1938-05 Économie et politique dans l’Espagne révolutionnaire (extrait) [Korsch]

Fragment d’un article paru dans Living Marxism, traduit par Serge Bricianer dans Karl Korsch / Marxisme et contre-révolution (1975).

Qui veut rendre compte d’une manière réaliste de l’œuvre constructive du prolétariat de Catalogne ne doit pas chercher à la mesurer à l’aune soit de quelque idéal abstrait, soit de résultats obtenus dans des conditions historiques absolument différentes. Il est indéniable que l’acquis effectif de la « collectivisation », même dans les industries de de Barcelone et des autres villes et villages de Catalogne où l’on peut l’étudier le mieux, ne s’accorde guère avec les constructions idéales du socialisme et du communisme orthodoxes, sans parler des rêves encore plus sublimes que les ouvriers syndicalistes et anarchistes d’Espagne n’ont cessé de nourrir depuis l’époque de Bakounine.
Il serait tout aussi vain de vouloir comparer, en guise d’ana­logie historique, ce que la révolution espagnole a réalisé au cours de la période qui, amorcée avec la prompte contre-offensive que les ouvriers révolutionnaires opposèrent à l’invasion de Franco et de ses complices fascistes, nationaux-socialistes et démocrates bourgeois, approche maintenant rapidement de son terme, avec rien de ce qu’il advint en Russie après octobre 1917, ni avec la phase dite du communisme de guerre (1918-1920), ni avec la phase subséquente de la NEP. Car, à aucun moment du processus ouvert par le renversement de la monarchie en 1931, ni les travailleurs ni aucun parti ou organisation se réclamant de l’avant-garde ouvrière ne se sont trouvés en possession du pouvoir politique. Tel a été le cas non seulement sur le plan national, mais aussi sur le plan régional, et cela s’applique même aux conditions régnant dans le bastion anarcho-syndicaliste de Catalogne pendant les mois qui suivirent immédiatement juillet 1936, alors que le pouvoir se faisait invisible sans que la nouvelle et encore vague autorité exercée par les syndicats revêtisse un caractère nettement politique. Parler à ce propos de « dualité du pouvoir » serait même exagéré. Il s’agissait bien plutôt d’une éclipse momentanée du pouvoir d’Etat, une éclipse induite par la séparation survenue entre la substance (économique) du pouvoir, passé aux mains des ouvriers, et son enveloppe (poli­tique), par les divers conflits internes entre forces de Franco et forces des « loyalistes », entre Madrid et Barcelone, et, enfin, par le fait décisif que, face aux travailleurs en armes, l’appareil bureaucratique et militaire ne pouvait en aucune manière s’ac­quitter de sa fonction principale dans tout État capitaliste : la répression des ouvriers.

[Il se peut, écrivait Korsch en substance, que les ouvriers et les miliciens libertaires de Barcelone aient manqué de résolution en juillet 1936 quand, ayant triomphé des militaires fascistes, ils n’allèrent pas jusqu’à prendre directement en charge le pou­voir. Mais trente ans auparavant, faisait-il valoir, en juillet 1917, bien que Petrograd fût aux mains de manifestants, ouvriers et soldats, armés et probolcheviks, les dirigeants du Parti, Lénine en tête, s’étaient vus eux aussi dans l’incapacité de retourner en leur faveur une situation qu’ils n’avaient su ni prévoir ni pré­parer. A ceux qui incriminent aujourd’hui] l’absence de direction révolutionnaire [.dont les anarcho-syndicalistes auraient souffert il convient donc de rappeler non seulement que les bolcheviks, se révélèrent incapables,] dans la situation objectivement révo­lutionnaire du 18 juillet 1917, de s’emparer du pouvoir politique, [carence immédiatement sanctionnée par une répression sévère, mais aussi qu’ils étaient appelés à faire preuve d’indécision plus d’une fois encore.]

Cela ne revient nullement à dire, poursuivait notre auteur, que les ouvriers de Catalogne n’ont pas été freinés dans l’action par leur indifférence à l’égard de toutes les questions politiques, non rigoureusement économiques et sociales. Pis encore, les mesures les plus radicales qu’ils prirent en matière de recons­truction économique, à un moment où ils apparaissaient et se considéraient comme les maîtres absolus de la situation, pâtirent d’une évidente absence de ce souci d’efficacité et d’esprit de suite dont les mesures économiques et politiques de la dictature bolcheviste portaient la marque. [Et c’est bien là ce qui amenait les correspondants de la presse anglo-saxonne (cités par K.) à se réjouir de voir les gouvernementaux préférer le contrôle étatique à la gestion ouvrière, et vouloir protéger les investisse­ments étrangers, ce qui restreignait d’autant le champ de la collectivisation. Toutefois, ajoutait Korsch,] le fait même qu’à la suite d’expériences de plus en plus catastrophiques la CNT et la FAI aient été en définitive obligées de revenir sur leur apolitisme traditionnel a démontré aux yeux de tous, excepté quelques groupes d’anarchistes étrangers indécrottablement sectaires et chimériques (…), la liaison vitale existant entre l’action économique et l’action politique dans toutes les phases de la lutte de classe prolétarienne et, bien plus encore, dans sa phase directement révolutionnaire.
Telle est donc la toute première leçon de cette phase terminale de l’histoire révolutionnaire de l’Europe d’après-guerre qu’est la révolution espagnole. Leçon plus importante encore, et singu­lièrement impressionnante, quand on réfléchit aux différences énormes que les mouvements de la classe ouvrière d’Espagne présentent avec ce que près de trois quarts de siècle de lutte de classe prolétarienne ont engendré en Europe et aux Etats-Unis.
Et sa validité n’est pas diminuée du fait que la CNT s’en tienne, dans les circonstances actuelles, à des revendications relativement modérées. Proposer une « nouvelle période consti­tutionnelle qui serait démocratique et fédérale, conformément aux aspirations populaires au sein de la République socialiste », voilà certes une exigence que le gouvernement de Front populaire pourrait, en principe, satisfaire sans dévier vraiment de la politique bourgeoise qu’il a poursuivie jusqu’ici. Et créer un « Conseil économique national », à base politique et syndicale, avec représentation paritaire de l’UGT socialiste et de la CNT anarchiste, ne transformerait pas plus la tendance bourgeoise réformiste du gouvernement en une tendance prolétarienne révolutionnaire. Mais on relève derechef une analogie très forte entre la tactique actuelle des anarcho-syndicalistes et celle que le parti bolchevique adopta jusqu’à l’écrasement du putsch de Kornilov et même après. Si tel est bien le cas, si l’on peut mon­trer que même un parti révolutionnaire à dominante aussi poli­tique et aussi expérimenté politiquement que le parti qui a réalisé l’Octobre russe, n’acquit sa perfection dernière qu’après l’émergence d’une intuition historique absolument différente, comment un groupe de révolutionnaires prolétariens, jusqu’à présent apolitiques et quasi dépourvus d’expérience politique, aurait-il pu atteindre à pareille excellence surhumaine et supra-historique, alors qu’il lui faut œuvrer dans les conditions peu propices de l’Espagne actuelle, où le putsch du Kornilov ibé­rique, loin d’avoir été écrasé, s’est victorieusement propagé dans l’ensemble du pays et vise maintenant le cœur même de l’Espagne industrielle, le bastion ultime des forces anticapitalistes et anti­fascistes, la province prolétarienne de Barcelone ? [N’est-il pas amplement démontré que] la direction révolutionnaire bolche­vique de 1917 connut elle aussi les flottements, témoigna de l’imprévoyance, inhérents à toute action révolutionnaire ? [Et Korsch d’insister sur ce point, faits à l’appui, non pour accabler Lénine et son parti, mais pour souligner combien peu] leurs adeptes de troisième ordre sont en droit de critiquer les défi­ciences de la Catalogne anarcho-syndicaliste. (…) Pourtant un voile épais se trouve de la sorte jeté sur l’œuvre constructive qui résulte des efforts et sacrifices héroïques des travailleurs de toutes les «régions d’Espagne où le programme syndicaliste et anarchiste de la « collectivisation » l’a emporté sur le pro­gramme socialiste et communiste de la « nationalisation » ou de l’« intervention de l’Etat ».


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