1944-11 Intervention au Congrès SFIO sur le nouveau Parti [Ferrat]

Camarades, je prends la parole au nom de la fédération du Rhône, de la fédération de Saône-et-Loire et de plusieurs fédérations de la région toulousaine qui approuvent la révolution présentée dans le Populaire du Rhône, sur le problème de la structure du nouveau Parti.

C’est un problème crucial qui se pose à nous aujourd’hui : voulons-nous revenir à l’ancien Parti SFIO, ou voulons-nous constituer un nouveau Parti Socialiste ?

Qu’est-ce qu’un Parti ? C’est l’instrument destiné à réaliser une conception politique. Or, en 1940, cet instrument s’est avéré incapable de lancer un mot d’ordre clair, qui eût groupé autour de son action tous ceux qui étaient résolus à lutter contre Vichy, pour la démocratie.

C’est Léon Blum lui-même qui, dans son ouvrage inédit dont nous attendons bientôt la parution, « À l’Échelle Humaine », c’est Léon Blum qui, dans un magnifique effort d’autocritique que je voudrais voir partagé par tous les militants du Parti, déclare que notre Parti, malheureusement, ne sut pas incarner la ferveur patriotique, la passion patriotique, dès le début de 1940.

Et, lorsqu’on parle de la faillite du vieux Parti parmi nous, je voudrais qu’il soit bien clair parmi nous que cette faillite n’a pas été seulement celle du groupe des parlementaires qui se sont avilie au point de voter pour le régime de dictature de Pétain-Hitler et que malheureusement c’est plus que cela. La défaillance n’a pas été seulement individuelle. Les élus qui ont failli représentaient une résultante logique ; ils représentaient un courant, une certaine mentalité oui était caractéristique du Parti.

C’est cette mentalité, camarades, qu’il faut exclure du Parti, et pas seulement les parlementaires qui l’ont eue.

(Applaudissements)

La cause en est d’abord dans un programme politique équivoque. Le mot est de Léon Blum : ce programme politique équivoque du Parti de 1940.

D’autres camarades reviendront sur ce point, lorsqu’il s’agira de parler de la politique générale du Parti. Quant à moi, je dois m’en tenir strictement au problème de la structure. Et je dis que si l’ancien instrument du Socialisme qui s’appelait le Parti Socialiste SFIO n’a pas été à la hauteur de sa tâche, c’était essentiellement pour trois raisons :

1° sa composition humaine défectueuse ;

2° sa structure qui était insuffisante et qui n’était pas adaptée aux conditions du combat ;

3° ses méthodes d’action.

Sa composition humaine. À la fois du point de vue social et du point de vue de l’âge, il ne correspondait pas aux nécessités. Notre Parti était, un parti de vieux. Il faut le dire. Ce n’est pas que nous manquons de respect pour nos camarades qui nous ont guidés, qui nous ont appris la doctrine Socialiste. Mais, il arrive un moment, dans des périodes critiques, lorsque la doctrine fait place à l’action, où il faut une certaine jeunesse, non seulement la jeunesse intellectuelle, mais la jeunesse corporelle.

Ce n’est pas seulement une question d’âge, c’est aussi une question sociale. Notre Parti n’était, pas suffisamment orienté sur les masses du pays. La composition sociale du Parti était défectueuse, et cela a été pour nous un lourd handicap dans la lutte.

La structure du Parti avait été essentiellement conçue en vue d’une action électorale et parlementaire.

(Applaudissements)

Je ne suis pas un antiparlementaire ; je ne suis pas un anti-électoraliste ; mais je dis que ceci ne doit pas être la seule ni même l’essentielle des tâches du Parti.

Cette structure parlementaire et électoraliste, voilà ce qu’il faut changer, en même temps que la composition humaine du Parti, c’est-à-dire son recrutement.

À changer aussi, les méthodes de discussions interminables qui ne savaient pas s’effacer au moment de l’action et qui prenaient toute l’activité de notre Parti.

Camarades, si ces trois éléments ne sont pas demain transformés, le fondement de notre Parti sera pour lui générateur d’impuissance. Il sera aussi impuissant au cours des grands évènements qui viennent, qu’il l’a été en juin et juillet 1940. (Applaudissements)

Camarade, qu’est-ce qui empêche encore l’afflux d’un sang nouveau dont nous avons le besoin impérieux ? Ce matin, un journal qui n’est pas Socialiste, un journal du mouvement de libération nationale qui s’appelle Combat a publié quelques lignes que je vous prie de méditer :

« Comment se fait-il donc que le premier mouvement des hommes soucieux de la Résistance et n’appartenant pas à aucun parti, n’ait pas été rejoindre les Socialistes ? »

Voilà la question qui a été posée non seulement par l’éditorialiste de Combat, mais par des centaines de milliers de jeunes hommes de la Résistance française.

(Applaudissements)

Et voici maintenant comment Combat donne la réponse :

« Ce qui a sans doute arrêté beaucoup d’hommes nouveaux devant le Socialisme, c’est son passé. L’image que nous gardions de lui n’était pas engageante. Nous l’avons connu faible et désarmé, plus prodigue de paroles que curieux d’action. En bref, nous étions arrêtés par quelques-uns de ses hommes et par la plupart de ses méthodes. Alors que tant de sentiments et d’idées nous rattachaient à lui, il ne nous a jamais paru à la hauteur de la dure époque que nous vivons. »

Camarades, sans doute ce jugement est-il dur, trop dur. Néanmoins, c’est ce que pense, je le répète, toute une génération combattante, que non seulement nous n’avons pas le droit de mépriser, mais que nous n’avons pas le droit de voir en dehors de nos rangs.

(Applaudissements)

Camarades, voilà le problème qu’il faut prendre à bras le corps. Comment renouveler notre Parti ? Comment faire en sorte qu’il soit, le signal lumineux autour duquel se groupent tous ceux qui sont avides d’action ?

Nous sommes les seuls qui puissions doter cette action d’une doctrine, car s’il y a une chose qui ne changera pas dans notre Parti, la seule chose qui ne changera pas, c’est notre doctrine fondamentale, c’est la doctrine de classe d’Engels, de Guesde, de Jaurès.

(Applaudissements)

Mais, si cette doctrine reste immuable, le reste doit changer, le reste, c’est-à-dire le recrutement, la structure et les méthodes du Parti.

Le recrutement du Parti, cela signifie que nous devons d’abord faire procéder à une épuration impitoyable.

Mais, qui donc va faire cette épuration ? Si nous n’y prenons pas garde, se sont les adhérents de 1939. Qui ont dormi pendant quatre ans qui vont faire cette épuration.

(Applaudissements)

Eh bien ! Nous ne le voulons pas. Nous voulons que l’épuration du Parti soit faite par ceux qui ont combattu pendant quatre ans.

(Nouveaux applaudissements)

C’est pourquoi la fédération du Rhône, celles au nom de qui je parle et bien d’autres se sont jointes à notre projet de résolution et demandant qu’on ne soit pas membre du Parti Socialiste simplement parce qu’on avait adhéré avant 1939. Mais, nous pensons que doivent être de droit membres du Parti taux oui ont lutté pour le Socialisme et pour la nation, pendant quatre années.

Ceux-ci doivent former, à l’origine, les cadres du Parti et c’est ceux-ci qui doivent procéder à une épuration sans haine mais sans faiblesse, parmi tous les adhérents du Parti.

Camarades, je m’excuse… Je demande encore cinq minutes pour terminer mon exposé.

(Mouvements divers)

L’orientation de notre Parti, pour son recrutement, doit être concentrée sur les jeunes, sur les forces françaises de l’intérieur, les FFI, sur les membres du mouvement de la libération nationale, sur les Socialistes chrétiens. Voilà les gens que nous devons amener à notre Parti.

Les méthodes de notre Parti doivent être telles qu’il soit outillé pour une action de masse. C’est-à-dire l’action même de ses militants dans les syndicats, dans les organisations de masses de la Résistance, dans les organisations des jeunesses, cette action doit être telle qu’une discipline de fer oblige tous les membres du Parti à travailler. Pas de membres honoraires, dans le Parti Socialiste.

Nous voulons néanmoins que cette discipline ne nuise pas à la dissuasion libre de notre Parti. Avant l’action, liberté totale de discussion; après l’action, liberté totale de critique; mais, pendant l’action, chacun à sa tâche et seulement à sa tâche.

Camarades, je terminerai par quelques mots sur la structure du Parti, certes, la base politique du Parti, c’est la section. Mais, nous voulons que chaque membre du Parti fasse obligatoirement partie d’un groupe de travail. Il ne suffit pas de discuter, il faut agir. Groupe de travail dans les entreprises, dans les administrations, dans les localités. Nous ne voulons pas que notre Parti soit un vague rassemblement de fédérations autonomes. Nous vouions que ces fédérations soient groupées en régions, seul moyen de donner à notre Parti un squelette interne dont il manque.

Nous voulons enfin que son Comité directeur qui pourra comprendre de vingt à trente membres, soit composé au moins pour la moitié de délégués régionaux.

Un dernier mot. Si nous voulons renouveler le Parti, il faut que nous marquions cette volonté. Nous nous engagerons dans cette voie nouvelle, si nous achevons l’épuration de notre Parti.

Notre Parti restera le Parti Socialiste. Mais, nous disons qu’il doit avoir une appellation nouvelle, ajoutée à celle-ci. nous voulons que ce soit un parti démocratique et révolutionnaire. C’est ainsi que nous proposons de l’appeler.

Nous proposons qu’il soit membre de la nouvelle Internationale ; l’Internationale n’existe plus, elle est à créer, nous voulons une nouvelle Internationale Socialiste pour amener à nous les éléments qui ont combattu, pour amener à nous cette jeune sève qui pousse à travers toute la France, nous voulons un Parti nouveau. Vive le Parti Socialiste démocratique révolutionnaire !

(Applaudissements)

Publicités

Une Réponse to “1944-11 Intervention au Congrès SFIO sur le nouveau Parti [Ferrat]”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] National de la SFIO (1946) * André Ferrat: Intervention au Congrès SFIO (1945) * André Ferrat: Intervention au Congrès SFIO (1944) * Jean Zyromski: Interventions au Congrès SFIO […]

    J'aime

Commentaires fermés


%d blogueurs aiment cette page :