1937-05 Ce que sont devenus les syndicats en Russie [Yvon]

Article paru dans la Révolution prolétarienne du 10 mai 1937.

Aperçu historique

On commet souvent l’erreur de croire que la Russie n’était pas un pays capitaliste et les bolcheviks se prêtent facilement à cette confusion. On croit souvent que la Russie d’avant 1917 était une Russie presque féodale, qu’il n’y avait pas d’industrie, que le prolétariat n’y jouait pas un rôle important: c’est une erreur.

Le capitalisme russe d’avant 1917 était plus jeune que le nôtre, mais déjà vigoureux, et les usines russes étaient en général plus modernes que les usines anglaises et françaises de la même époque. C’est un de mes premiers étonnements dans la Russie d’avant l’industrialisation. Après avoir passé dans plusieurs usines, j’ai été frappé de voir qu’il n’y avait pas, en Russie, de ces vieilles « boîtes  » que nous connaissions ici, même après la guerre. La Russie avait, dès avant la révolution, des usines souvent plus modernes que elles du capitalisme français. Cela s’explique: le capitalisme russe étant beaucoup plus jeune avait construit ses usines plus tard et avait profité des derniers progrès techniques. Il n’en faut pas conclure que la Russie était un pays essentiellement industriel; non, l’agriculture y dominait largement, l’artisanat était très important et l’industrie y était proportionnellement plus faible qu’en France, mais les usines qui y existaient étaient plus neuves et souvent mieux outillées.

Le prolétariat russe, contrairement à ce que l’on pourrait penser aussi, était l’un des prolétariats d’Europe et du monde les plus combatifs et, quoique des plus jeunes, celui qui avait peut-être l’histoire la plus riche dans les 50 dernières années.

Les premières organisations ouvrières russes furent des sociétés de secours mutuels. la première, celle des typographes de  Saint-Pétersbourg, remonte à 1838. Les premières grèves datent de 1870, grèves ouvrières évidemment. Il y avait donc déjà en 1870, en Russie, un prolétariat qui se défendait vaillamment et qui aspirait à son émancipation.

Dès le début du mouvement ouvrier,la lutte économique et la lutte politique furent indissociablement liées, il n’y eut pas d’oppositions marquées. les ouvriers organisés s’habituèrent à voir dans les groupements politiques d’extrême gauche les défenseurs de tous leurs intérêts.

Il est curieux de noter que la fondation de la première association ouvrière, celle des ouvriers mécaniciens de Moscou en 1902, semble avoir été favorisée par l’Okhrana  (Sûreté Générale), dans le but de canaliser l’activité ouvrière dans un sens exclusif d’entr’aide et de soustraire les ouvriers à l’influence politique.
Quoiqu’il en soit, à mesure que les sociétés de secours mutuel cédaient la place aux associations ouvrières, les travailleurs réunis ne pouvaient que s’occuper de plus en plus de la lutte pour l’amélioration de leurs conditions de vie et de travail. Et en janvier 1905, les premières associations ouvrières légales sont à l’origine d’une révolution qui fut, plus qu’on ne le pense souvent, une surprise pour les groupements politiques d’extrême gauche. Le premier véritable syndicat ouvrier fut celui des typographes de Saint-Pétersbourg, formé au cours des événements sanglants du début de janvier 1905. A Moscou également, les typographes sont les pionniers de l’organisation syndicale au printemps 1905. Le développement des syndicats se manifeste avec ampleur en automne de la même année et au printemps 1906. Issus d’une époque révolutionnaire, ils prennent tout de suite une teinte très marquée de lutte contre l’exploitation du travail. Le gouvernement tsariste n’a accordé la légalisation du syndicat qu’en 1906, après avoir essayé, par tous les moyens, de supprimer ces organisations ouvrières qui, illégalement, poursuivaient une action révolutionnaire.

C’est une loi dite du 4 mars 1906 qui institue le droit aux ouvriers de se réunir en syndicats. Ce qui ne veut pas dire, évidemment, que le gouvernement tsariste ne prend pas par la suite toutes les mesures de répression que la peur lui dicte, y compris la fermeture de certains syndicats légalement constitués et l’impossibilité pour d’autres syndicats de se constituer. Les statistiques de l’époque ne sont que très approximatives, elles ne concordent pas toujours, mais pour se faire une idée de l’importance des syndicats ouvriers sous le tsar empruntons quelques chiffres à V. Grinévitch («Le mouvement syndical en Russie « , St-Pétersbourg 1908, en russe). Au début de 1907 il y avait environ 652 groupant 243.555 membres sur sept millions de travailleurs (ouvriers et employés), c’est-à-dire 3,5 %. Les mineurs sont à peine plus de 1% tandis que le livre dépasse 40%.

Il y avait donc des syndicats ouvriers en Russie avant 1917 et le droit syndical y avait été conquis « à la force du poignet » par un prolétariat trempé dans la lutte révolutionnaire.
Mais ce qui caractérise le mouvement ouvrier russe, c’est qu’il n’a jamais eu de tendance un tant soit peu importante qui considère que les organisations purement ouvrières, les syndicats, devaient tendre à la direction de la société. Quand les syndicats se sont formés, en 1905, il existait déjà en Russie une histoire révolutionnaire très riche qui datait de la fin du siècle dernier et qui avait été menée par des groupements dirigés essentiellement par des intellectuels.

Les groupements révolutionnaires composés d’intellectuels avaient beaucoup de précédé les syndicats et, des deux formations, ceux-ci acceptent la tutelle de ceux-là.

Il n’y a pas eu, en Russie, de syndicalisme, il y a eu un mariage très étroit entre les organisations ouvrières et les partis. Et les groupements politiques, dès le début, se sont employés à diriger les syndicats. Les syndicats russes d’avant la révolution formaient déjà une masse de manœuvre très ardente à la bataille, mais conduite par des états-majors politiques qui s’en disputaient la direction : bolcheviks, mencheviks, socialistes-révolutionnaires.

Voilà ce qui particularise le mouvement syndical russe, surtout par rapport au mouvement syndical français, espagnol ou italien. Après la révolution de 1917, il n’y eut même pas de réaction véritablement syndicaliste. En 1920- 21, il y eut bien, au sein du parti bolchevique une opposition qui s’intitulait « Opposition ouvrière », il y eut bien les groupes Chliapnikov, Médviédiev, Miasnikov et autres que les majoritaires bolcheviques traitaient de syndicalistes; mais ce n’étaient pas des syndicalistes au sens où nous l’entendons en France. Ils s’opposaient à la majorité du parti bolchevique en ceci qu’ils réclamaient pour les syndicats ouvriers plus d’autonomie, pour les soviets plus de vie réelle, mais ils restaient cependant des tendances bolcheviques et ils n’ont jamais pensé un seul instant que cette autonomie syndicale puisse s’opposer à la direction du parti bolchevique ou passer outre à ses ordres. Il s’agissait seulement de donner un peu plus de vie aux larges organisations purement ouvrières, mais pas d’émanciper les organisations ouvrières de la tutelle du parti bolchevique. En vrais bolcheviks, ils pensaient que la direction de la société, après la révolution, devait appartenir au parti, mais ils estimaient que l’on allait « un peu fort » et qu’il fallait laisser tout de même un peu plus de vie réelle aux syndicats.

Il n’y a donc pas eu, ni avant, ni après la révolution, de véritable tendance syndicaliste en Russie, de tendance ouvrière s’opposant carrément aux états-majors politiques. Cela ne veut pas dire que les ouvriers n’y aient pas pensé, il y en a peut-être même des quantités qui, par réaction à la dictature du parti bolchevique, ont pu tenter de s’organiser dans ce sens, mais aucun groupement n’a acquis une force suffisante pour se faire connaître. La répression d’ailleurs a été dès le début très sévère en ce domaine – l’opposition de Miasnikov a été durement frappée dès 1921-22, c’est-à-dire bien avant l’avènement de Staline. Quant à la tendance Tomski, écrasée beaucoup plus tard par Staline, être avant tout juste une teinte trade unioniste.

Nous pouvons conclure que la Russie d’avant la Révolution comme celle d’après la Révolution est, du point de vue de l’organisation ouvrière, le pays classique des masses de manœuvre organisées dans les syndicats dirigés par des états-majors politiques; concrètement, actuellement par l’état-major qui a remporté la victoire sur les autres : l’état-major bolchevique.

Passons maintenant à ce que sont devenus les syndicats en Russie aujourd’hui.

Composition

Les syndicats réunissent tous les travailleurs salariés. Cela veut dire que, dans une usine, dans un bureau, tout le monde est syndiqué: la femme de service, l’ouvrier, le comptable, l’ingénieur, le chef de service, le directeur, etc… C’est à dire aussi que le ministre de l’intérieur est syndiqué, le chef du Guépéou, le chef du gouvernement, Staline, etc., tout le monde est syndiqué sauf le paysan. C’est là une particularité des syndicats soviétiques.

La cotisation au syndicat est environ de 1 à 2 % du salaire. On paie proportionnellement à son salaire.

On a le droit d’adhérer au syndicat dès l’âge de 14 ans – cela indique qu’on travaille à l’usine dès l’âge de 14 ans – On peut être élu à un poste syndical dès l’âge de 18 ans.

Formellement, l’adhésion au syndicat est libre, c’est-à-dire qu’aucune loi écrite ne l’exige; mais en réalité elle est obligatoire. Tout le monde doit adhérer au syndicat. Cette adhésion est obligatoire pour deux ordres de raison: le premier, c’est que, dans une usine, dans un établissement, si vous êtes syndiqué vous « jouissez » de petits avantages. Par exemple, si vous êtes blessé, ou malade, les Assurances sociales vous paieront plus qu’aux non-syndiqués.

(…) on prendra de préférence des syndiqués. S’il y a des places pour les maisons de repos, c’est évidemment aux syndiqués qu’on les donnera s’ils sont en concurrence avec des non-syndiqués. Mais ce n’est pas ce genre de raisons qui domine, ce n’est pas lui qui oblige à se syndiquer: c’est que, en ne se syndiquant pas, on commet un acte de rébellion contre le gouvernement. N’être pas syndiqué, dans un pays, dans une usine où 100% des travailleurs sont syndiqués, c’est affirmer un courage qui a presque disparu de la société soviétique. C’est offrir à une répression qui ne manquera pas de se manifester à la première occasion. On ne peut pas rester longtemps dans une usine après avoir dit: «Je ne veux pas me syndiquer». Ne pas se syndiquer, dans l’État qui affirme que le pouvoir appartient aux travailleurs et que le pouvoir a pris la forme de la dictature des travailleurs, c’est s’opposer au pouvoir lui-même et s’exposer à en supporter les terribles conséquences.

C’est bien simple, il y a en Russie 25-26 (…)

(…) distribue les rôles jusqu’à désigner ceux qui devront prendre la parole. Puis le président du comité syndical exécute la comédie ainsi réglée. C’est lui qui, au nom du comité syndical, réunit les ouvriers de l’atelier et c’est lui qui, généralement, défend le rapport moral.

La présidence de la réunion des ouvriers de l’atelier est désignée de la façon suivante: les ouvriers sont là, quelqu’un propose un présidium de trois personnes et si des étrangers se trouvaient dans cette réunion publique, ils ne se rendraient pas compte qu’il s’agit d’une comédie. Non, ils verraient un ouvrier, peut-être un de ceux avec qui ils voisinent au travail, proposer les trois membres. Avec un peu de perspicacité ils remarqueraient seulement que personne n’en propose d’autres. Après le discours principal, des gens dans la salle demandent la parole en levant le bras, cela a un air tout à fait vivant et nos étrangers auraient bien de la peine à s’imaginer que tous ceux qui disent quelque chose d’un peu important ont été désignés au bureau de la cellule communiste. C’est pourtant comme cela, par toute la Russie.

Les ouvriers et employés ne semblent pas du tout craindre de prendre la parole. Mais, avec une grande expérience du milieu et une connaissance suffisante des gens, on remarque tout de suite que la critique est toujours dans le sens(…) On critique son président du comité syndical comme on critique son voisin en lui reprochant de ne pas appliquer avec suffisamment d’ardeur quelque ligne générale du parti. C’est là une occasion pour le « pauvre bougre » de se faire remarquer, de mettre un pied à l’étrier et, qui sait, de faire sa carrière. Découvrir et dévoiler que quelque fonctionnaire est trop tiède c’est souvent proposer son énergie et sa propre activité pour le remplacer.

Quand on en arrive aux « élections », il faut proposer des candidats. Immédiatement des gens dans la salle lancent des noms et, là encore, on pourrait supposer que les ouvriers choisissent vraiment leurs candidats, mais on ne propose jamais de candidats en opposition aux candidatures choisies par le bureau. On ne défend jamais deux conceptions de l’activité du comité syndical d’atelier: il n’y en a qu’une, celle du gouvernement. Dans le meilleur des cas il ne s’agit donc que de choisir les « heureux » qui auront l’honneur de l’appliquer le plus énergiquement. Tout le monde comprend que ces élections ( ne sont pas des élections, mais une comédie, une formalité qu’il faut remplir, qu’on a pris l’habitude de remplir. Personne n’est dupe, les ouvriers russes savent que le bureau s’est réuni, ils n’y ont pas assisté, ne connaissent pas le détail de la séance mais savent que tout y a été réglé. Ils savent même que ne pas assister à la réunion sans raison « plausible » c’est pour le moins se montrer hostile aux organismes syndicaux, donc au parti qui en est le maître, donc à son chef tout puissant. D’ici il est naturellement très difficile de s’imaginer que de ne pas assister à une réunion des ouvriers de son atelier, c‘est cou mettre un acte de courage. C’est pourtant la plus courante réalité soviétique!

Ensuite, pour terminer la comédie, on fait voter à main levée, c’est-à-dire que le président de séance pose la question : « Qui est pour un tel levez la main?». Et les mains se lèvent. «Qui est contre?» Personne ne lève la main et le secrétaire de séance écrit « Élu à l’unanimité »…
Lorsqu’on départage les candidats – cela arrive parfois – il ne s’agit jamais, répétons-le, de deux opinions en présence mais seulement de deux candidats de l’unique opinion gouvernementale.
C’est ainsi qu’à tous les échelons, dans tout le pays, s’ « élisent » les organismes syndicaux. Jusqu’en haut, jusqu’à Moscou.
C’est à tel point une comédie, qu’en pratique, quand on s’éloigne un peu de l’atelier, déjà à l’échelle de l’arrondissement, on se passe de la jouer. Là ce ne sont plus les ouvriers qui sont électeurs, mais les délégués des divers organismes syndicaux, qui se réunissent pour élire les comités syndicaux d’arrondissement, de ville, de province etc. C’est déjà un suffrage au deuxième ou au troisième degré à l’intérieur des syndicats. Ce sont des gens qui sont tous « à la page » et ils se disent qu’il n’est pas très utile de perdre son temps. A ces degrés, souvent, on ne prend plus la peine d’élire… on nomme.

Les Izviestia du 28 mars 1937 relatent des faits tout à fait frappants. On signale officiellement que des comités centraux de syndicats sont composés entièrement de membres désignés, aucun « élu ». Cela ne veut pas dire que s’il y avait eu un vote ils n’auraient pas été « élus » comme le sont les autres, mais enfin ils ne peuvent pas se parer du titre. Par ailleurs, le Conseil  central intersyndical désigne des bureaux d’organisation qui dirigent l’activité syndicale des centres provinciaux pendant 3 et 4 ans, c’est-à-dire pendant bien plus longtemps que n’auraient eu le droit de fonctionner des organismes régulièrement élus. Enfin certains secrétaires du Conseil central intersyndical (organe syndical suprême, correspondant à la Commission administrative de la C.G.T. en France) se sont entourés d’une armée de sous-secrétaires et de chefs de bureaux et se sont enfermés dans leur cabinet. Ils ne voient pas la vie. Des présidents de comités centraux de syndicats ont du solliciter pendant 3 ou même 4 ans une audience chez un secrétaire du Conseil central.

Ces trois faits signalés par le journal officiel des soviets ne signifient pas du tout que le gouvernement de l’URSS ne veut plus tolérer de comédie d’élections, non, cela signifie seulement qu’il veut obliger les organismes moyens et supérieurs des syndicats à jouer la comédie comme les ateliers la jouent. Les initiés n’éprouveraient plus le besoin de jouer la comédie. On veut les y obliger pour sauver au moins les apparences et pouvoir dire que le secrétaire, que les membres du Comité central, ont été élus à l’unanimité. Un protocole de séance régulièrement rédigé en fera foi…

A côté du comité syndical la cellule communiste de l’atelier entretient, elle aussi, un ou deux permanents. Les responsables du syndicat à l’atelier et celui du parti peuvent avoir chacun, selon les besoins (il y a à ce propos toute une échelle d’établie), un ou deux employés – secrétaire technique, dactylo – pour le travail technique de leurs bureaux. On peut s’imaginer de là l’importance du fonctionnariat et des bureaux syndicaux et du parti pour l’ensemble du pays.

Tous les dirigeants syndicaux, depuis le président du comité syndical d’atelier, si l’atelier est assez important, sont des membres du parti et des membres responsables du parti. Par ce truchement, le parti, qui est le maître dans le pays, l’est également dans les syndicats. L’emprise du parti est si complète que les locaux de l’atelier et de l’usine alloués aux deux organismes sont toujours voisins. Vous entrez dans une pièce où se trouvent la dactylo, le secrétaire et le président de votre comité syndical d’atelier et de l’autre côté de la cloison se trouve le secrétaire de la cellule. Une porte seule les sépare. Le travail de surveillance du parti se trouve ainsi réduit au minimum, il y a à peine quelques pas pour transmettre les directives aux syndicats.

(à suivre)

Yvon.


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