicats d’industrie, qui nomment un organisme central pour diriger l’ensemble de l’économie nationale de la République.»
Les idées qui sont à la base de cette déclaration et de nombreuses déclarations de même nature sont foncièrement erronées du point de vue théorique, puisqu’elles marquent une rupture totale avec le marxisme et le communisme, ainsi qu’avec les résultats de l’expérience pratique de toutes les révolutions semi-prolétariennes et de la révolution prolétarienne actuelle.
D’abord, la notion « producteur » englobe le prolétaire avec le semi-prolétaire et le petit producteur de marchandises ; elle s’écarte ainsi, foncièrement, de l’idée essentielle de la lutte de classes et de la règle essentielle qui veut une discrimination rigoureuse entre les classes.
En second lieu, miser sur les masses sans-parti ou flirter avec elles, — ce qu’implique la thèse ci-dessus,— c’est non moins s’écarter foncièrement du marxisme.
Le marxisme enseigne, — et ces enseignements ont été non seulement confirmés de façon formelle par l’ensemble de l’Internationale communiste dans la résolution du IIe congrès de l’I.C. (1920), sur le rôle du parti politique du prolétariat, mais aussi confirmés pratiquement par notre révolution, — que seul le parti politique de la classe ouvrière, c’est-à-dire le Parti communiste, est en mesure de grouper, d’éduquer et d’organiser l’avant-garde du prolétariat et de toutes les masses laborieuses, laquelle est seule en mesure de résister aux inévitables oscillations petites-bourgeoises de ces masses, aux inévitables traditions et récidives de l’étroitesse syndicaliste ou des préjugés syndicalistes dans le prolétariat, et de diriger toutes les activités de l’ensemble du prolétariat, c’est-à-dire le diriger politiquement et, par son intermédiaire, diriger toutes les masses laborieuses. Autrement, la dictature du prolétariat est impossible.
La fausse conception du rôle du Parti communiste dans ses rapports avec le prolétariat sans-parti, et puis en ce qui concerne le premier et le deuxième facteurs à l’égard de toute la masse des travailleurs, constitue un écart théorique fondamental vis-à-vis du communisme et une déviation vers le syndicalisme et l’anarchisme, laquelle déviation pénètre toutes les idées de l’« Opposition ouvrière ».

4. Le Xe congrès du Parti communiste de Russie déclare qu’il considère aussi comme foncièrement erronées toutes les tentatives faites par ledit groupe et autres personnes pour défendre leurs conceptions erronées en invoquant le § 5 de la partie économique du programme du P.C.R, traitant du rôle des syndicats. Ce paragraphe porte que « les syndicats doivent aboutir à concentrer pratiquement entre leurs mains toute la direction de l’ensemble de l’économie nationale, comme un tout économique », et qu’ils « assureront ainsi une liaison ininterrompue entre la direction centrale de l’État, l’économie nationale et les grandes masses laborieuses », « en faisant participer » ces masses « à la gestion immédiate de l’économie ».

La condition préalable pour créer cette situation à laquelle « doivent aboutir » les syndicats, le programme du Parti communiste russe la proclame dans le même paragraphe : « les syndicats s’affranchissent de plus en plus de l’étroitesse professionnelle » et englobent la majorité, « et peu à peu la totalité », des travailleurs.
Enfin, dans ce même paragraphe, le programme du Parti communiste russe souligne que, « désormais, conformément aux lois de la R.S.F.S.R. et à l’usage établi, les syndicats participent à tous les organismes tant locaux que centraux, chargés de diriger l’industrie ».
Au lieu de mettre à profit justement cette expérience pratique de la participation à la direction, au lieu de développer plus avant cette expérience en tenant strictement compte des progrès réalisés et des erreurs rectifiées, syndicalistes et anarchistes formulent le mot d’ordre direct de « congrès ou d’un congrès de producteurs », « élisant » des organismes chargés de diriger l’économie nationale. Le rôle dirigeant, éducateur et organisateur du Parti à l’égard des syndicats du prolétariat, et de ce dernier à l’égard des masses laborieuses à demi petites-bourgeoises ou franchement petites-bourgeoises, est ainsi passé sous silence et éliminé complètement ; et au lieu de continuer et de corriger le travail pratique déjà commencé par le pouvoir des Soviets pour créer de nouvelles formes d’économie, il en résulte une destruction anarchiste petite-bourgeoise de ce travail, destruction qui ne peut qu’amener le triomphe de la contre-révolution bourgeoise.

5. Le congrès du Parti communiste russe estime que les idées du groupe nommé et autres groupes et personnes analogues traduisent une conception théorique fausse et une attitude foncièrement erronée envers l’expérience acquise dans l’édification économique commencée par le pouvoir des Soviets ; en outre, elles constituent une erreur politique énorme et un danger politique direct pour l’existence même de la dictature du prolétariat.
Dans un pays comme la Russie, la prédominance considérable de l’élément petit-bourgeois et la ruine, l’appauvrissement, les épidémies et la disette, la misère extrême et la détresse du peuple, — conséquences inévitables de la guerre, — engendrent des hésitations singulièrement marquées dans l’état d’esprit de la masse petite-bourgeoise et semi-prolétarienne. Ces oscillations tendent tantôt au renforcement de l’union de ces masses avec le prolétariat, tantôt à la restauration de la bourgeoisie. L’expérience de toutes les révolutions des XVIIIe, XIXe et XXe siècles montre avec une clarté et une certitude absolues que, au moindre relâchement de l’unité, de la force, de l’influence de l’avant-garde révolutionnaire du prolétariat, ces hésitations ne peuvent aboutir à autre chose qu’à la restauration du pouvoir et de la propriété des capitalistes et des grands propriétaires fonciers.
Aussi les idées de l’« Opposition ouvrière » et des éléments analogues sont-elles fausses, non seulement du point de vue de la théorie ; elles constituent l’expression pratique des flottements petits-bourgeois et anarchistes ; elles affaiblissent pratiquement les fermes principes directeurs du Parti communiste et favorisent pratiquement les ennemis de classe de la révolution prolétarienne.

6. Etant donné ce qui précède, le congrès du Parti communiste de Russie, rejetant résolument les idées en question, qui traduisent une déviation syndicaliste et anarchiste, juge nécessaire :

1° D’engager contre ces idées une lutte idéologique systématique et inlassable.
2° Le congrès reconnaît que la propagande de ces idées est incompatible avec l’appartenance au Parti communiste russe.

En chargeant le Comité central du Parti d’appliquer de la façon la plus rigoureuse ces décisions, le congrès signale en même temps que dans les publications spéciales, recueils etc., on peut et on doit réserver une place au plus vaste échange de vues, entre les membres du Parti, sur toutes les questions indiquées.

Une Réponse to “1921-03 Sur la déviation syndicaliste et anarchiste dans notre Parti [Lénine]”

  1. Le X° Congrès du Parti bolchevik en 1921 « La Bataille socialiste Says:

    […] “ "Sur la déviation syndicaliste et anarchiste dans notre Parti“ ", 10° Congrès du Parti, Résolutions, I, p. 530; et Lénine, Œuvres choisies, vol. […]

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