1947-06 Lettre ouverte au Parti Communiste Internationaliste

Une première version avait été mise en ligne sur MIA qui était une traduction de l’espagnol par S.J. d’après Documentación histórica del trotsquismo español 1936-1948 (1996); mis en ligne par la Fondation A. Nin. La présente version est conforme au texte français (Congrès de la IV° Internationale, Rodolphe Prager d’après Bulletin intérieur du SI de la IV° Internationale, N° spécial, décembre 1947), augmenté (puisqu’il y a des coupures par rapport au BI) de passages de traduction de la version espagnole. Une version définitive ne sera possible que lorsque nous mettrons  au moins la main sur le BI de 1947 et vérifierons si possible qu’il s’agit bien du même texte que la lettre de juin 1947.

Chers camarades:

Deux ans après la fin de la guerre la plus dévastatrice et réactionnaire que l’histoire ait connu, le parti français affronte une grave crise, expression de la crise de l’Internationale, elle-même reflet de l’énorme crise dont souffre le mouvement ouvrier mondial de façon toujours plus aiguë au fil des ans. C’est à l’aune de ses deux causes déterminantes que la IV° Internationale et le mouvement ouvrier mondial doivent donc juger la situation actuelle du parti français et lui chercher une sortie de crise.

« La crise de l’humanité -répétions-nous mille fois avec L. D. Trotsky- est une crise de la direction révolutionnaire. » Toutes les explications qui essayent de reporter la responsabilité de l’échec de la révolution sur les conditions objectives, le retard idéologique ou les illusions des masses, sur la puissance du stalinisme ou l’attraction illusoire de l' »Etat ouvrier dégénéré », sont erronées et seulement bonnes à disculper les responsables, à détourner l’attention du véritable problème et obstruer sa solution. Une authentique direction révolutionnaire, étant donné le niveau actuel des conditions objectives pour la prise du pouvoir, doit vaincre tous les obstacles, surmonter toutes les difficultés, triompher de tous ses adversaires. L’état dans lequel se trouve le parti en France, centre de l’Europe, encore noyau irradiant le monde, n’est en aucune façon satisfaisant.

(…) Le mouvement ouvrier mondial aurait dû triompher du vieux monde capitaliste et de la contre-révolution russe pendant la guerre ou juste après. La guerre était, en même temps, le résultat de la crise du mouvement ouvrier mondial et l’occasion de sa reprise et sa victoire définitives. Les causes idéologiques de la crise devaient être détruites, et avec elles les organisations responsables. Mais il s’est produit l’inverse. Les organisations responsables et actrices de la crise ont accru leur domination organique sur la classe des travailleurs, l’enchaînant plus fortement qu’avant au système général de la contre-révolution mondiale. Nous, au contraire, n’avons nulle part atteint la force organique, l’autorité idéologique et le prestige combatif qui donnent son nom à un parti révolutionnaire. Ce résultat ne peut en aucune manière être fortuit et toujours justifié comme résultant des circonstances objectives.

La crise du mouvement ouvrier mondial s’est ouverte sur la place publique en 1914, par la désertion de la Seconde Internationale passée dans le camp capitaliste. La révolution russe, en 1917, a engagé un vigoureux redressement, mais peu après le thermidor stalinien est venu agréger ses propres facteurs de crise idéologique au vieux facteur réformiste. Depuis lors le stalinisme a continuellement accentué sa dégénérescence, tirant son prestige de pays de la révolution, en tirant aussi argent et directives de la caste qui détruisait cette même révolution. Grave, très grave et coûteuse pour le prolétariat avait été la désertion social-démocrate, mais l’intransigeance des bolcheviks en avait limité l’importance et le triomphe du prolétariat russe la condamnait à une défaite prochaine assurée. En se retournant contre la révolution russe, en s’attachant la Troisième Internationale, le thermidor stalinien rejoint la désertion social-démocrate, empêchant la reconstruction du mouvement ouvrier dont il a lui-même aggravé la crise. De la révolution chinoise à la révolution espagnole, le stalinisme poursuit son processus de dégénérescence, qui commence dans la l’opportunisme idéologique avec la complicité avec la petite-bourgeoisie et la bourgeoisie du Kuomintang et culmine dans la réaction capitaliste avec la destruction de ses propres mains d’une révolution triomphante le 19 juillet 1936. Ce parcours reproduit l’évolution du Thermidor stalinien en Russie, qui va de la suppression de la démocratie prolétarienne et de l’opposition de gauche à l’extermination de la vieille garde bolchevique et de dizaines de milliers de militants, aux procès de Moscou et à l’assassinat de Trotsky, en écho des procès. Le gouvernement russe et son appendice externe, le stalinisme mondial, ont dépassé la vieille social-démocratie, tous deux étroitement unis dans l’origine de la puissante et dangereuse crise du mouvement ouvrier mondial. Avec en plus à sa disposition la GPU, police organisée internationalement et subventionnée à coup de millions !

Le premier point à comprendre dans la situation mondiale et si on ne le comprend pas toute l’action demeure stérile, c’est que l’État et le gouvernement russe actuel, loin d’avoir pour base quelques restes de la Révolution bolchevique de 1917, représentent face à elle la contrez-révolution la plus féroce et la plus complète. A lui seul, le gouvernement russe actuel a contribué à la déroute de la révolution mondiale et plongé les masses dans une prostration beaucoup plus que les vieux gouvernements capitalistes réunis. Oui, la politique de la Russie et du stalinisme mondial, expression de ses intérêts économiques, s’abat sur les aspirations et les espérances humaines bien plus lourdement que le capital financier de Wall Street et de la City avec leur armée et leur police respective.

Sans Moscou et le stalinisme mondial ou bien la guerre impérialiste aurait été évitée grâce à la révolution européenne ou bien elle aurait été transformée rapidement et victorieusement en guerre civile. L’action spontanée des masses se dirigeait dans ce sens sous l’occupation nazie, mais le stalinisme et le capitalisme mondial dans une union parfaite la détournèrent vers la guerre impérialiste au moyen des mouvements nationaux. Nous nous trouvons ainsi aujourd’hui devant la domination la plus complète et la plus réactionnaire du monde par les trois Grands victorieux, ce qui constitue une menace perpétuelle de nouvelles guerres impérialistes et donne aux masses l’amère sensation d’être frustrées. la crise du mouvement ouvrier mondial se résume donc dans la capacité organique du stalinisme (la social-démocratie a peu d’importance) à enterrer l’activité des masses pendant et après la guerre dans la tombe creusée en commun par les vieux révolutionnaires et la contre-révolution russe en dépit de leurs querelles.

En sa qualité de noyau régénérateur, la IV° Internationale aurait dû se développer comme parti mondial luttant pour transformer la guerre impérialiste en guerre civile, adaptant sa tactique, ses lignes générales et les consignes aux changements qui se produisirent et se manifestèrent clairement pendant la guerre. La persistance à appliquer des consignes et tactiques dépassées par les événements, la non-correction de certaines fautes, entraîna un grave préjudice politique et organique pour l’Internationale. on ne peut douter un seul instant que ceci ne soit la cause de notre faible développement et de la crise particulière que traverse l’Internationale, crise exprimée par les diverses tendances et sous-tendances au point de vue contradictoire, voire diamétralement opposé, sur les problèmes les plus importants.

(…) Oui, l’Internationale, ou ses principaux partis du temps où elle n’existait pas comme centre d’orientation, ont commis de graves erreurs et ont persisté avec des mots d’ordre qui doivent être abandonnés. Mais la principale erreur c’est qu’aujourd’hui même elle ne semble pas disposée à corriger les erreurs passées et à abandonner les mots d’ordre périmés, et nous devons tous être mobilisés contre cela, sans quoi ce serait funeste.

Prenons les principaux problèmes dans l’ordre chronologique:

La lutte contre la guerre impérialiste

A ce sujet, on ne peut guère parler de l’Internationale car le centre international, coupé de tout contact avec les sections d’Europe et d’Asie, n’existait pratiquement pas. Mais il est possible au contraire de parler des différents partis. Le plus en vue, celui qui par sa situation géographique, ses conditions de légalité et sa capacité de rayonnement apparaissait automatiquement comme le représentant de la politique de la IV° Internationale, a-t-il su maintenir face à la guerre impérialiste une attitude intransigeante révolutionnaire et internationaliste ? Non, franchement non. Une autre réponse ne servirait qu’à rendre difficile une solution positive à nos difficultés, si ce n’est à les aggraver. Devant la guerre, le parti américain eut une attitude opportuniste assimilable à celle adoptée par le centrisme, et incompatible avec celle que nous devons avoir. Il la définit lui-même comme non-appui, transformation de la guerre impérialiste en véritable guerre contre le fascisme, opposition politique, etc., et en général il s’abstint de toute agitation et de tout travail spécifique contre la guerre, tant au front qu’à l’arrière. Et la politique de ce parti apparut devant le monde pendant des années comme étant la politique officielle de la IV° Internationale. D’autre part, ce qui existait alors comme centre international accepta tacitement cette politique comme bonne. Évidemment, la politique du parti américain entraîna vers l’opportunisme tous les groupes de la IV° Internationale dans le monde.

Suivant cet exemple, ou du moins s’abritant derrière lui, le parti anglais lui-même, quoique se situant à la gauche du parti américain, affaiblit sa politique en face de la guerre de façon centriste. Il y eut d’autres irradiations opportunistes dont nous ne croyons pas nécessaires de parler ici. Il suffit de signaler le fait pour des discussions postérieures.

(…) Les camarades qui pendant l’occupation, dans de terribles conditions, ont continué la lutte générale pour la révolution sur la base de nos idées, se sont montrés redevables de l’estime et de l’admiration de toute l’Internationale. Notre respect et notre amitié va à tous ceux qui sont tombés et ceux qui continuent. C’est cela même qui nous oblige à signaler les erreurs qui entravent aujourd’hui la croissance de l’organisation et la marche révolutionnaire. Pour résoudre positivement sa crise, pour aider l’Internationale à résoudre la sienne, le parti français doit analyser sa conduite et celle de l’Internationale pendant la guerre impérialiste, et condamner les opportunismes et les vacillements. L’erreur la plus grave dans ce domaine vient de la nouvelle direction mondiale élue dans la préconférence d’avril 1946. Jusqu’à aujourd’hui, plus d’une année s’est passée et la discussion sur la politique des principaux partis pendant la guerre impérialiste n’a pas été amorcée. Cette erreur est d’autant plus impardonnable que la direction avait à sa disposition d’importants documents permettant d’ouvrir cette discussion. Cette erreur peut être d’autant plus grave pour le mouvement que la nouvelle direction se refuse à mettre comme premier point de l’ordre du jour du congrès mondial, en préparation, l’attitude de nos principaux partis devant la guerre impérialiste et les mouvements nationaux. Une erreur peut être grave ou très grave, mais un parti qui sait les corriger poursuivra son chemin vers la révolution. Une erreur non rectifiée produit la phtisie théorique, l’ankylose organique, la destruction tôt ou tard. (…)

Les mouvements de résistance nationale sous l’occupation hitlérienne

Il y a dans l’Internationale des positions de toutes sortes, depuis celles qui ont ouvertement soutenu l’entrée de nos partis dans les Comités de Résistance; jusqu’à celles qui n’ont voulu aucun compromis avec eux, en passant par celles qui les ont plus ou moins subrepticement favorisé. Sous l’occupation – hier par les troupes allemandes, aujourd’hui par les troupes yankees, russes et anglaises – un phénomène nouveau s’est présenté au mouvement ouvrier par la décomposition du capitalisme, et il était jusqu’à un certain point naturel qu’apparaissent en notre sein des positions très variées. Elles seraient sûrement apparues quant bien même nos partis auraient tous maintenu une attitude intégralement internationaliste. Mais ce ne fut pas le cas, il y a eu des tendances opportunistes qui ont abandonné le défaitisme révolutionnaire, et des tendances internationalistes qui l’ont maintenu en tous moments. On peut ainsi cataloguer les diverses positions prises à propos des mouvements nationaux, les tendances opportunistes se prononçant plus ou moins en leur faveur et les tendances internationalistes contre. Celles-ci considéraient la lutte contre l’Occupation comme une « guerre antifasciste », celles-là voyaient une guerre impérialiste ; celles-ci ont ainsi vu dans les mouvement de Résistance un élément positif dans la lutte contre le fascisme, et celles-ci que les peuples avaient commencé à transformer la guerre impérialiste en guerre civile. Les uns ont soutenu le guérillérisme et le sabotage, instruments des mouvements nationaux, tandis que les autres les ont combattus comme méthodes nationalistes incompatibles avec l’objectif supérieur de transformation de la guerre impérialiste en guerre civile.

Il ne s’agit pas que d’un problème rétrospectif. L’attitude que l’on a aujourd’hui face à la Russie et au stalinisme mondial dépend dans une large mesure de l’attitude qu’on a pu avoir face aux mouvements nationaux, dont le stalinisme étaient partout la principale composante, de la Pologne à la Yougoslavie et de la France à la Belgique. Aujourd’hui même l’Europe est entièrement occupée par les Trois Grands. […] L’Occupation n’est pas le résultat propre de tel ou tel impérialisme, mais de l’impérialisme comme facteur mondial à l’époque actuelle, la dénomination « impérialisme » incluant la contre-révolution russe. Le problème est absolument lié avec celui de la « défense inconditionnelle de l’U.R.S.S. », et c’est pourquoi les deux doivent être au premier chef étudiés, dans chaque parti et au prochain Congrès mondial. Sans corriger les erreurs commises sur ces questions nous ne verrons jamais un véritable parti révolutionnaire mondial (…).

« Défense inconditionnelle de l’URSS » !

L’idée de la défense de l’URSS n’est pas comme le pensent malheureusement certaines tendances absolument « consubstantielle » de notre mouvement. Le critère  qui a toujours présidé à notre attitude devant ce problème est le suivant: la défense de l’URSS dans une guerre contre des ennemis extérieurs aide-t-elle ou porte-t-elle préjudice à la révolution mondiale? La réponse dépendait naturellement de l’estimation que l’on avait sur la nature sociale de l’URSS et de cette question: restait-il quelque chose de la révolution d’Octobre qui méritât d’être défendu. Il est impossible que nous analysions ici ce problème. Nous ne pouvons procéder que par affirmations, puisque notre intention est de faire réfléchir et de faire discuter l’Internationale. Le déroulement de la politique extérieure russe, au fur et à mesure que les armées du Kremlin s’avançaient vers l’Occident, révélait une contradiction de plus en plus aiguë avec la notion de l’ « État ouvrier dégénéré » basée sur les restes de la révolution prolétarienne et sur laquelle reposait l’idée de la défense inconditionnelle. Tout en le regrettant beaucoup, car la direction mondiale fait partie de notre organisation et de nous-mêmes, nous ne pouvons cachezr que le secrétariat de l’Internationale a manqué à ses plus élémentaires devoirs, en ne mettant pas en discussion, le jour qui suivit sa constitution, si la « défense inconditionnelle de l’URSS » était toujours un mot d’ordre favorable à la révolution mondiale, ou bien s’il apparaissait comme incompatible avec elle à la lumière des terrible événements qui s’étaient déroulés. Tout simplement, le secrétariat international a ignoré ces événements et a continué à soutenir la défense inconditionnelle, et à influencer dans ce sens l’Internationale. Sans faire autre chose ici qu’affirmer, nous vous déclarons, camarades du parti français et de l’Internationale, que la « défense inconditionnelle » de l’URSS se révèle comme incompatible avec la défense de la révolution mondiale. la défense de l’URSS doit être abandonnée et très rapidement, car elle entrave tous nos mouvements, émousse notre progression théorique, et nous donne aux yeux des masses une physionomie stalinisante. Il est impossible de défendre l’URSS et la révolution mondiale en même temps, [c’est] l’une ou l’autre. Nous nous prononçons pour la révolution mondiale et contre la défense de l’URSS, et nous vous invitons à faire de même. Gardez-vous surtout de ces tendances qui cachent leur opportunisme devant la guerre impérialiste et devant la situation présente en tirant vanité de leur fidélité au programme de la IV° Internationale sur la question de l’URSS. Ce genre de fidélité est destructive et semblable à celle des « vieux bolcheviks » de 1917 au sujet de la vieille théorie, pleinement bolchevique, de la dictature démocratique du prolétariat et des paysans devant laquelle Lénine apparut comme un révisionniste. Pour continuer à être fidèle à la tradition révolutionnaire du bolchevisme, Lénine rompit avec des idées essentielles du bolchevisme, exécutant dans son parti une révolution préalable qui permit celle d’Octobre. Pour être fidèles à la tradition révolutionnaire de la IV° Internationale, nous devons abandonner la théorie trotskyste de la défense de l’URSS et nous accomplirons ainsi dans l’Internationale une révolution idéologique indispensable à l’aboutissement de la révolution mondiale.

Ceci est sans aucun doute la question la plus importante qui demeure en litige dans notre mouvement, car d’elle dépendent plus ou moins toutes les autres. Si la tendance hostile à la défense de l’URSS peut être accusée de révisionnisme, son révisionnisme a le même caractère que celui de Lénine en 1917. Si par contre l’emporte la tendance défensiste, alors surgira un nouveau réformisme, semblable à celui des vieux bolcheviks de 1917, lorsque Lénine intervint avec les Thèses d’avril. En effet, les partisans de la défense arrivent à cette conclusion que, lorsque la caste contre-révolutionnaire russe entre dans les pays d’Europe et d’Asie « elle se voit obligée » d’exproprier le capitalisme et d’adapter l’économie aux formes de propriété existantes en Russie, formes qu’eux-mêmes considèrent comme socialistes et surgies de la révolution. Lorsque Thorez, Togliatti et d’autres leaders staliniens ont parlé de nouvelles voies ouvertes pour la réalisation du socialisme sans passer par la révolution, ils avaient en tête grosso modo cette même idée. Mais la soi-disant expropriation du capitalisme ne consiste pas dans la nationalisation, plus ou moins complète, avec ou sans indemnité, cela n’a pas d’importance, des moyens de production. D’autre part, la nationalisation est le produit automatique de la concentration du capital dans son époque d’évolution, c’est-à-dire de dégénérescence et de décomposition. D’autre part, le prolétariat européen s’empara, il y a deux ans, des moyens de production. En les nationalisant, les Russes – comme le firent aussi les Anglais et les Américains par ce procédé, ou par la dévolution au capitalisme privé – réalisaient une opération d’expropriation du prolétariat. Et c’est ainsi que les partisans de la « défense inconditionnelle » ont présenté l’expropriation du prolétariat pratiquée par les troupes russes avec l’aide des partis staliniens et réformistes, comme progressive, presque révolutionnaire., comme quelque chose que le prolétariat devrait défendre. Là est contenu en puissance – et c’est peu dire – toute une tendance réformiste.

Gouvernement stalino-réformiste et front unique avec le stalinisme

En France, cette idée est représentée concrètement par la formule: « gouvernement PS-PC-CGT », formule commune à la tendance Craipeau et à la tendance Frank qui partagent en outre la théorie, puissamment réformiste, de la défense de l’URSS et la majorité des idées qui portent préjudice au mouvement français. Sur ce point, nous devons nous limiter à des affirmations, car l’analyse de ce problème ne pourrait être contenue dans les proportions raisonnables d’une lettre ouverte. Dans sa totalité, la position face à cette consigne dépend de la position face à la défense de l’URSS, et d’une manière plus générale de l’appréciation des conditions actuelles du capitalisme et de l’état de conscience des masses. Lorsqu’en 1917, les bolcheviks se prononcèrent pour l’idée du gouvernement menchevik (chasser du gouvernement les ministres bourgeois), ils le faisaient en tenant compte d’une part des illusions des masses envers les mencheviks et la démocratie bourgeoise — illusions totales à ce moment — et, d’autre part, en tenant compte de la nature des contradictions entre les mencheviks et les anciennes classes, contradictions qui avaient obligé les premiers à accorder bon gré mal gré de plus grandes libertés aux masses et à l’avant-garde révolutionnaire, ce qui permettait à ces masses de condenser leur expérience en lui donnant une forme organique et de passer aux étapes supérieures de la lutte. L’existence des soviets, légalement admise par le gouvernement Kerensky et auxquels participaient en front unique les mencheviks, les BL et les SR, permettaient ce développement. De telles conditions existent-elles aujourd’hui ? Évidemment non en ce qui concerne la social-démocratie, et plus évidemment non en ce qui concerne le stalinisme. Nous ne croyons pas nécessaire d’indiquer ici l’évolution conservatrice suivie par la social-démocratie pendant ces dernières années, le stalinisme est aujourd’hui mille fois plus dangereux pour la révolution car il représente les idées et les intérêts d’une contre-révolution triomphante en Russie, qui offre au monde —et d’une façon plus immédiate à l’Europe — son expérience, sa puissance, sa solution particuliere contre le prolétariat en marche vers le socialisme. Les partis staliniens sont aujourd’hui les représentants et les disciples de la contre-révolution installée au Kremlin. Comparés à eux, les mencheviks de 1917 étaient très révolutionnaires. Les consignes de front unique et de gouvernement formé de leaders … des formes de la démocratie prolétarienne existant dans les soviets, qui — et ceci est très  important — furent créés et se maintinrent grâce à la collaboration des mencheviks et des socialistes-révolutionnaires. Le stalinisme est aujourd’hui incompatible avec toute forme de démocratie prolétarienne. Partout où a surgit un pouvoir révolutionnaire, depuis l’Espagne jusqu’à Varsovie, Paris et Milan, le stalinisme s’est employé à le détruire. Le stalinisme ne peut permettre que les révolutionnaires prennent la parole. Le schéma de front unique et de gouvernement PS-PC-CGT ne peut d’aucune manière faciliter la création d’organismes de la démocratie et du pouvoir prolétarien, et tout gouvernement stalinien ou d’influence stalinienne entraîne avec lui une impérieuse tendance à supprimer physiquement l’avant-garde prolétarienne. Il est donc urgent et nécessaire que le PCI et notre mouvement international rejettent ces deux mots d’ordre périmés aujourd’hui. L’exemple d’Europe orientale n’est-il pas assez éloquent?

D’autre part, le prolétariat n’a plus aujourd’hui de véritables illusions sur la démocratie bourgeoise, sur la social-démocratie et sur le stalinisme. Ce qu’il redoute, c’est de se trouver emprisonné dans les appareils organiques des deux tendances, celle du stalinisme surtout. A ceci contribue, dans une large mesure, l’inexistence d’une organisation révolutionnaire qui lui inspire confiance, c’est-à-dire directement ou indirectement notre politique actuelle. Hier, il était encore nécessaire au prolétariat de passer par les expériences des gouvernements constitués par des leaders ouvriers  pour comprendre que la révolution était l’unique issue possible. Aujourd’hui non. Il faut être aveugle pour ne pas le voir. L’expérience a été longue et douloureuse. Le prolétariat comprend qu’il n’y a pas d’autres solutions à ces problèmes que la révolution, mais il se montre pessimiste, inerte au sein des organisations traditionnelles, car il ne voit aucune autre organisation qui lui offre des possibilités de faire cette révolution. Il romprait difficilement avec son pessimisme et son inertie, si nous – vers qui converge un peu de son espérance, sans que nous puissions pour cela lui inspirer la confiance qui le pousserait à agir – lui conseillons encore de voir la façon de gouverner de Thorez. Puisse-t-il ne jamais la voir. Pour inspirer confiance au prolétariat et le pousser à la rupture avec les organisations qui l’emprisonnent le plus indiqué serait la création d’un front unique avec toutes les organisations ouvrières minoritaires qui s’opposent à la collaboration de classes et prennent le parti de la révolution et de la démocratie prolétarienne en général. Ainsi le  prolétariat verrait un noyau relativement fort rompre le cercle asphyxiant tracé autour de lui par le stalinisme et le réformisme. En résumé, le mot d’ordre de gouvernement PS-PC-CGT tel qu’il a été employé en France ou de gouvernement stalinien-réformiste en général est aujourd’hui complètement erroné et sert uniquement à maintenir les masses là où elles sont et aussi – il est pénible mais nécessaire de le dire — à développer les nouvelles tendances réformistes qui existent en puissance au sein de la IVe Internationale.

Il est impossible de ne pas vous dire, camarades du PCI français, que la crise de votre parti en particulier et de l’Internationale en général ne se résoudra pas en appuyant la tendance Frank contre la tendance Craipeau, mais en appuyant les deux tendances qui se prononcent contre  la défense de l’URSS et contre le mot d’ordre du gouvernement PC-PC-CGT. La fidélité au trotskysme n’est pas la fidélité à la parole écrite, mais à l’esprit révolutionnaire du trotskysme. Entre les deux tendances qui aujourd’hui semblent les plus fortes en France, la moins mauvaise serait celle qui offrirait au parti un régime permettant, au moment de la discussion la plus  large et la plus démocratique, de réaliser les les changements politiques nécessaires actuellement.

Les nationalisations

Faisant suite à ce que nous avons écrit plus haut, notre opposition  au mot d’ordre des nationalisations est logique. Dans les moments révolutionnaires, les nationalisations ont servi tant à la contre-révolution russe qu’à la contre-révolution de plus pure souche bourgeoise à exproprier le prolétariat qui entrait en possession des moyens de production, et dans les moments de passivité des masses à concentrer la propriété dans les mains de l’État – fétiche religieux et oppresseur —, Etat qui entravait les grèves, empêchait la démocratie — service de police stalino-réformiste dans les usines de France – et entreprenait la création d’un mot d’ordre corporatif.  Face à ce mot d’ordre périmé, nous devons mettre en avant celui d’expropriation du capitalisme et de destruction de son État par des comités ouvriers démocratiquement élus. Chaque conflit ou chaque situation qui se présenteront entre le capitalisme et le prolétariat doivent faire comprendre à celui-ci que les nationalisations aggravent la situation loin de favoriser ses intérêts et ceux de la révolution en général. La consigne d’expropriation doit devenir chaque jour plus compréhensible pour le prolétariat. Nous croyons notre part qu’elle l’est déjà dans ce qu’elle a de plus général. L’internationale n’a pas eu de politique révolutionnaire pendant la guerre, ou plus exactement elle n’a pas eu de politique. Elle sommeillait pendant que ses partis les plus en vue, principalement le SWP suivait une politique complètement opportuniste de « triomphe révolutionnaire » face à la guerre en même temps qu’il s’érigeait en dépositaire de la fidélité au programme (quelle partie du programme est plus importante que la lutte contre la guerre ?) et mettait surtout en avant la défense de l’URSS. Nous disons à ces tendances qui ne sont pas absentes dans le parti français qu’elles ont rompu avec le programme dans ce qu’il a d’essentiel, et que seule une rectification complète, honnête et faite d’une façon critique leur permettra de parler de fidélité au programme sans engendrer la confusion. Mais il existe d’autres tendances dont la fidélité au programme est pus véritable, qui devraient se mettre en garde contre elles-mêmes car elles risquent de permettre que l’Internationale tombe entre les mains de tendances opportunistes dangereuses pour sa force organique, ce qui amènerait sa mort idéologique. Notre programme doit être adapté aux changements gigantesques survenus pendant la guerre. C’est là que demeure la fidélité et non dans la répétition inaltérable, et encore moins dans la répétition partielle qui laisse de côté le défaitisme révolutionnaire et interprète le reste sous une forme droitière.

La destruction criminelle de la révolution espagnole par le stalinisme principalement et le commencement immédiat de la guerre impérialiste marque la fin d’une étape qui avait été ouverte par la fin de la guerre impérialiste antérieure et le triomphe de la Révolution russe. Tout a subi des transformations importantes, le vieux capitalisme et la Russie stalinienne , l’attitude générale des masses et leurs idées envers la démocratie bourgeoise et les organisations traditionnelles. L’Europe est une vaste prison, un champ de torture dont les gardiens et les tortionnaires sont tantôt de nationalité allemande et italienne, tantôt américaine, française, anglaise et russe. Une nouvelle étape est née dans l’implacable lutte de notre époque pour trouver une solution révolutionnaire à ces conflits. Notre programme ne peut être le même exactement que lors de l’étape antérieure. S’il veut continuer à être authentiquement évolutionnaire, il doit se modifier.

Nous ne doutons pas un seul instant que la cause fondamentale de la crise du parti français et de l’Internationale se réduit aux opportunisme d’hier face à la guerre impérialiste et aux mouvements de résistance et à l’inertie idéologique qui empêcha de changer à temps ce qui était nécessaire. Aujourd’hui, cette inertie continue, sous l’égide de la nouvelle direction mondiale. La crise ne fera qu’empirer si on ne la résoud pas en adoptant les changements mentionnés dans cette lettre.

(…) Le prochain congrès du Parti Communiste Internationaliste aura une importance énorme pour l’avenir de notre mouvement mondial. Il est nécessaire que les problèmes exposés ici soient dûment examinés ; pour sauver le parti, il est nécessaire que tout le parti, incluant les fractions Craipeau et Frank, se rende compte de l’urgence de changer radicalement ses positions sur les points indiqués ici; il est nécessaire de reconsidérer notre programme de transition en général, et de se mettre en conditions d’aider énergiquement l’Internationale à effectuer sa propre révolution idéologique.

(…) Une fois de plus, la fidélité au trotskysme n’implique pas la répétition littérale de ce que le trotskysme a affirme hier, en supposant même que ses affirmations ne soient pas déformées d’une façon droitière. La fidélité au trotskysme est la rectification sincère, décidée, de quelques affirmations qu’il fit hier. La révolution est aussi révolutionnaire, elle a besoin de modifier et de nier radicalement ses propres affirmations antérieures. oui, la révolution est révolutionnaire.

A bas le conservatisme « trotskyste »,
A bas le fétichisme « trotskyste »,
Finissons-en avec la défense inconditionnelle de l’URSS,
Pour une Internationale idéologiquement ferme et rénovée,
Vive la révolution prolétarienne française,
Vive la révolution mondiale,
Vive la IV° Internationale.

Mexico, juin 1947.
Natalia Sedova-Trotsky, Benjamin Péret, G. Munis.

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