1958-06 Mort de Marceau Pivert

Mouvement National Algérien

Le 3 juin 1958, la Fédération de France du MNA rendra hommage à cet « ami de Messali Hadj… et de tous les opprimés… Ce que représentait pour nous Marceau, c’est tout un monde d’honnêteté, de loyauté et de fraternité. C’est bien grâce aux hommes de sa trempe que les Algériens ont pu conserver avec le peuple français et sa classe ouvrière ce lien qui sauve aujourd’hui l’honneur de notre lutte à tous, au milieu de tant d’erreurs et d’incompréhension. Marceau Pivert nous a fait aimer la lutte des travailleurs du monde entier »

(Bulletin intérieur du MNA du 20 juin 1958).

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Paru dans Preuves: cahiers mensuels du Congrès pour la liberté de la culture

Marceau Pivert

Nous ne lirons plus, nous n’entendrons plus Marceau Pivert. Durement touché comme combattant de la première guerre mondiale, le leader socialiste révolutionnaire luttait depuis de longues années contre la maladie. Sur son lit de souffrances, il continuait à écrire ses articles vigoureux, à entretenir une correspondance énorme avec la plupart des courants socialistes non conformistes du monde entier, à voir et à convaincre les militants, jeunes ou anciens.

Certes, son vocabulaire extrémiste résonnait pour beaucoup comme une complainte nostalgique des époques héroïques plus que comme un chant de l’avant-garde. Mais l’homme chargeait les mots de sa foi, de sa volonté, de son dévouement. Pour lui, il n’était d’Allemagne que de Rosa Luxembourg et de Karl Liebknecht, de Grèce qu’archéo-marxiste, d’Américains que du  » troisième front », d’Espagnols que du POUM et d’Israéliens que partisans de l’entente avec les Arabes. Jusqu’à hier, la fédération parisienne du parti SFIO demeura sous son influence. L’honnêteté de l’homme en imposait. A la cérémonie funèbre, il n’y avait, comme drapeau, que celui des Jeunesses socialistes, exclues. Mais, rassemblés pour rendre hommage à ce professeur qui, toute sa vie, voulut être du peuple, quelques centaines de lutteurs de tous âges et de toutes nationalités témoignaient de la constance des uns, de la fidélité des autres. Et certains adversaires de tendance, venus saluer le romantique qu’ils avaient écarté pour des raisons tactiques, ont sans doute senti qu’au bout de leurs accommodements ils avaient perdu la raison même de leur socialisme. Parmi toutes ces fleurs d’un rouge uniforme, la fleur bleue était regrettée.

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Marceau PIVERT par Etienne WEILL-RAYNAL

Paru dans La Revue socialiste.

Marceau nous a quittés pour toujours : il ne sera plus parmi nous pour mener la lutte de la démocratie et du socialisme. Nous voudrions retracer ici, pour tous ceux qui l’ont connu et aimé, d’après les souvenirs d’un de ses plus vieux et fidèles amis, ce qu’a été l’action de Marceau Pivert pour la cause à laquelle il a consacré toute sa vie.

Ses grands-parents étaient cultivateurs; ses parents tenaient une auberge de campagne, dans un village de Seine-et-Marne, aux confins de l’Yonne. Elève à l’Ecole Normale d’instituteurs de la Seine, il en sortit en juillet 1914, quelques jours avant la grande guerre. Mobilisé avec la classe 1915 dans l’infanterie, il était évacué du front en 1917 pour une grave maladie due à la pollution des eaux, et il était réformé à 60 %. Nommé instituteur dans la Seine en 1917, Marceau Pivert devient après la guerre élève à l’Ecole Normale supérieure de Saint-Cloud pendant deux ans et il est promu professeur de sciences dans l’Yonne, au collège de Sens. Il a en effet élargi les connaissances acquises à l’Ecole Normale de la Seine; il obtient plusieurs certificats et diplômes, délivrés par l’enseignement supérieur, de sciences exactes, de psychologie, de sociologie et de morale; jusqu’à la fin de sa vie, ce militant du socialisme, dont la lecture était prodigieuse, devait suivre les progrès accomplis dans les sciences mathématiques et physiques.

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Paru dans Le Monde libertaire N°40:

MARCEAU PIVERT N’EST PLUS …

Celui qui nous quitte était digne du socialisme si le socialisme n’était pas digne de lui. Fidèle à ses pensées et à son idéal il avait bien difficilement sa place dans le parti d’un Guy Mollet et d’un Robert Lacoste et l’on comprend qu’il en ait été exclu avant la guerre, lorsqu’il fonda le P.S.O.P. S’il y a été réintégré depuis, c’est sans doute pour que la S.F.I.O. dispose de références qui correspondent bien mal à sa politique de réaction, d’abandon et de louches combines.

Pacifiste véritable et lucide, il lutta toute sa vie contre le militarisme et la guerre. Il fut des rares qui eurent conscience que, des conflits internationaux, les peuples sortent plus lâches, plus incapables de révolte et de libération. Après guerre comme avant guerre il poursuit sa grande route droite, et fonde vers 1951 le cercle Zimmerwald, car il sait que des rapports internationaux sont indispensables, que c’est dans la mesure où les peuples pourront briser la gangue des frontières qu’un avenir leur est promis. Dans ce cercle Zimmerwald il est à l’avant-garde, se tient en rapport avec les fédérations socialistes étrangères moins dégénérées que celles de France. Cependant les conflits prennent un autre caractère et trouvent leur exutoire dans le colonialisme; de ces luttes, où la guerre se fait plus lâche et n’ose pas dire son nom peut surgir à chaque instant une nouvelle tuerie mondiale. Marceau Pivert le sait et au sein de l’organe qu’il a créé: “Correspondances Socialistes
Internationales” il suit avec attention le développement des peuples colonisés, leurs aspirations, et lors de la conférence Bandpeng, il met tout son espoir dans ces masses non-politisées, animées par un militantisme véritable.

Faut-il ajouter que, déçu par la faillite des socialismes autoritaires, il va se rapprocher de plus en plus du socialisme libertaire (dont il emploie fréquemment le vocable). Ainsi, dans une marche inverse à celle des politiciens, des arrivistes, des trafiquants de morts et de piastres, Marceau Pivert s’oriente de plus en plus vers les anarchistes auxquels il a si souvent témoigné sa sympathie, dont il a si souvent partagé les tribunes et où il ne compte que des amis.

Ils étaient là ce 12 juin au Colombarium du Père Lachaise avec tous ceux (syndicalistes et militants de tous horizons) venus honorer la probité d’un homme dans une époque où la probité est si rare. Lorsque le 5 mai 1920 disparaissait mon aïeul «L’Œuvre» titrait: «Avec Laisant meurt le dernier des républicains».

Je suis tenté d’écrire aujourd’hui: «Avec Marceau Pivert meurt le dernier des socialistes».

Maurice LAISANT


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