1945-08 Intervention au Congrès SFIO sur l’union organique [Ferrat]

Camarades, je voudrais défendre ici l’opinion de ceux qui sont partisans d’une reprise rapide des pourparlers en vus de réaliser l’union organique de tous les courants Socialistes et ouvriers, que nous estimons nécessaires.
Je parlerai en particulier au nom de la fédération du Rhône.
Notre opinion, c’est que cette unité nécessaire ne peut se réaliser que dans un parti démocratique à structure fédérative, et non point dans un parti centralisé.
Quels sont donc, en effet, les grands courants d’opinion qu’il s’agit d’unir? Il s’agit d’unir le courant du Socialisme traditionnel que nous représentons. Il s’agit d’unir le courant qui est représenté actuellement par le Parti Communiste. Il s’agit d’unir aussi dans un même faisceau, ce courant Socialiste nouveau encore, quelque peu hésitant, qui est sorti des rangs de la résistance.
(Applaudissements)
Il s’agit de les grouper, sans discussion d’opinions philosophiques et religieuses, et nous pensons que la déclaration de principes de notre camarade Léon Blum peut parfaitement servir de base pour l’union de tous ces courants.
On nous dit – et c’est l’objection principale de ceux qui sont contre l’unité – on nous dit : cette unité est impossible parce qu’il subsiste des divergences fondamentales.
Oui, camarades, nous le savons bien, et lorsque l’on nous dit que le Parti Communiste, que nos camarades Communistes ont une politique qui est subordonnée à celle de l’état soviétique, nous ne pouvons et nous ne voulons pas le nier, nous le constatons.
Lorsqu’on nous dit que leur conception de la démocratie n’est pas la même que la nôtre, nous le savons très bien. Nous savons que, chez eux, l’idée de la démocratie, c’est une tactique, alors que chez nous, l’idée de la démocratie, c’est un principe.
(Applaudissements)
Nous savons que, chez eux, la conception de la démocratie, c’est la dictature de la majorité, et chez nous, c’est le respect des droits imprescriptibles de cette minorité.
(Applaudissements)
Nous savons très bien que leur conception même du Parti est différente de la nôtre.
Pour nous, notre conception marxiste du Parti, c’est qu’il doit être l’instrument capable de développer la conscience Socialiste des masses, alors que chez nos amis Communistes, il s’agit d’une arme pour mobiliser les masses par tous les moyens.
Oui, nous serions des myopes politiques, si nous ne voyions pas ces divergences fondamentales, et nous approuvons les articles de notre camarade Léon Blum sur la question des rapports psychologiques entre le Parti Communiste et l’Union Soviétique.
Nous savons que cela est absolument vrai, mais nous disons: Est-ce que c’est une raison pour s’opposer à l’unité? Nous disons: non.
(Applaudissements)
Il n’est pas vrai que parce qu’il existe des divergences, l’unité soit impossible dans un avenir très rapproché.
(Applaudissements)
Et voici pourquoi nous le pensons:
Nous le pensons parce que renoncer à cette unité ou la repousser aux calendes grecques, sous le prétexte de divergences, ce serait nous couper, pour une période qui pourrait durer de longues années, des grandes masses ouvrières, et peut-être de la partie la plus active et la plus combattive de la classe ouvrière.
(Applaudissements)
On nous dit : Non, nous éviterons cette coupure par la pratique de l’unité d’action.
Sans doute, sommes-nous partisans, et partisans fervents de l’unité d’action, mais constatons, et constatez tous que cette unité d’action, si elle peut empêcher le pire, si elle peut empêcher que les deux paris s’injurient et se tirent à boulets rouges, cette unité d’action est insuffisante pour créer le climat nécessaire à l’unité, et nous en avons la preuve depuis des mois.
(Applaudissements)
Par conséquent, l’unité d’action est incapable, à elle seule, surtout menée de la façon dont elle le fût, de briser cette « muraille de Chine » qui sépare les deux partis.
On nous dit aussi: certes, nous serons coupés de centaines de milliers et de millions d’ouvriers, mais les évènements se chargeront de nous donner raison.
Ils se chargeront de les convaincre de la justesse de notre politique.
Nous l’espérons bien aussi, mais nous disons que ceci se produira sans doute dans une échéance assez lointaine, et que ceux qui auront compris, parmi les rangs de nos amis Communistes, l’erreur de leur politique, seront tellement découragés, désillusionnés, désabusés, qu’ils quitteront tous le mouvement plutôt que de militer avec nous.
Par conséquent, il ne faut pas repousser l’unité de gaîté de coeur, repousser cette rupture avec la classe ouvrière, avec les arguments qu’on nous sort à l’heure actuelle.
Sans doute, si le Parti Communiste était quantité négligeable dans ce pays, ces arguments vaudraient quelque chose, mais nous savons, vous savez, et c’est un fait contre lequel nous ne pouvons rien, que le Parti Communiste est, à l’heure actuelle, en tant que parti, environ quatre fois plus nombreux que nous.
(Applaudissements. Bruits divers)
Je vous en prie!… Je ne peux pas fixer de pourcentage ni de chiffres.
Le président – Faites silence!!.. L’auditoire a rectifié de lui-même.
(Applaudissements)
André Ferrat (Rhône) – Je ne peux pas vous fixer de pourcentage. Je pense simplement que le Parti Communiste est un grand parti, nombreux. Il est, dans maints endroits, plus nombreux que le nôtre. C’est un fait. Nous pouvons le regretter, nous le regrettons tous.
(Bruits divers)
Nous serions des myopes de ne pas le constater. C’est un fait, on ne peut pas le nier.
Il est aussi un fait: cette influence puissante qu’il possède – et, croyez-le, nous le déplorons – sur une grande partie de la classe ouvrière organisée.
Le Parti Socialiste, en revanche, notre Parti, au contraire, s’il persiste à tourner le dos à une politique ferme d’unité, risque de perdre, dans les rangs ouvriers, en même temps qu’il gagnera dans les rangs de la petite bourgeoisie, et notamment de la petite bourgeoisie rurale.
(Applaudissements)
Là aussi, nous le déplorons tous, mais je vous adjure de comprendre que la meilleure façon d’établir une politique réaliste, c’est de voir faits, même s’ils sont douloureux pour notre Parti.  Il faut donc bien comprendre que nous ne pouvons pas rénover, sous le prétexte de divergences que personne de nous ne songe à nier, et que nous ne pouvons pas renoncer à la tâche fondamentale du Parti Socialiste.
Rappelez-vous, chers amis, que la classe ouvrière, non fécondée par l’idée Socialiste, est impuissante, et que l’idée Socialiste, si elle n’a pas comme substrat, comme base essentielle, la classe ouvrière, elle aussi, est impuissante.
(Applaudissements)
Dans ces conditions, il faut réaliser absolument ce contact de la base au sommet. Ainsi se pose le problème d’une unité non seulement d’action, mais d’une unité organique. Ici, nous affirmons que cette unité ne peut pas se réaliser sous la forme centralisée que nous propose le Parti Communiste.
(Applaudissements)
Nous disons que lorsque nous réclamons les garanties de la démocratie élémentaire, le Parti Communiste nous répond: Nous aussi, nous sommes démocrates, nous sommes encore plus démocrates que vous. Mais ce sont des paroles. Il faut voir, dans la pratique, comment se réalise cette soi disant démocratie dans un parti centralisé.
Nous disons qu’il serait illusoire, et au fond, criminel, de nous contenter de simples affirmations qui sont démenties par la réalité des faits.
(Applaudissements)
La conception du Parti Communiste – et je vous l’ai dit, et vous le savez bien – est celle-ci: ils conçoivent la démocratie comme une dictature de la majorité, et ils disent, dans les chartes mêmes que vous avez lues et relues, que leur parti nouveau, le parti unique, doit être un parti d’unité idéologique.
Nous disons: Non. C’est une contradiction dans les termes. Lorsqu’on veut s’unir, et réunir deux, trois, quatre courants idéologiques, actuellement, on ne peut pas le faire qu’en leur permettant de cohabiter fraternellement dans la même organisation, et non pas en voulant imposer une unité idéologique.
(Applaudissements)
Vouloir un parti avec l’unité idéologique, cela signifie refuser en pratique.
Il s’agit, par conséquent, de comprendre que si nous admettons la conception Communiste de la dictature des majorités et de l’écrasement systématique des minorités, les camarades qui sont mes amis, mes camarades, ceux que j’estime à cause de leur véhémence révolutionnaire, même au bout de six mois, seraient obligés de quitter ce parti centralisé.
(Applaudissements)
Par conséquent, vous le comprenez, le parti centralisé, ce ne serait pas l’unité, ce serait la scission en permanence, et cela, nous devons l’éviter à tout prix.
(Applaudissements)
Par conséquent, l’unité ne peut se réaliser que sous une forme qui, structurellement et dès le départ, nous donne les garanties nécessaires, à savoir: la forme fédérative.
Qu’est-ce que c’est que la forme fédérative? Qu’est-ce qu’un parti fédératif? Ce n’est pas une invention de l’esprit: c’est une chose qui existe, qui a existé, et dont la structure même du Parti Travailliste en Angleterre nous offre encore un exemple: ce Parti dans lequel pouvaient exister à la fois, il y a seulement quelques décades, à la fois l’indépendant Labour Party et la Fabian Society. Par conséquent, c’est une réalité concrète et historique que nous avons devant nous, et non pas je ne sais quelle construction abstraite.
C’est aussi ce que disait Jaurès, et je termine sur cette citation de Jaurès que je vous supplie de pas oublier.
En 1897, lorsqu’il adjurait les Socialistes de s’unir, dans son fameux appel à l’unité Socialiste de 1897, Jaurès disait ceci:

« Il ne s’agit point d’une unité despotique et morte. Les diverses organisations Socialistes peuvent et doivent subsister, mais il faut qu’elles puissent toujours se concerter et délibérer cordialement pour l’action commune, dans un même parti. »

Eh bien, nous sommes d’accord pour réaliser cette grande tâche, dans un parti qui groupera les adhérents en commun, de la base au sommet, avec les assemblées de base et les comités communs, aux différents échelons. En même temps, le courant Socialiste, comme le courant Communiste, comme d’autres courants, auront leur autonomie, leurs propres et particulières assemblées de base, leur comités et leur presse, et c’est le faisceau de ces courants qui formera enfin ce parti unique, le seul qui soit capable de réaliser vraiment l’unité ouvrière dans ce pays.
(Applaudissements)

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    […] Irak (2006) * Marceau Pivert: Interventions au Conseil National de la SFIO (1946) * André Ferrat: Intervention au Congrès SFIO (1945) * André Ferrat: Intervention au Congrès SFIO (1944) * Jean Zyromski: Interventions au […]

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