1932-06 Le socialisme et les femmes [Nicolitch]

Conférence prononcée à St-Étienne par notre camarade Suzanne Nicolitch, le 18 juin 1932, à l’occasion de la Journée internationale des Femmes Socialistes. Édité en brochure par le Parti socialiste SFIO en 1933.

LE SOCIALISME ET LES FEMMES Féminisme? Non. Socialisme? Oui

Féminisme : ce mot est aussi creux et aussi vieillot déjà que les mots Pacifisme ou Laïcisme, lorsque la compréhension des problèmes économiques et sociaux ne vient pas leur donner corps et leur prêter vie. C’est à la lumière seulement des questions sociales que vous les comprendrez tout à fait. Parler de paix ou de laïcité sans s’attaquer franchement, ouvertement, au régime actuel, c’est être un naïf ou un imposteur. Parler de féminisme sans toucher à la question des classes sociales, c’est bon pour une lectrice des Annales ou du Petit Echo de la Mode. Femmes, le problème ne vous a pas été souvent montré sous son vrai jour. Vous qui voulez vous libérer et libérer ceux qui viendront après vous, comprenez donc ceci : Ce que vous croyez être l’esclavage du sexe n’est au fond qu’une des formes de l’esclavage d’une classe sociale. Dans une société meilleure où l’on ne craindrait ni l’usine, ni la rue, ni la caserne, ces trois dévoreuses d’aujourd’hui, dans une société où l’on ne se tuerait plus pour 12 francs par jour, où l’on aurait le droit d’être vieux, le devoir de se guérir dans le plus grand intérêt de tous, où le plus fort n’écraserait pas le plus faible, où le travail ne serait plus une marchandise ; alors, enfanter serait un émerveillement, s’instruire une tâche facile, travailler tous et toutes pour toutes et tous, serait une joie. Être femme, ne serait plus une condamnation à n’être qu’une poupée sans âme, une couveuse sans esprit ou une machine aveugle. Femmes, ce n’est pas parce que vous êtes femmes que vous souffrez le plus du monde actuel. C’est parce que vous êtes les cellules les plus faibles d’un grand corps social mal organisé. Dans cette société, le plus fort opprime le plus faible, et comme vous êtes faibles parmi les faibles, c’est sur vous que pèse avant tout l’injustice sociale. Si le monde actuel vous force à pâtir, ce n’est pas à votre compagnon masculin que vous devez vous en prendre, ce n’est même pas à l’homme en général. Dans leur taudis, le père et la mère sans travail, qui regardent avec une égale tristesse les joues pâles de leur petit, se sentent-ils des ennemis ? Non, des victimes tous les deux. Et ceux et celles qui, dans les palaces de Londres, de Berlin, de Paris, s’entendent pour sabler le Champagne et trouver la vie belle, se sentent-ils des ennemis ou des associés dans la rapine ? De qui se trouve-t-elle le plus proche, cette reine de la couture, cette princesse de robe dont les affaires se chiffrent par millions ? Croyez-vous que ce soit de la « petite main » qui tremble sous le regard de la patronne ou bien plutôt du grand « soyeux » lyonnais, son associé ?

Lutte des sexes ? Allons donc. Lutte des classes, oui.

Le travailleur et la ménagère ont des intérêts communs. Le salarié et la ménagère ont des intérêts communs. — « Pas sûr, allez- vous me dire. Dans bien des cas, l’ouvrière est la rivale de l’ouvrier, elle lui vole son travail.  Moins payée, plus docile, le patron la préfère parfois à l’ouvrier et jette celui-ci sur le pavé. « Le voilà bien, l’exemple tragique de la lutte des sexes ! » Raisonnons, voulez-vous ? D’abord, voulez-vous chercher le responsable ? Ce n’est pas la femme ‘qui, primitivement, a quitté volontairement son foyer. Qui donc s’est aperçu qu’une journée d’enfant, une journée de femme rapportaient plus qu’une journée d’homme ? Qui donc, sinon celui qui s’enrichit automatiquement par tête de bétail ouvrier ? Qui donc sinon le capitalisme patronal ?

Marx écrivait déjà en 1847:

Moins le travail exige d’habileté et de force, c’est-à- dire plus plus l’industrie moderne progresse, plus le travail des hommes est supplanté par celui dés femmes. Les distinctions d’Age et de sexe n’ont plus d’importance sociale pour la classe ouvrière, il n’y a plus que des instruments de travail ‘dont le prix varie suivant l’âge et le sexe (1).

La cause profonde, la cause vraie de cet antagonisme contre nature est dans le fait que le travail se vend et s’achète comme une marchandise sur le marché. Comme une marchandise, le travail est soumis à la loi de l’offre et de la demande. Si la marchandise abonde, le prix d’achat diminue. Travailleurs, travailleuses, salariés des deux sexes, si vous n’êtes qu’une marchandise et traités comme tels, allons plus loin, c’est parce que, capital et travail se trouvent en des mains séparées. D’un côté l’argent, de l’autre le cerveau ou les bras. L’un achète l’autre.

Le jour où capital et travail ne seront plus séparés, mais réunis dans les mêmes mains, le jour où l’on comprendra que l’or n’est que du métal jaune et ne fait pas la vraie richesse, le jour où l’on comprendra que la machine à billets ne produit que des chiffons de papier, ce jour-là on comprendra aussi qu’il n’est qu’un capital vrai, le capital-travail, seul maître en droit de la terre qu’il fertilise et de la matière qu’il transforme. L’avez-vous déjà compris, camarades ? Alors, vous êtes socialistes. Non, l’exploitation de la femme par l’homme n’est pas le résultat d’une condamnation inéluctable, divine, éternelle. Elle n’est qu’un aspect de l’immense exploitation de l’homme par l’homme, du salarié par le capitaliste. La femme en souffre davantage, parce qu’elle est légalement plus faible et que dans la société actuelle, celui qui est légalement plus faible est légalement plus exploité, parce que c’est celui qui a le moins de droits, qui a le plus de devoirs.

A l’homme, parait-il, il avait été dit: « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front », et à la femme : « Tu enfanteras dans la douleur ». Mais nous voyons, aujourd’hui, que, très souvent, celle qui enfante dans la douleur est aussi celle qui doit gagner son pain à la sueur de son front.

Et s’il ne lui fallait qu’enfanter dans la douleur ! Elle s’y résignerait avec vaillance. Mais il lui arrive d’avoir un enfant dans la honte, face au mépris de notre société hypocrite! ; il lui faut redouter pour son enfant le taudis, l’alcool, la rue, la maladie, la guerre, le chômage, pousser son enfant dans un monde en faillite dominé par l’argent et par la mort casquée. Eh ! Travailleurs masculins, salariés, n’avez-vous pas, comme vos femmes, le cœur tordu devant la misère physique, le dénuement de l’esprit, les menaces multiples qui assiègent la chair des tout petits ? Devant ce berceau qui contient vos espoirs communs, qui oserait parler de lutte des sexes 1 Unissez-vous pour le défendre contre les injustices sociales et la faillite économique.

Hommes, faites place à celles qui vous rejoignent dans les rangs socialistes.

Femmes, entrez dans la lutte car si vous êtes d’abord socialistes d’instinct, socialistes-nées, vous le serez bientôt par le cœur et l’esprit à la fois.

Il est dangereux d’être un socialiste sentimental, mais il n’est pas assez exaltant de n’être qu’un socialiste doctrinal. Celui qui peut être l’un et l’autre garde la foi socialiste jusqu’à la fin de sa vie, malgré les déceptions et malgré les échecs. Partout, donc, où vous engagerez la lutte avec franchise, sans réticences, sans préjugés, chaque fois que vous suivrez votre raison et votre cœur unis jusqu’où il leur plaira d’aller, vous trouverez un dernier adversaire : le profit personnel. Le dernier mur à renverser, c’est le mur de l’argent. Ayez le courage de vous l’avouer à vous-mêmes et puis de le dire autour de vous. La lutte durera, comme l’affirme un de nos chants socialistes, beau dans sa rude simplicité : Tant que l’on pourra sur la terre Devenir riche sans rien faire, Tant qu’un travailleur aura faim. Trop longtemps, femmes, vous avez laissé vos camarades masculins comprendre seuls et lutter seuls. Je le sais ; plus douces, plus résignées, plus sensibles que les hommes à tout ce qui berce la misère humaine sans la guérir, à ces  chants d’Église, à ces promesses d’un Paradis dans l’au-delà, à cet opium de la prière qui endort la volonté, vous vous êtes contentées de gémir :

— Seigneur, je vous offre ma souffrance.

Mais ce que vous appelez Dieu pourrait vous répondre :

— « Je n’ai que faire de ta souffrance. Lutte et sauve-toi toi-même. A ce prix seul tu mérites de vivre. »

Et, te sauvant, tu sauveras tous les autres avec toi.

 II Nos responsabilités

Certes, ce n’est pas là ce féminisme aristocratique et clérical derrière lequel se devine une tactique nouvelle de la Compagnie de Jésus (2), ce féminisme salonnard et bien pensant qui se préoccupe surtout de sauvegarder la dot de Madame, l’intégrité de son compte en banque et ses heureuses tractations avec le notaire ; ce n’est pas là ce féminisme d’union sacrée auquel nous convie La « bonne » bourgeoisie, laquelle espère déjà, grâce à l’appoint des femmes et aux diligents conseils du curé, de futures élections à droite. Ces dames ont assez de temps et de pécune pour s’organiser, papoter et paraître, à l’abri de grands mots, lutter contre l’injustice sociale et la guerre. Soyez tranquilles ! Elles n’iront pas chercher, comme nous, les responsables du côté des grandes puissances d’argent. Elles pensent éteindre l’incendie en jetant dans le feu leur flacon d’eau de roses. Pour nous, femmes socialistes, deux mots d’ordre s’imposent : Comprendre, travailler. Comprendre surtout. Nous avons assez parlé de nos droits. Je n’aime pas que l’on implore justice.

Femmes, nous avons des torts, d’énormes responsabilités. Lesquelles ?

Notre mollesse et notre indifférence

D’abord notre mollesse et notre indifférence. Je le sais. Pendant des années, nous nous sommes contentées de ruminer dams l’étable, au point que nous avons pris goût à la fadeur du foin. D’autres ont fait semblant de prendre pour de la force le « Oui » éternel et la résignation de la matrone. Et nous avons laissé faire. Tous les crimes. Tous. Le plus grand : la guerre. En parler davantage ? A quoi bon. Je préfère vous lire ces lignes de R. Dorgelès (3). C’est une femme qui parle de l’homme qu’elle aimait, tué à la guerre :

On me l’a pris pour l’emporter dans un train de bestiaux et je ne l’ai plus revu jusqu’au jour où, devant moi, en plein champ, un paysan a ouvert sa tombe. C’est horrible, mais je l’ai tout de suite reconnu dans ce cadavre informe. cette carcasse où la chair ne tenait plus que par lambeaux. Je me suis agenouillée au bord de la fosse, près de l’ouvrier qui finissait de dégager le corps et de mes mains — vous voyez, ces mains-là — j’ai fouillé dans ses poches, j’ai cherché à son cou sa plaque de soldat. C’était bien mon Gérard, je ne m’étais pas trompée… Glacée, claquant des dents, je regardais son grand front nu, ses yeux béants. J’ai cru un instant que j’allais mourir là, de désespoir et d’horreur. Mais non, il fallait être forte. L’homme avait emporté une bière dans sa carriole, je l’ai aidé à coucher le corps. De la pierre m’aurait paru moins lourde. En guise de linceul, il n’a eu que sa capote. Pas de drap non plus, pas de couronnes. C’est bon pour les heureux. Et le cortège s’est mis en route pour le cimetière, le paysan tirant sa rosse, le petit dans ses six planches, moi trébuchant derrière. La Patrie. me rendait un soldat tué pour elle. La gorge serrée, je ne puis rien répondre.

— C’est ça, le « sort le plus beau », acheva sa voix cruelle. Puis, relevant la tète :

— Comprenez-vous maintenant pourquoi je m’en veux ?

J’eus un geste accablé :

— Que pouviez-vous faire ? Ce fut comme un coup de fouet qui la redressa.

— Mon devoir de femme, lança-t-elle avec orgueil. Ce que n’a pas fait ce bétail larmoyant. Courir les rues, ameuter les épouses, retenir les maris…

— Mais rappelez-vous, ma pauvre amie. Un seul cri se serait perdu dans cette foule en délire.

— Mais on l’aurait poussé. Il se serait trouvé au moins une femme, pour faire oublier la lâcheté des autres. L’avenir, s’il est moins vil que le présent, n’aurait pas pu dire de notre époque que sur vingt millions de femmes, dont les époux ou les enfants allaient mourir, il ne s’en est pas trouvé une pour se coucher sur les rails, se jeter au devant d’un régiment, cracher au visage d’un ministre ou d’un roi. Pas une Allemande, pas une Française, pas une mère, pas une épouse. Elles ont toutes accepté. Les nommes avaient au moins l’excuse de leur instinct brutal. Un vent de gloriole les soulevait malgré eux. Mais elles, dont la seule tâche est d’être bonnes. Comment n’ont-elles pas compris ? Si une loi sanguinaire, au lieu des hommes, avait choisi les femmes, tous les mâles se seraient dressés pour sauver leurs compagnes. Là, aucune n’a bougé. Devant cet abattoir, elles n’ont su que gémir, envoyer des baisers et pendant quatre hivers, elles ont mangé, elles ont dormi, tandis que le canon pilait de la chair humaine. Voilà le remords qui me torturait derrière la carriole de Gérard. C’était ma faute. Je n’avais pas su défendre mon petit. Une chienne l’aurait fait.

Notre ignorance

Notre seconde ennemie, après la mollesse : l’ignorance.

— « Je ne sais pas, je ne comprends pas, je ne lis pas. Tout cela, c’est trop compliqué. »

J’ai même entendu de braves gens dire à leur ménagère qui ouvrait un journal:

— « Laisse çà, t’y saisiras rien. C’est pas pour toi. Trop difficile. Moi je ne m’y débrouille pas toujours. Alors, comment veux-tu comprendre? « 

Le pauvre homme ! Comment, les affaires publiques seraient-elles donc mystères insondables, problèmes hermétiques dont la solution serait réservée à quelques initiés, alors que le profane n’aurait que le droit d’attendre, bouche ouverte, sur le parvis du temple, le résultat des combines qui se trament dans le saint lieu?  Allons donc ! ils vous trompent ceux qui veulent vous faire croire que les problèmes sociaux sont trop  difficiles pour vous et que vous êtes trop hôtes pour les saisir. Ne croyez pas davantage ceux qui vous parlent de la diplomatie et des secrets diplomatiques, avec l’air pincé et les sourcils en accents circonflexes de fins connaisseurs. La diplomatie secrète, vous savez où elle mène, – à la guerre… Et la politique secrète, la politique combinarde, elle nous a menés au gâchis. La politique socialiste, elle, se fait au grand jour. Vous avez non seulement le droit, mais le devoir de savoir ce qui se passe et de comprendre les problèmes actuels. Que dis-je ? Vous les vivez ces problèmes. Vous en êtes les équations vivantes… et vous pourriez vous en désintéresser ? Ces questions sont-elles d’ailleurs si difficiles ? Il m’est arrivé d’avoir à traiter, devant des adolescents, de l’évolution de la propriété. J’ai tâché de le faire simplement, comme si je m’expliquais le problème à moi-même. Et en éclairant ma lanterne, je guidais mon voisin.

J’ai dû leur expliquer aussi ce problème dont on fait un mystère insondable: le machinisme, le rôle de la machine dans la crise actuelle. Et je leur ai parlé ainsi:

— Vous avez souvent entendu prononcer, au sujet de la crise, les mots Machine et Rationalisation, accompagnés du mot Surproduction, conséquence, paraît-il, des deux premiers. On produit trop, dit-on couramment… C’est la faute de la machine.

Affirmations vraies pour qui se contente d’examiner les faits en surface, mais faussées le plus souvent par la façon dont on les présente. Et faussées pour égarer les masses et les empêcher de découvrir le vrai fauteur de la crise: le Capitalisme, le régime du profit personnel. Certes, la technique, la chimie, la psychologie même se sont alliées pour permettre de produire vite et beaucoup. De plus en plus, la machine tend à rendre l’effort de l’homme inutile. Mais qu’est-ce que cela signifie, sinon que l’homme cherche une vie plus douce, moins fiévreuse, plus libérée de la matière ? Quand un indigène habitant l’oasis a trouvé un dispositif lui permettant de faire monter l’eau de la nappe bienfaisante cachée sous les sables à l’aide d’une machine élémentaire, une roue garnie de seaux, il se dit:

— Je n’aurai plus à monter et à redescendre sans cesse, à m’épuiser tout un jour pour obtenir l’eau nourricière. La machine travaillera pour moi. Je m’en vais dormir, ou bavarder en écoutant les sages histoires des anciens, ou me baigner au soleil et me frotter d’huile, ou encore sculpter la crosse de mon bâton de voyage, c’est-à-dire exercer mon corps et mon esprit, jouir du ciel et des hommes. Ce n’est pas tout. Les seaux d’eau devenant moins difficiles à obtenir et plus nombreux, nous allons irriguer une plus grande partie de l’oasis. Chaque famille vivra plus à l’aise en+ partageant les fruits. La machine, ce bon génie, est mon amie. Mais ce n’est pas ainsi que l’ont compris les possédants, ceux qui ont l’or, le fer, la chair humaine à leur disposition. Au contraire, le travail en série, le travail à la chaîne a forcé l’ouvrier à devenir lui-même une pièce de la machine, un outil travaillant sans arrêt au même rythme lancinant que le moteur. Et puis surtout, écoutez bien ceci. Vous avez compris comme moi tout à l’heure, comme l’indigène saharien, que si le nombre des seaux d’eau augmente, une plus grande partie de l’oasis doit être arrosée, un plus grand nombre de familles verra prospérer son jardin. Chacun droit à l’eau nourricière. Or, cette vérité si simple, si humaine, le capitalisme n’a pas voulu la comprendre. Le nombre des produits fabriqués augmentait, mais les prix ne baissaient pas dans la même proportion. Leur usage ne se répandait pas dans la même proportion. Pourquoi ? Parce que les grands profiteurs, voulant maintenir leur gain à un tarif élevé, préféraient vendre moins et plus cher. Vous sentez bien qu’il y a là une contradiction profonde. En produisant largement, il eût fallu consommer largement. Croyez-vous que tout le monde ait assez de linge, assez de vêtements chauds, assez de maisons saines, neuves et propres, assez de salles de bain, de salles de jeux, de bibliothèques ? Que dis-je ? assez de pain, assez de charbon ? Non, n’est-ce pas ? Alors, que vient-on nous parler de surproduction ? C’est sous-consommation qu’il faut dire, ou plutôt mauvaise répartition des produits. — 16 —

[21] de pires ennemis de l’idée communiste en Europe que les dirigeants communistes eux-mêmes.

Socialistes, nous constatons cela sans tristesse, mais sans mauvaise joie. Nous attendons l’heure où ceux qui se disent marxistes comprendront l’appel de Marx : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » Ceci compris, revenons à nos « dégoûtés de la politique », Mais qu’est-ce donc que la politique, la vraie ? Elle ne consiste pas pour nous en des tripotages électoraux, ou en une course aux portefeuilles. Le politique unit l’économique et le social. L’art de la politique est tout entier dans l’organisation rationnelle et humaine de la production et de l’échange. Ah ! vous voulez être au-dessus des partis et, sans base solide donnée à votre action, vous croyez lutter contre la guerre, la prostitution le chômage ? Vous voulez lutter contre la guerre ? « Abolissez, vous répond Marx, l’exploitation de l’homme par l’homme et vous abolissez l’exploitation d’une nation par une autre nation. »

Contre la prostitution ? Allons ! sincèrement, dans un régime où le travail est une marchandise, sur cette place publique où tout se. vend, comment voulez-vous empêcher de vendre aussi la chair ? Les uns prostituent leur esprit, les autres leur corps. Si le dégoût vous prend, arrêtez donc la foire aux vanités et le régime du profit.

Contre, le chômage ? Vous réclamez le droit au travail pour tous et même pour vous, femmes ? Mais, nous l’avons vu, la crise du machinisme n’est autre

[page 22 manquante]

 s’endort tranquillement, bercée par les cris de rage de la rue, la rumeur lointaine des millions d’êtres qui souffrent, attendent, espèrent malgré tout en vous, les malheureux ! Et quand vous vous éveillez, vous dites avec un sourire :

— Comme j’ai bien dormi ! Je rêvais que je planais sur les sommets de la pensée.

Ne protestez pas ! C’est cela, le mensonge de votre prétendue vie intérieure. Preuve d’impuissance servile ou d’égoïsme damné. « Vie intérieure « : Je n’ai pas confiance en cet adjectif. Il permet trop aisément à une âme bourgeoise de fermer ses volets sur la rue. Vivre intérieurement ? Non, vivre tout court. Aspirer les souffles du monde. Mettre sa main dans la grande main désespérément tendue. Et travailler. Vous n’en êtes pas capables, intellectuelles ? Vous vous récusez ? Alors, transigeons. Donnez-nous pour le moment cent sous, un quart d’heure de sympathie seulement, une demi-heure de votre temps et nous verrons ensuite. Mais de grâce, pas d’airs pincés ou de pitié aimable ! Un jour peut-être, quelque catastrophe mondiale vous arrachera à vos salles d’études bien closes, à vos bibliothèques bien rangées, à votre famille convenablement nourrie, et vous vous réveillerez du songe de la vie intérieure. Un peu tard. Vous, mes compagnes d’études, êtes-vous toutes mortes à la vraie vie ou déjà fatiguées ? Vous suffit-il pour remplir vos journées de relire Platon et de couper les pages de la N. R. F, en cultivant quelque amitié discrète ? Comment pouvez-vous donc vous nourrir d’ortolans délicats, de sorbets parfumés, quand on crève de faim au bas bout de la table ? Regardez. La justice sociale en vain tend vers vous ses bras implorants, ses poings crispés. La Paix du monde est aux mains du bourreau. Déjà son sang divin, en une pluie sanglante, a rougi la terre des hommes. L’entendez-vous crier encore, la paix martyre ? Compagnes d’études, mes sœurs, aimables nonnes des écoles paisibles, le temps n’est plus où, dans une cellule close, j’aimais à écouter le chant des aèdes ou à suivre d’un œil charmé les courbes innombrables que le serpent de l’arbre de science se plaît à donner à son corps. Je ne peux plus jouir en paix de mon cerveau et même de mon cœur. Trop de plaintes m’entourent. Trop de rage m’étreint. Je me mêle à la foule de la cité sombre. Je m’en vais dans la rue. Venez avec moi.

Notre lâcheté

Mais voici notre ennemie dernière : la Peur. Seriez-vous lâches, femmes ? Certes, le temps n’est plus, je- pense, où le socialisme était le monstre rouge, le dévorateur,

(…) Mais nous rencontrons encore des femmes qui murmurent en hochant la tête : « Les socialistes, pensez donc ! Ils veulent détruire la famille et ils chantent l’Internationale. »

Détruire la famille ? Mais tout d’abord, y tenez-vous donc bien, à cette organisation familiale actuelle ? La jugez-vous parfaite ? Bouillon de culture des égoïsmes féroces, des préjugés de caste, des haines sournoises, la famille bourgeoise n’a rien d’attirant sous les réactifs révélateurs de Mauriac, de Gide, de Romains ou de R. Martin du Gard. « La famille, cette cellule sociale, ricane Gide. Oui, si l’on donne à ce mot un sens pénitencier. » Le socialisme triomphant, c’est la vertu des femmes en danger, prophétisent les hypocrites. La vertu des femmes ? Vous la trouverez à Deauville, autour des bars élégants de Paris, de Berlin ou de Londres, parmi les drames et les scandales mondains. Mais vous savez bien que l’argent corrompt tout, même l’enfance. Pour beaucoup d’enfants trop riches, la vie de famille, c’est l’abandon, la connaissance précoce des vices, surtout l’initiation anticipée à la toute-puissance du fort sur le faible. « Fils du riche, tout ce peuple est à toi ! » Pour les uns, la famille, c’est la condamnation à être un tyran ; pour les autres, la condamnation à être un esclave. Oserez-vous parler de la vie de famille aux petits qui seulement connaissent la chambre du sixième dans une sentine empestée et les frites achetées au coin de la rue par une mère que dévore elle aussi l’atelier ?

— Ah ah, vous êtes donc ennemis du travail féminin ?

— Attendez un peu. Certes, c’est la société capitaliste qui arracha la femme et l’enfant au foyer pour les condamner aux travaux forcés de l’industrie : La femme n’a été condamnée aux travaux forcés de l’industrie que pour diminuer le salaire du père de famille; et, après la femme, on a pris l’enfant pour réduire le salaire de celle-là. Les capitalistes philanthropes ont introduit la désunion, la concurrence dans le sein de la famille; ils forcent le père, la mère et l‘enfant à se battre à qui vendra son travail à meilleur marché. (4).

Mais le résultat de cette exploitation a été bien étrange. Une fois de plus, l’égoïsme aveugle du capitalisme s’est retourné contre le capitalisme lui-même. La bourgeoisie manufacturière a pris la femme et en a fait une salariée, mais elle l’a ainsi, sans s’en douter, libérée des siècles de traditions et de préjugés. La femme est encore plus martyrisée que l’homme, mais le travail industriel, le travail social qui aujourd’hui la torture. l’affranchira du joug marital plus complètement que le régime total n’avait émancipé les patriciennes de la décadence romaine.

Les femmes, soustraites au travail domestique, et participant ainsi que l’homme au travail social, ont le droit et le devoir de s’occuper de politique, de prendre part au mouvement socialiste. Nous leur ouvrons nos rangs. Dans le Parti ouvrier, elles peuvent remplir toutes les fonctions auxquelles les appellent leurs capacités, et dans la société communiste, elles retrouveront tous leurs droits de citoyennes perdus depuis que la famille matriarcale a été supplantée par la famille patriarcale.

Émancipée du joug marital et de l’oppression de la morale masculine, la femme pourra développer librement ses facultés physiques et intellectuelles; elle reprendra alors le rôle grandiose d’initiatrice qu’elle a rempli aux premières périodes de l’humanité, rôle dont le souvenir nous est conservé par les mythes et les légendes des religions primitives (5).

Est-ce à dire qu’elle deviendra plus que jamais la rivale. [page 27 manquante]

Quant à l’Internationale, eh oui, nous la chantons ! Ces quelques strophes résument si bien notre doctrine ! Quoi qu’en disent les railleurs, ce chant que tous les opprimés de toutes les races connaissent, ce cri d’espoir surgi de France, mais qui déjà gagne l’Espagne, renaît dans l’Amérique écrasée par le Capitalisme et triomphe, là-bas, dans les plaines de l’Est. Plus d’une fois, vous m’avez entendu emprunter à l’Internationale des idées directrices : Il n’est pas de sauveur suprême.

(…) Internationalistes ? Nous le sommes. Nous mettons notre fierté à voir de haut et à juger les problèmes sur le plan international. Je me permets de ne rien comprendre à cette étrange alliance de mots : Socialisme français. Un socialiste — parce qu’il est socialiste, ignore les frontières qui le séparent d’autres travailleurs, ses frères. — Libre à lui, citoyen du monde, de garder un faible pour le ciel et les arbres de France ou d’Allemagne, sa petite patrie. Mais qu’il n’oublie jamais le mot de Montesquieu : « Si je savais quelque chose qui me fût utile et qui fût préjudiciable à ma famille , je le rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose qui fût utile à ma famille, et qui ne le fût pas à ma patrie , je chercherais à l’oublier. Si je savais quelque chose d’utile à ma patrie et qui fût préjudiciable à l’Europe et au genre humain, je le regarderais comme un crime »

Pour avoir oublié un jour, en 1914, que le Socialisme dépasse les frontières, nous avons mis 15 ans à rallier nos forces dispersées. Mais patience, les idées marchent. Que l’un des nôtres soit assassiné à Rome ou à New-York, le même grand frisson nous secoue tout entiers. Qu’un prolétaire noir soit brûlé vif en Floride, un Indochinois martyrisé par les jauniers français, nous le considérons comme des nôtres. Et lorsque, dans un vaste effort de libération, un peuple proclame son droit à la liberté et à la justice sociale, que ce soit au Sud ou à l’Est, en Espagne ou en Russie, nos poitrines respirent plus largement, le même souffle de fraternité nous soulève pour l’admirer et le défendre. L’internationalisme ? Mais il est notre espoir suprême ! Car nous avons nos raisons. d’espérer.

III Nos espoirs

Notre premier espoir est dans les femmes elles- mêmes. Elles viennent au Socialisme avec le sérieux de l’élève entrée tard à l’école et retardée dans ses études. J’ai partout remarqué chez elles cet effort vers la discipline, ce mépris du bavardage, des papotages, des petites questions de personne. Elles ne savent que trop ce dont on les a si longtemps accusées et s’en gardent jalousement. Ces tard-venues ont, moins que leurs camarades masculins, connu les échos de la lutte âpre, rageuse et décevante qui lança l’un contre l’autre deux frères ennemis. Leur foi et leur vigueur, leurs illusions peut-être (mais qui travaillerait sans sa part d’illusions ?) sont intactes encore et leurs bons compagnons, parfois surpris, souvent attendris, Leur ont bien vite tendu la main. J’ai confiance surtout en notre doctrine elle-même, cette généreuse et vivifiante doctrine socialiste qui toujours suffit à consoler un militant sincère des menus déboires de la lutte. Voulez-vous me permettre de relever ici l’observation que note le chef actuel de notre Parti, Léon Blum, dans la préface du livre de de Louis Lévy : Comment ils sont devenus socialistes ? Chacun de ceux dont il est question dans ce livre arrivèrent à ce but commun : le Socialisme, « par les chemins les plus variés. » Ils différaient entre eux par l’origine, la culture, le milieu, les opinions premières. Chacun d’eux parvint au Socialisme après un cheminement original. Le point d’arrivée est le même pour tous, le point de départ n’est le même pour personne. » Spectacle remarquable, dit L. Blum, et qui commande le respect même chez l’adversaire. « Seules, les plus grandes constructions philosophiques ou religieuses » ont eu dans le passé cette force de rayonnement, cette intensité de vibration. Et s’il en est ainsi, n’est-ce pas parce que la doctrine socialiste représente une étape indispensable de l’histoire, répond à « une vérité centrale de l’humanité ? » Et c’est pourquoi nous trouvons pour la défendre tant de héros, tant de* martyrs et tant de « militants ».

Parmi des milliers, voulez-vous prendre en exemple l’un d’eux ? Il vit encore. Depuis seize ans, condamné injustement, de l’aveu même du président Wilson, au bagne américain, Tom Mooney expie le crime d’être socialiste. Depuis seize ans le capitalisme américain qui a déjà assassiné Sacco et Vanzetti le retient derrière la grille de quelque Big House. Et voici c.a qu’il écrivait en réponse au message de camarades ouvriers :

Vous me dites de ne pas perdre courage ; jamais, un seul instant Je n’ai senti fléchir mon dévouement à la cause ouvrière. C’est pour cette raison que l’on voudrait que je meure en prison. Dans cette Bastille où pourrissent les militants qui ont osé combattre pour leurs frères, je suis devenu vieux, mais ma foi en l’avenir est toujours aussi jeune. Soyez-en bien sûrs, camarades, tout enterrés que nous soyons dans notre tombe de ciment, encagés derrière nos barreaux de fer, notre vision n’est nullement obscurcie. Nous vous suivons attentivement des yeux, nous sommes auprès de vous dans toutes vos luttes : nous savons qu’il est difficile de construire de toutes pièces, nous tirons gloire de vos efforts.

Splendides paroles d’un dévouement obscur et effacé, foi vigoureuse ignorant l’amertume et les désespérances ; héroïque ténacité d’un prisonnier qui se construit tenacement un bonheur humble et précaire avec tous les espoirs d’un lendemain meilleur. Vieux militants, n’est-ce pas qu’en relisant ces lignes, vous voyez se dresser devant vous l’image idéale de votre passé ?

Et c’est maintenant à vous autres femmes, que je veux lire une lettre de Mooney à sa vieille maman :

C’est pour moi une grande joie, une grande fierté de songer que ta tendresse maternelle ne se limite pas seulement à 1 enfant de ta propre chair, mais que tu batailles aussi bien pour les mineurs d’Horlan, les victimes du préjugé de classe et de race de Scoitsboro, tous les prisonniers politiques.

Vous avez compris, femmes, l’exemple que vous donne cette mère admirable. Son fils est le martyr du régime actuel, mais elle ne lutte pas seulement pour son fils. Pour elle, socialiste, tous ceux qui souffrent ont droit à son dévouement. Car pour nous, femmes socialistes, tout enfant à sauver doit être notre enfant.

Femmes socialistes, que ce ne soit pas seulement l’enfant de votre propre chair que vous serrez dans vos bras, mais l’enfance souffrante de l’humanité tout entière, née sous le signe de la douleur. Et pour ne pas à nouveau la laisser mettre en croix, femmes, unissez-vous pour la lutte finale !

Limoges. — Imprimerie Nouvelle, place Fontaine-des-Barres. — 32 —

Notes:

(1) MARX et ENGELS: Manifeste du Parti communiste.

(2) Maurice charny, les Atouts du Cléricalisme.

(3) Le Château des brouillards.

(4) Paul Lafargue : Le Communisme et l’Evolution économique, p. .16.

(5) P. Lafargue : Le Communisme et l’Evolution économique, p. 16.


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