1930-04 Sauvons la CGTU

Texte adopté par le conseil fédéral de l’Enseignement pendant les vacances de Pâques 1930, publié dans L’Émancipation du 27 avril, dans La Révolution prolétarienne du 1er mai (c’est cette dernière version que nous avons saisie) et La Vérité n°34 du 1er mai

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Un manifeste de la Fédération Unitaire de l’Enseignement

Sauvons la CGTU

Cri d’alarme

Il est temps de jeter un cri d’alarme. Ce qui est en jeu c’est l’avenir de la C.G.T.U. et du syndicalisme révolutionnaire, c’est – pour des années – le sort du prolétariat.

La situation de plus en plus critique dans laquelle notre centrale syndicale place toutes les organisations, tous les militants partisans d’un syndicalisme unitaire de lutte de classe en face de lourdes responsabilités.

Bien coupables seraient ceux qui pour de misérables questions de tendance, par esprit de parti ou de secte, par peur des injures ou pour toute autre raison, continueraient à se réfugier dans la passivité et à gémir en a parte.

Assez de suivisme! Assez de silence! Assez de récriminations dans les conversations particulières!

Que parlent enfin, que résistent, que réagissent tous ceux — et ils sont nombreux — qui sentent, qui voient vers quel abîme la direction actuelle de la CGTU mène le mouvement syndical révolutionnaire, qui sentent, qui voient aussi vers quelle impasse la minorité groupée autour du Cri du Peuple conduit une bonne partie de l’opposition  confédérale.

Position de la Fédération de l’Enseignement

La Fédération de l’Enseignement a été à l’avant-garde dans la lutte contre les renégats scissionnistes de l’ancienne C. G .T. puis contre les soi-disant anarchistes qui menaient la nouvelle organisation au syndicalisme de secte anti-communiste. Elle entend se placer à l’avant-garde encore dans la lutte, d’une part, contre les démolisseurs qui discréditent le communisme et précipitent la CGTU dans l’ornière du syndicalisme de secte prétendu bolchevique, d’autre part contre ceux qui, en réaction, reculent sur des positions trop proches de la C.G.T.

Notre Fédération a publié après le dernier congrès confédéral, dans son organe (13 octobre) une plate-forme fixant d’une façon très nette et très franche la position révolutionnaire qu’elle prenait. Cette plate-forme attaquait à la fois les minoritaires et les majoritaires. Pour l’époque, nous ne croyons pas trop nous avancer en disant que ce texte représentait un grand pas de fait dans la voie de la clarification syndicale. Malheureusement, il ne fut diffusé qu’à l’intérieur de notre organisation. Par la suite, notre B[ureau] F[édéral], le seul dans la CGTU, s’est prononcé nettement contre les menaces de scission qui se font jour dans l’I.S.R. et la CGTU. Aujourd’hui, en considération de la gravité du péril, nous estimons nécessaire de publier cette déclaration qui, par delà notre cadre, précisera la position de tous les opposants révolutionnaires, atténuera le malaise actuel, rassurera et ralliera les communistes inquiets, arrêtera peut-être les syndicalistes sincères qui, désemparés, glissent à droite ou inclinent vers l’autonomie.

Du Congrès de Bordeaux à maintenant

Qu’est devenue la belle organisation dont nous étions si fiers encore au congrès de Bordeaux ? Quoique plaçant le but de son activité bien au-dessus de l’intérêt particulier des syndicats unitaires, la C.G.T.U. groupait alors environ 500.000 syndiqués. Elle comptait, et elle pouvait compter dans la C.G.T. et parmi d’importantes organisations de fonctionnaires, sur toute une large couche de militants et de groupements qui subissaient très sérieusement son influence. Elle commettait certes, quelques fautes d’ordre secondaire, mais sa politique générale était juste, ce qui désarmait la minorité monattiste groupant 60 voix sur 2.000 suffrages. Surtout à cette époque, la C.G.T.U. comprenait que pour ne pas mentir à son titre et à son origine, elle devait s’orienter vers le syndicalisme révolutionnaire de masse. Par la voie du syndicalisme à bases multiples, par l’enlèvement des statuts du paragraphe sur la dictature du prolétariat, par l’attention apportée aux revendications immédiates, à l’organisation des travailleuses et des jeunes elle visait à recruter, à « gagner l’adhésion des masses », suivant les termes mêmes du message de l’I.S.R.

Aujourd’hui, alors que la C.G.T. et même la Confédération des travailleurs chrétiens, progressent numériquement, la C.G.T.U. suit une voie opposée. Le bureau confédéral a reconnu avoir perdu 77.000 membres en un an. Et depuis, cette chute vertigineuse des effectifs n’a fait que s’accentuer.

Par des méthodes de bluff, en mentionnant et soulignant seulement les succès, on est arrivé à faire croire à un renforcement de l’influence unitaire au cours des élections prudhomales. Pourtant, à part quelques centres, l’ensemble est loin d’être brillant. Ainsi, dans tout le Nord, les syndicats unitaires arrivèrent bons derniers avec 5.737 voix, tandis que les syndicats chrétiens en recueillaient 6.125 et les confédérés 10.740.

Et dans le domaine des institutions syndicales les choses ont-elles été mieux? Allons donc! L’édifice érigé par le Congrès de Bordeaux s’est avéré un château de cartes. Rien n’a été fait. Pas plus en ce qui concerne les assurances sociales, la C.N.S.S.O., le syndicalisme à bases multiples que la stratégie des grèves.

C’est seulement dans ce domaine des grèves que la C.G.T.U. a fait preuve d’activité, mais en oubliant toute la stratégie qui avait été si soigneusement étudiée à Bordeaux. Les résultats piteux, lamentables, aussi bien à Halluin, Guise, Nice, Belfort qu’à Champagnac, n’accusent pas les faiblesses, mais bien l’incapacité d’une direction se mouvant uniquement dans le verbiage,rabâchant sans cesse les grands mots mis à la mode par tel Congrès ou Plénum.

C’est surtout depuis le dernier congrès que l’influence unitaire n’a fait que décroître. Les dirigeants confédéraux peuvent chercher maintenant les syndiqués confédérés de base capables comme auparavant de conjuguer leurs efforts aux leurs. La Fédération autonome des fonctionnaires qui tournait la plate-forme de l’autonomie du côté de la CGTU et pratiquait toujours l’action commune avec le Cartel unitaire, se tient maintenant à l’écart. On voit, ce qui est symbolique, mais l’Humanité se garde d’en souffler mot, tel ou tel syndicat unitaire entrer dans l’autonomie ou adhérer à la CGT alors que l’inverse se produit de plus en plus rarement et qu’on ne saurait nous tromper avec les adhésions sans lendemain opérées par la distribution gratuites de cartes syndicales aux grévistes, qu’aucune prise de timbre ne vient compléter ensuite. Chose autrement grave, des syndicats de la Fédération de l’Alimentation sont passés à l’autonomie. Il y a seulement un an, le syndiqué qui eut prophétisé un tel fait eut été traité de fou ! Nous voulons croire que les camarades placés à la tête des Fédérations minoritaire» feront un effort pour enrayer ce courant qui, l’expérience l’a montré, aboutit après un stage plus ou moins long dans l’autonomie, à la CGT des chefs intégrés et briseurs de grèves. Mais c’est tout de même un signe des temps qu’une telle question puisse se poser. Il faut vraiment que des camarades considèrent la maison confédérale comme inhabitable pour songer à la quitter. Ils ont tort, nous le leur disons catégoriquement, et nous nous élevons très nettement contre tout éventuel abandon de poste. Mais il est clair que la façon dont la direction confédérale actuelle traite les opposants est intolérable.

Les campagnes d’injures

En effet, pour répondre à la répression gouvernementale qui s’abat sur les organisations révolutionnaires, cette même direction confédérale qui préconise un large front unique à la base et qui porte aux nues les inorganisés, ne trouve rien de mieux que de rompre l’unité morale de la CGTU en poursuivant une politique intérieure de vigoureuse répression. L’Humanité, précisément depuis que des représentants de la CGTU siègent au Conseil d’administration, déverse à pleins tombereaux inepties, mensonges, injures, calomnies à l’adresse de tous ceux qui sont, qu’on croit ou qu’on soupçonne être opposants, ou simplement de faire des réserves sur un point quelconque de l’orientation confédérale actuelle. La V.O. est également devenue une arme à doux tranchants : l’un fortement émoussé dirigé contre la bourgeoisie, l’autre toujours plus aiguisé et empoisonné dirigé contre l’opposition de la C.G.T.U. Et ce sont les militants les plus chargés de responsabilités, ceux-là mêmes qui devaient se montrer les plus circonspects, qui, avec une désinvolture touchant au cynisme, prennent en personne l’initiative de ces campagnes de dégradation. La direction de l’I.S.R. les encourage d’ailleurs à mener une « lutte impitoyable » contre tous les opposants confondus pêle-mêle et baptisés tous, pour la circonstance, des épithètes qu’on voudrait infamantes et qui ne sont que risibles « d’opportunistes », « capitulards de droite, saboteurs de « la ligne révolutionnaire », etc.

La légalité syndicale foulée aux pieds

La répression syndicale se manifeste sous d’autres formes que les injures. En fait, il n’y a plus de légalité syndicale. Et la direction confédérale actuelle qui proteste contre l’éventualité d’une mise hors la loi des organisations révolutionnaires, laisse mettre ou met hors la loi syndicale les groupements syndicaux se rangeant dans l’opposition.

Le même syndicat dit centriste ou minoritaire qui ne peut faire passer un communiqué dans l’Humanité, voit insérer dans ce journal à la place du papier régulier qu’il a envoyé, une communication de la fraction communiste préconisant ouvertement une action syndicale sans que les représentants de la CGTU au CA de l’Humanité daignent intervenir. On a vu, à propos d’une affaire, la VI° UR informer et documenter directement le secrétaire de la  fraction communiste de l’Enseignement avec demande d’intervention parlementaire, sans que le secrétaire fédéral, qui précisément appartient à cette U.R., en ait été informé. Dans la même affaire, du reste, le Syndicat intéressé fut accusé de carence, alors que la fraction communiste du Syndicat, au courant des faits, au lieu de l’en informer, prévenait la VI° U.R.

Dans l’Alimentation, des syndicats correspondent avec le PC et cessent tout rapport avec l’organisation régulière. Dans les Ports et Docks, le Bureau Confédéral, avec les gros sous des syndiqués unitaire, crée un organe extra-fédéral pour combattre la grosse majorité des syndiqués. Le Syndicat des T.C.R.P. étant géré par des camarades qui ne sont plus du P.C., celui-ci convoque directement au siège même de la C.G.T.U. des assemblées de syndiqués pour opérer le « redressement » de l’organisation opposante.

Dans les Produits chimiques, à côté des secrétaires fédéraux régulièrement investis et pourtant membres du P. C, le Bureau Confédéral violant toute légalité syndicale, a placé d’office, sous les plus fallacieux prétextes, des délégués plus ou moins camouflés de l’appareil du P.C. La même menace a été portée contre la direction fédérale de l’Enseignement par Simonin au congrès de la XV° U.R.

Enfin, les syndicats se trouvent dépossédés du droit de diriger les grèves, en application des résolutions de la Conférence de Strasbourg et des thèse? de la VI° session du CC de l’ISR, § 5. L’expérience des derniers mois montre qu’aussitôt qu’éclate un mouvement gréviste, des délégués du P.C. interviennent et incontinent en prennent la direction pour semer la discorde au sein du Comité de grève.

Ainsi, à l’intérieur de la CGTU, la légalité syndicale est constamment foulée aux pieds.

Politique d’exclusions

Tout s’enchaîne avec une rigoureuse logique. En fait, c’est déjà mettre des organisations hors des rangs de la CGTU, que de les ignorer systématiquement ou de leur substituer des organismes ou des militants extra-syndicaux. L’exclusion des syndicats opposants est l’aboutissant fatal de telles méthodes de violence, d’une politique aussi dictatoriale. On a peine à croire que les militants qui, par expérience personnelle, savent que toute politique d’exclusion mène à la scission syndicale, ne repoussent pas avec indignation tout renouveau d’une telle politique et, qui pis est, reprennent imprudemment les méthodes de Jouhaux, Dumoulin et  Cie.

La chose est d’autant plus imprévue de la part de militants qui ne craignaient pas il y a deux ans et demi d’aller jusqu’à sacrifier existence de la C.G.T.U. sur l’autel de l’unité syndicale. Et pourtant, il faut se rendre à l’évidence. La volonté d’exclusion est très nette chez les dirigeants de la C.G.T.U.

Gitton, secrétaire confédéral, a déclaré en pleine C.E. « qu’il fallait sanctionner par l’exclusion de la CGTU les actes de trahison et les actes de scission ». Et il a précisé sa pensée en déclarant « qu’on regrettait de ne pas avoir exclu Berlot et Weber ». A l’aide des vocables élastiques « trahison », « actes de scission », dont les chefs confédéraux sont si prodigues, il est clair maintenant qu’on excluera  tous ceux dont on voudra sedébarasser.

L’exemple vient de haut, il sera suivi. Est-ce qnc Losowsky, secrétaire de l’ISR, au cours de l’examen de la situation de la CGTU, n’a pas dit : « Les efforts pour se débarrasser des éléments réformistes furent insuffisants » ? Est-ce qu’à la 6° session du CC de l’I.S.R. (décembre 1929) il n’était pas inscrit plusieurs fois dans les thèses que « les éléments qui s’écartent de la ligne de l’I.S.R. sont d’ores et déjà exclus » ? Dans un autre endroit, vers la fin, il était marqué que la lutte contre les droitiers et les opportunistes – c’est-à-dire tous ceux qui ne sont pas majoritaires –  doit trouver la conclusion dans leur exclusion des rangs de l’I.S.R. Vassart a dû faire remarquer qu’il semblait « dangereux et tout à fait impossible de traiter la question de l’épuration dans le cadre syndical du même point de vue que l’épuration dans le PC ». Mais c’est pour des raisons « tactiques » comme il l’a dit formellement, par opportunisme majoritaire et non pour des raisons de principe qu’il s’est élevé contre ces passages des thèses. Malgré cela, la volonté d’exclusion est si ferme chez les dirigeants actuels de l’I.S.R. qu’il est écrit formellement dans les thèses adoptées à la VI° session sur les perspectives économiques, § VII, « que les tentatives de scission », « les interventions contre la direction autonome des luttes économiques », « le refus de combattre le social-fascisme », etc., « sont des actes qui mettront hors des rangs de l’I.S.R. les initiateurs et les dirigeants d’une telle ligne ». Dans les thèses de la VI » session concernant la CGTU, § VI, on retrouve les mêmes menaces.

Personne ne peut en nier la gravité. Et on peut voir, à la lueur du dernier CCN, que les dirigeants confédéraux par leurs affirmations répétées de « sabotage », « trahison », « action dissolvante » des minoritaires, s’efforcent de créer l’atmosphère de pogrom qui doit permettre d’appliquer les thèses folles de l’I.S.R.

Plus de démocratie syndicale

C’est une dérision de parler de démocratie syndicale dans ces conditions. Il n’y a pas et il ne peut y avoir de démocratie syndicale, quand tous les syndiqués ne peuvent exprimer et défendre librement leur opinion sans se faire injurier, diffamer, brimer, exclure. Il n’y a pas et il ne peut y avoir de démocratie syndicale quand un bureau confédéral, au lieu de veiller avec un soin jaloux au fonctionnement régulier des organismes syndicaux réguliers, tolère, préconise ou encourage les violations de la légalité syndicale rapportées plus haut.

Il n’y a pas et il ne peut y avoir de démocratie syndicale quand on voit un secrétaire confédéral menacer d’exclusion du PC le secrétaire de la Fédération de l’Enseignement qui se refuse à transgresser les décisions du dernier Congrès de son organisation. Il n’y a pas et il ne peut y avoir de démocratie syndicale quand de l’aveu deMonmousseau (intervention au C.E. de l’IC) le rapport d’activité de la CGTU présenté devant le dernier Congrès confédéral, au lieu d’être l’œuvre du bureau confédéral responsable devant ce Congrès est « l’œuvre du Parti » irresponsable devant le Congrès confédéral.

Autant nous estimons que l’indépendance idéologique, l’autonomie spirituelle des syndicats est un mythe et que la poursuite de ce but équivaut à la recherche de la quadrature du cercle sur le terrain syndical, autant nous nous élevons contre la domestication des syndicats par la violation de leur indépendance organique, de leur autonomie matérielle.

Ce que nous pensons de l’indépendance du syndicalisme

Il y a sur ce point une distinction très importante à faire et les camarades minoritaires se fourvoient s’ils croient pouvoir jamais placer le syndicalisme à l’abri des infiltrations idéologiques. D’abord, ce ne serait pas souhaitable parce que c’est dans la mesure où le syndicalisme s’inspire de l’idéologie révolutionnaire qu’il s’élève au-dessus du corporatisme étroit, qu’il élargit son horizon. Ensuite, ce ne serait pas possible. Quand on porte ses regards dans le passé, on constate qu’il n’y a jamais eu de syndicalisme indépendant. A plus forte raison doit-il en être ainsi à une époque comme la nôtre qui, en accentuant les contradictions internes de l’impérialisme accentue par cela même les contradictions internes du prolétariat. Aussi, de quelque côté qu’on se tourne, on ne trouve nulle part un syndicalisme indépendant.

Le syndicalisme a l’idéologie qui, tout en tenant compte de la tradition et des particularités concrètes du pays où il se meut, s’est imposé par le bon travail corporatif et révolutionnaire de ceux qu’elle inspire. Le libre jeu des tendances s’abritant en son sein et dont il doit admettre l’organisation, compose seul sa figure théorique et tactique. S’il n’est pas pour nous d’idéologie spécifiquement syndicaliste, si nous rejetons l’anarcho-syndicalisme dont la double faillite face à la guerre et à la Révolution russe a été éclatante, si nous ne pouvons donner notre adhésion à la thèse de l’indépendance pour l’indépendance que tous les courants même réactionnaires du mouvement ouvrier peuvent adopter, nous affirmons avec force la nécessité de l’indépendance organique administrative de la CGTU qui doit être défendue contre la direction de l’IC et du PC que suit servilement la majorité confédérale.

La direction unique

Pour la solution des difficultés qui pouvaient surgir entre le P.C. et la C.G.T.U., et pour obtenir un constant parallélisme dans l’action, le P.C. avait cru bon d’instituer voici quelques années la direction unique.

A l’usage, cette formule s’est révélée mauvaise. Elle a entraîné la mécanisation du mouvement syndical. De plus, le fait que les mêmes hommes dirigeaient Parti et CGTU a nui à un large recrutement syndical, à la création de véritables syndicats de masses. Elle est donc à rejeter. La preuve, du reste, qu’une spécialisation n’est pas inutile entre des organisations œuvrant sur le plan révolutionnaire mais dans des domaines différents, nous est fournie par la Russie même. Dans ce pays, où le P.C. joue un rôle prépondérant, Tomsky était au bureau politique du PC, mais il y était surtout comme agent de liaison entre la Centrale syndicale et le PC. Les rapports entre la CGTU et les organisations extérieures ne doivent être établis que sous la forme de Comités d’action.

Rôle dirigeant du parti

Quant à la proclamation par un Congrès confédéral du rôle dirigeant du PC dans l’organisation syndicale, nous jugeons que ce serait une absurdité même si le P.C. français avait réellement conquis son rôle dirigeant.

Mais où et quand le P.C. français, depuis qu’il affirme verbalement son rôle dirigeant, a-t-il administré la preuve de sa capacité d’organisation, d’éducation et de combat ? Comment, c’est au moment où ce parti prouve, au contraire, et magistralement, son incapacité de jouer l’important rôle révolutionnaire qui lui est dévolu, que les dirigeants confédéraux trouvent le moyen de faire proclamer par un Congrès syndical son rôle dirigeant ! C’est tout de même fort !

C’est d’autant plus insensé que le PC français, dans toutes les thèses qu’il a élaborées à profusion, place toujours son rôle dirigeant dans le futur, ce qui implique à n’en pas douter, qu’il ne reconnaît pas lui-même son rôle dirigeant dans le présent. Sa direction, en affirmant, dans ses publications et dans ses assises, que beaucoup de membres du P.C. ne connaissent pas l’origine du mouvement communiste, manquent d’idéologie marxiste, sont incapables d’organiser, etc.n condamne elle-même son rôle dirigeant. Et cependant, c’est à cette direction qui s’avoue incapable de former les cadres du prolétariat, qu’on remet le soin de diriger  la CGTU, de conduire les grèves — combats de classe si délicats à mener, si divers, si ondoyants, et qui réclament avec la flamme révolutionnaire tant d’expérience, de doigté, d’esprit d’initiative et de sens pratique. Comment s’étonner, dans ces conditions, que le secrétariat de la région parisienne du P.  reconnaisse en son dernier rapport avec une belle franchise que « les communistes portent la responsabilité des fautes et des faiblesses du mouvement syndical ».

Entendons-nous bien. Chaque syndiqué peut prétendre pour son parti à la conquête du rôle dirigeant, mais par le canal du travail syndical. C’est son droit. Vouloir imposer ce rôle mécaniquement c’est pure sottise. Nous estimons au surplus que lors de la prise du pouvoir, les masses en effervescence acclameront, avec la centrale syndicale révolutionnaire, le parti qui se sera affirmé politiquement en fait et non en paroles, le guide révolutionnaire éclairé et lucide de la classe ouvrière.

Dans les conjonctures actuelles, la proclamation du rôle dirigeant du PC par la CGTU, inutile au P., est absurde, dangereuse et néfaste pour la CGTU — Les sphères dirigeantes de la CGTU l’ont bien senti du reste. Autrement, on ne s’expliquerait point le besoin qu’elles ont éprouvé de faire une adjonction à la résolution du Congrès.

Mais le P. entend que son rôle soit reconnu sans réticence. Il précise, et ici il est logique, que ce rôle implique la subordination du mouvement syndical. Il est notoirement indispensable, dit-il dans son rapport sur l’activité syndicale (Cahiers du bolchevisme, numéro spécial, janvier 1930, p.83) que toutes les questions importantes qui doivent être débattues à la C.E. confédérale soient soumises auparavant à l’examen du C.C. ou de son bureau politique« .

Après cela et d’autres passages tout aussi significatifs de ce rapport, qu’on ne vienne pas nous sortir cette balourdise que le rôle dirigeant du PC c’est tout simplement le droit — toujours reconnu par nous — pour les communistes de diriger les syndicats, pour peu que la confiance des camarades les place aux postes responsables. C’est tout autre chose, et nulle confusion n’est plus possible maintenant.

L’accord sur tous les terrains

La résolution adoptée au Congrès confédéral place la C.G.T.U. dans l’obligation de travailler étroitement avec le P.C. sur tous les terrains. A la Commission des résolutions du Congrès, il a été précisé que cette expression impliquerait le travail sur le terrain électoral. Depuis, Claveri, au Congrès de la 6° UR (29 décembre 1929) a affirmé que le P. ferait appel à l’appui financier des syndicats en matière électorale, et nous avons vu récemment la C.E. de la CGTU faire un appel en faveur de la liste du PC aux élections municipales de Saint-Denis. Nous voilà donc fixés, et il est évident que les choses ne s’arrêteront pas là. Les syndicats seront entraînés à fond, dans l’arène électorale. Mais pense-t-on que les syndiqués non communistes – les plus nombreux – consentiront volontiers à l’affectation des fonds syndicaux pour une propagande contraire à leurs vues politiques ? Pense-t-on même que les communistes qui ne sont pas des tards-venus au syndicat ne regimberont pas ?

Sans jouer aux prophètes, notre expérience de la vie syndicale nous permet d’avancer que l’application de cette clause stupide aux prochaines élections législatives donnera, si nous n’y mettons bon ordre, le coup de grâce à la C.G.T.U.

La radicalisation des masses

En attendant, nous craignons fort que le 1er mai prochain, au lieu de réaliser la grève politique de masse tant annoncée, ne représente comme suite au fléchissement de l’organisation combative du prolétariat qu’une journée inférieure aux premier mai précédents.

On stérilise l’action ouvrière par des mobilisations successives suivies d’échecs comme le 1° août et le 6 mars.

Non pas qu’il faille rejeter le principe des grandes démonstrations internationales de masse. Il importe, au contraire, d’habituer les prolétariats à lier, à coordonner, à concentrer leur action sur des objectifs précis afin de les entraîner un jour sur un vaste front de bataille à la lutte décisive.

Mais une Internationale qui voudrait être prise au sérieux s’assurerait avant de décider un mouvement, que son appel sera entendu. Elle ne se discréditerait pas en se lançant à corps perdu dans les aventures. A tout le moins, elle tiendrait compte de la diversité des situations. Et des dirigeants français qui auraient eu quelque poids et un peu de caractère lui auraient fait comprendre tout ce qu’avait d’inconsidéré une journée contre le chômage dans un pays qui compte – en forçant les statistiques – quelques milliers de chômeurs.

On évoque sans cesse la « radicalisation des masses ». On va même jusqu’à parler d’élan, d’essor révolutionnaire des masses. Mais dans des pays comme l’Angleterre, l’Allemagne, la Tchéco-Slovaquie, l’Autriche, la Pologne qui comptent des millions de chômeurs, qu’a donné la journée du 6 mars sans travail sérieux de préparation ? En Amérique seulement, il y a eu une certaine effervescence du fait que le chômage a pris récemment un nouveau caractère. A entendre Molotov, Losowsky, la question de la prise du pouvoir se poserait incessamment devant la classe ouvrière française et Gitton, secrétaire confédéral, envisage sans rire comme une éventualité proche l’instauration des Soviets en France. Quelles exagérations ! Pourquoi se leurrer et leurrer les autres ? Pourquoi fermer les yeux ? Il faut voir les choses telles qu’elles sont et non pas telles qu’on les désire. Qu’entend-on par « radicalisation » ? S’agit-il de montrer que les masses valent mieux que leurs chefs réformistes ? Nous en sommes. C’est juste et c’est nécessaire. S’agit-il d’affirmer qu’ici ou là des ouvriers jusqu’ici inertes ont secoué leur torpeur? Nous en sommes encore. Mais des affirmations de ce genre ont toujours pu être soutenues, et en ce sens si le mot « radicalisation » est nouveau, la chose est aussi vieille que la lutte ouvrière. Quant à affirmer que partout les masses sont en effervescence, qu’elles avancent d’un pas ferme dans la voie révolutionnaire, ainsi qu’il est dit dans les thèses de l’IC et de l’ISR, non, non, et non. C’est faux, archi-faux. N’importe quel camarade, en ouvrant les yeux, estobligé de convenir qu’il n’y a pas de radicalisation dans son coin ; malheureusement, le bluff inconsidéré des rédacteurs de l’Humanité tend à lui faire croire dur comme fer qu’il n’en est pas de même ailleurs. Il suffit d’avoir des renseignements de n’importe quelle région, même secouée par des récentes grèves, pour se rendre compte qu’il en est ainsi du Nord au Midi, là comme ailleurs.

Prenons la France. On argue en faveur de la radicalisation le grand nombre de grèves qui ont éclaté au cours de l’année 1929. Or, si l’on consulte les statistiques de grèves, officielles ou ouvrières, les unes sous-estimant, les autres surestimant, il est indubitable que l’année 1929 ne diffère pas sensiblement de l’année précédente et comme total de grèves et comme nombre de grévistes. Il est patent aussi que les années 1923-1924 surtout 1919-1920 représentent une poussée gréviste autrement importante. En 1929 avec 900 à 1.000 grèves, 4 à 500.000 grévistes, nous sommes loin des 2.000 grèves et des 12 à 14 cent mille grévistes ! Et pourtant, à cette époque, on ne parlait pas de « radicalisation  des masses » !
D’autres estiment que la radicalisation est ou sera la résultante de l’aggravation de l’exploitation patronale. Ce raisonnement qui paraît logique à première vue, ne résiste pas  à l’épreuve des faits. L’exemple de l’Amérique est là pour nous montrer que la pire exploitation n’entraîne pas nécessairement la radicalisation.

Quant à l’argumentation qui vise à donner aux grèves un caractère de radicalisation du fait de la mise des forces coercitives de l’État au service du patronat, on ne saurait s’y arrêter. Il ne faut rien connaître à l’histoire des conflits de classe tachés de tant de sang ouvrier pour insister à ce sujet. Comment ? C’est à l’heure où le PC et la CGTU perdent leurs effectifs, où le PS et la CGT reprennent pied dans des régions importantes, c’est au moment où l’on voit supprimer le peu qui restait de la presse révolutionnaire de province, où la B.O.P. a dû fermer, où le tirage de l’Huma piétine, décline, peut-être, où la capacité du prolétariat de la région parisienne  est sérieusement ébranlée, où les masses n’arrivent pas à réagir sur un large front de bataille contre l’emprisonnement de leurs militants, la rationalisation et les préparatifs de guerre, qu’on nous ressasse ce refrain: Il ne s’agit pas de se gargariser avec de grands mots, de se laisser éblouir par de grands titres. Il faut réfléchir, regarder autour de soi.

La « politisation des grèves »

La direction actuelle de la CGTU, en dépit de ses rodomontades, sent très bien, du reste, que les masses sont loin d’être « radicalisées ». C’est pourquoi elle éprouve le besoin de « politiser les grèves », afin d’élever par sa propre action le niveau trop faible des conflits ouvriers. Ici encore, nos néo-Christophe Colomb du monde social croient découvrir avec un mot nouveau plutôt barbare une chose nouvelle. Comme ils se trompent ! Depuis.qu’il y a un mouvement syndical, les révolutionnaires ont toujours cherché, par delà chaque conflit local, à faire découvrir aux travailleurs toute l’ampleur de l’horizon social. Rien de mieux. Mais pour réussir en ce sens, il faut savoir s’inspirer des circonstances, il ne faut pas d’emblée brûler les étapes et jouer au matamore. Actuellement, il n’est pas douteux que le meilleur moyen de faire échouer une grève, c’est de la proclamer politique. Au surplus, si l’on s’en rapporte aux thèses de Losowsky et de Thaelman lors du X° Plenum, la « politisation des grèves » n’a pas pour but de développer la conscience révolutionnaire des grévistes, mais d’assurer dans les conflits économiques l’hégémonie du parti.

Les faits ont leur éloquence. Depuis septembre, c’est un bilan désastreux que représente la liste des grèves déclenchées ou dirigées par le P.C. et la C.G.T.U..

La répression

Il est des camarades qui reconnaissent volontiers que nous sommes dans le vrai et qui seraient prêts à combattre la direction confédérale.  Toutefois, ils se trouvent arrêtés par la répression: « Au moment, disent-ils, où les gouvernants bourgeois redoublent de violence contre la C.G.T.U., nous devons taire nos critiques et nous serrer autour des chefs sous les verrous « .

Croient-ils donc, ces camarades, que nous ne sommes pas d’accord avec eux pour considérer comme l’une de nos tâches primordiales, la libération de tous les emprisonnés de classe ? Nous avons su prouver à maintes reprises que nous savons oublier les questions de tendance devant la répression gouvernementale.

Mais ne voit-on pas où mène un tel raisonnement ? Tout droit à la suppression de la plénitude de la discussion, au sein du mouvement syndical révolutionnaire, car c’est le propre de ce mouvement d’être toujours sous le coup de la répression.

Après Villeneuve-Saint-Georges, quand le prolétariat fit le bilan tragique de la répression du « Tigre », on compta : 14 morts, 317 blessés, 312 révoqués et 148 ans de prison. Est-ce que cette répression féroce empêcha jamais la libre critique dans la C.G.T. révolutionnaire d’alors ? Est-ce qu’elle entrava la lutte de l’opposition confédérale d’alors ? Est-ce que les bolcheviks russes du temps du tsar s’arrêtaient un seul instant à faire la critique des erreurs, des fautes ou faiblesses des militants déportés en Sibérie ? Allons donc !

Dans l’intérêt du mouvement ouvrier, il ne faut pas permettre que la répression prive les organisations de toute vie intérieure. Quant à la condition d’une lutte efficace contre la répression, nous la trouvons dans le renforcement du mouvement révolutionnaire et en particulier de la CGTU Et la condition préliminaire à ce renforcement, c’est la victoire de notre lutte oppositionnelle.

Accords et divergences

Après avoir pris connaissance de nos critiques et de nos réserves, plus d’un camarade ne manquera pas de dire : « Mais enfin, quelles sont vos perspectives ? » Nous estimons qu’on abuse des « larges perspectives » à la direction de la CGTU, et à celle du PC, ce qui fait trop souvent perdre de vue les tâches pratiques les plus élémentaires. Mais nous n’entendons pas nous dérober à la question posée. Sans optimisme béat, sans scepticisme décevant, sans oeillères, en examinant la situation en marxistes, nous nous sommes trouvés d’accord avec la plate-forme de l’I.S.R. sur les points suivants: Aggravation des contradictions impérialistes, des menaces de guerre et d’agression à  l’égard de l’URSS, caractère esclavagiste de la rationalisation, rôle de briseurs de grève et intégration à l’appareil d’État bourgeois des chefs confédérés, fascisme larvé de la démocratie, bourgeoise,caractère bourgeois et contre-révolutionnaire de la social-démocratie, nocivité des illusions démocratiques et du pacifisme bêlant, défense sans réserve de l’URSS, accentuation de la répression au cours de la dernière année. Nos divergences portent sur la radicalisation des masses, la politisation des grèves, le rôle dirigeant du Parti tel qu’il est compris maintenant, l’imminence de la guerre affirmée déjà depuis plusieurs années. Notre lutte porte surtout contre la transposition mécanique et bête sur le terrain syndical des méthodes, des pratiques, des mots d’ordre et de la phraséologie creuse des bavards incapables à la direction du P. C, contre le bluff, le mensonge, les procédés de violence, les injures qui dégradent la classe ouvrière, contre la violation de la démocratie syndicale, les exagérations, les cris hystériques, le goût de l’aventure qui discréditent et finalement ruinent une grande organisation. Le prolétariat révolutionnaire de ce pays, qui a toute une tradition héroïque de lutte, vaut beaucoup mieux que tout cela.

Notre position

On ne manquera pas de nous traiter dédaigneusement de « centristes » et de nous représenter comme des « conciliateurs », des « fatigués », des « opportunistes », des « capitulards », des « défaitistes », des « contre-révolutionnaires », etc…, etc… Peu nous chaut.

Cependant, si l’on veut nous classer à tout prix, nous dirons que les ultra-gauchistes de la phrase qui affectent de se placer à l’extrême gauche ne sont nullement à notre gauche. Ils sont, en fait, des auxiliaires de la bourgeoisie, des contre-révolutionnaires, puisque toute leur action a pour effet de démolir les organisations de classe.

Pour tout dire, nous avons l’impression très nette que si une nouvelle crise survenait – comme celle de 1914 – ce ne sont pas les éléments actuels, trop versatiles et trop souples pour avoir le tempérament révolutionnaire, qui représenteraient les centre de cristallisation pour la résistance.

A la base de notre double opposition, aux minoritaires d’un côté et aux majoritaires de l’autre,  il y a notre ferme volonté d’attachement à la C.G.T.U. et à l’I.S.R. malgré leurs erreurs et leurs fautes. Avant tout, nous sommes guidés par l’intérêt de la CGTU.

Sauvons la CGTU

Qui profitera de cette crise? C’est la question fondamentale que nous nous sommes posés. La réponse n’est pas douteuse, hélas ! Ce serait la bourgeoisie, ce serait la CGT si l’action nécessaire n’était pas entreprise immédiatement. Pour enrayer les tentatives de passage à l’autonomie , pour balayer la direction actuelle si néfaste de la CGTU, nous demandons à tous les militants, à toutes les organisations syndicales de réagir, de résister, d’organiser une opposition conséquente sur la base de notre plate-forme.

Il faut sauver le syndicalisme unitaire de lutte de classe.

Il faut sauver la C.G.T.U.

LE BUREAU FÉDÉRAL.


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