1958-06 Vers une nouvelle conception de l’organisation [Dunayevskaya]

Traduit de News & letters, juin 2002. (texte en anglais ici) Nous sommes conscients de la lourdeur et des insuffisances de cette première traduction que nous améliorerons dès que nous en aurons la possibilité.

Il ne peut y avoir de véritable unification de la théorie et la pratique dans la tradition du marxisme si nous ne faisons pas face avec détermination à 1) la faillite totale de la pensée des actuels partis d’avant-garde, 2) la spontanéité et la maturité du mouvement révolutionnaire en pratique, en théorisation et dans son effort vers une nouvelle société, et si nous ne nous rendons pas compte 3) que ni la répétition constante de la nécessité d’un parti d’avant-garde, ni le rejet en bloc de cette notion ne répondront aux nécessités de notre époque, qui n’est rien moins qu’une nouvelle union de la théorie et la pratique fondée sur le mouvement de la pratique. Une condition sine qua non de cela est que les théoriciens acceptent leurs responsabilités.

Une constante évolution de la notion d’avant-garde, en se fondant sur le rapport des masse au parti, et du parti à l’état actuel des masses, c’est l’essence même du léninisme. A la veille d’octobre 1917,  [Lénine] a menacé d’aller vers les marins et de démissionner du Comité politique (bolchevique) car les masses étaient devenues plus révolutionnaires que le parti. A nouveau encore, dans les dernières années de sa vie, il a souligné la nécessité que les masses sans-parti contrôlent le parti (« the non-party masses checking the party« ).

La répétition de la « nécessité d’une avant-garde » n’a pas transformé la Quatrième Internationale en un mouvement de masse susceptible de mener les révolutions après la Deuxième Guerre mondiale. Au contraire, les trotskystes se sont mis à la remorque du stalinisme. Mais le rejet du « pari dirigeant » n’est pas davantage devenu un point focal théorique de regroupement révolutionnaire, ni n’en finissait avec l’isolement total de ces groupes du mouvement de masse. Il est temps de tirer un bilan sur les bases de la situation mondiale réelle….

Les responsabilités des groupes théoriques

Toute analyse de la situation objective, même sommaire comme le nôtre, ne peut manquer de relever le défi de réexaminer ses propres fondements, ses principes et les perspectives à la lumière de la situation objective. Il n’y a rien de nouveau dans la trahison des communistes et des socialistes, ni dans les insuffisances et le suivisme (tailendism) des trotskystes. Nous devons finalement arriver à une confrontation entre les exigences de la situation objective et les réalités des petits groupes comme le nôtre qui ont rompu avec tous ceux qui vont sous la bannière du marxisme – pas seulement le communisme mais aussi le trotskysme – mais qui ont néanmoins échoué à devenir un centre de ralliement pour le regroupement des révolutionnaires.

C’est peut-être notre première tentative de contact international, peut être limité à l’information et à l’échange de points de vue. Pourtant, nous ne pouvons commencer de collaboration nouvelle, toute limitée soit-elle, sans affronter la réalité de ces dix dernières années, ou du moins des sept années écoulées depuis notre rupture avec le trotskysme. Il faut se demander pourquoi la tendance capitaliste d’État n’est pas devenue une plus grande force théorique, dans la lutte de classe. Ce qui motive un tel réexamen est précisément la situation objective: 1) l’arrivée de De Gaulle au pouvoir [en France en 1958] montre que la bourgeoisie n’hésite pas à passer à l’offensive face à l’impuissance des partis ouvriers institutionnels, 2) les marxistes d’opposition à ces partis ne peuvent se borner constamment à critiquer les autres; c’est pourquoi il faut répondre à l’état du monde capitaliste par un effort pour devenir une plus grande force, en théorie et dans la lutte des classes.

Comme pour toute analyse marxiste, nous devons commencer avec la production et au stade spécifique des grèves ouvrières. Le nouveau stade, sur le plan technologique, a débuté avec l’automatisation et la grève des mineurs de 1949-1950. Depuis les travailleurs ont dégagé eux-mêmes la question de la productivité du travail de la celle des revenus du travail – salaires – pour l’inclure dans celle de la nature du travail, un réexamen de notre fondement philosophique s’est imposé.

Trois ans plus tard, le tocsin a annoncé le début de la fin du totalitarisme russe. La Révolution est-allemande [de 1953], qui a été suivie d’une révolte d’esclaves dans les camps de travail de Vorkuta en Russie elle-même, a secoué l’ensemble de la théorie de la prétendue invincibilité du capitalisme d’État dans ses fondements. Pourtant Correspondence [3], qui avait débuté sur les bases du capitalisme d’État et de la révolte ouvrière en organisant sa façon d’écrire et ses publications contre la bureaucratie en tant que telle, a échoué lorsque les nuées de guerre sur Formose [Taïwan] ont conduit la bourgeoisie américaine dans son hystérie McCarthyste à faire sa liste noire.[4]

Même avant cela, la vérité est que, avec la rupture de la Yougoslavie avec Moscou [1948] et l’émergence de la Chine de Mao [1949], la théorie capitaliste d’État a stagné, se bornant simplement à résumer et répéter ce qui avait déjà été dit. Comment pourrait-on réaliser cette transformation, si la grande cause de tous les « oughts » était que la philosophie ne peut plus répondre à ces problèmes philosophiques – seul le prolétariat le peut? C’est une de ces vérités qui a toujours été utilisée par les théoriciens pour botter en touche et se soustraire à leurs responsabilités spécifiques. Bien sûr, seule la lutte de classe va apporter la réponse définitive, la question c’est ce qui relève de votre responsabilité en tant que groupe qui fonctionne et dispose d’une supposée raison d’être * que la lutte des classes soit à ouverte ou plus calme.

Lénine a laissé une règle indispensable pour le théoricien marxiste dans la méthode par laquelle il a relevé le défi de l’effondrement de la Deuxième Internationale. Le réexamen des fondements philosophiques signifiait que dès lors la dialectique n’est pas la « philosophie », mais l’essence de la politique. En 1915, il pouvait encore garder ses carnets philosophiques. Nous ne le pouvons plus. Alors qu’en 1915, le cœur de la dialectique était l’unité des contraires, ce cœur ne nous est en 1958 rien moins qu’une lecture matérialiste de l’Idée absolue, ou l’unité de la théorie et la pratique sur la base du mouvement dans la pratique. La responsabilité des théoriciens doit commencer précisément ici, et doit être énoncée ouvertement.

Les caractéristiques idéalistes de l’Idée d’Absolu sont  assez secondaire par rapport à la logique qui a poussé Hegel historiquement au retour à la nature, ou à la pratique, à l’esprit, ou à la théorie. C’est également évident dans les propres travaux de Hegel qui, bien que limités à la pensée, ont comme points de référence constants le développement de l’humanité et de la liberté par étapes, de la société grecque à la Révolution française, mais là n’est pas la question. Le point crucial est que c’est notre monde contemporain, notre propre âge des absolus, où la révolution et la contre-révolution sont si imbriqués, qui a contraint l’Idée Absolue à sortir hors de son contexte abstrait pour entrer en collision frontale avec le concept du parti d’avant-garde.

Le concept du «parti pour diriger » (« the party to lead ») est devenue un oreiller de paresse intellectuelle, la véritable pierre d’achoppement pour une unification de la théorie et la pratique sur de nouvelles bases. Dans le même temps, le revers de la monnaie c’est le concept de ceux qui rejettent intégralement la notion de parti d’avant-garde, car ce rejet est devenu une fuite de leurs tâches,  de leur rôle, de leurs responsabilités, de leur relation au mouvement de masse. L’impuissance du trotskisme n’est pas la seule en jeu dans l’absence d’une masse qui suivrait leur concept « d’entraînement », leur « plan » pour les travailleurs, les trotskystes se substituant d’eux-mêmes à la classe capitaliste et à leurs règle d’une façon capitaliste d’État; l’isolement des adversaires de l’avant-gardisme a aussi contribué à l’apparente apathie des masses françaises. L’appel en faveur des Conseils ouvriers peut être « sloganisé » comme tout programme minimum qui apparaîtrait subitement tomber du ciel, sans aucune préparation théorique.

Il s’agit d’une fuite des responsabilités et d’une perspective de penser que le seul mouvement de masse doit donner toutes les réponses. Une ère nouvelle  s’est ouverte avec la Seconde Guerre mondiale et l’échec du fascisme dans sa tentative de centraliser l’économie européenne en préparation d’une conquête du monde. Les nouveaux protagonistes – États-Unis et Russie – pour la suprématie mondiale sont maintenant « avancés » au point que la civilisation elle-même est  à la portée d’un ICBM (missile intercontinental balistique). Notre époque doit donc répondre aux défis de perspectives théoriques inédites comme ce fut le cas pour Marx en 1843, 1864 et 1871 et pour Lénine en 1914 et 1917. La maturité de notre époque exige la totalité de l’approche marxiste-humaniste et interdit de quitter la philosophie, territoire du théoricien.

Une lecture matérialiste de la Connaissance Absolue de Hegel a pris forme au temps de Marx  – la loi générale absolue du développement capitaliste dans l’armée de chômeurs, et son contraire, les nouvelles passions et forces pour une nouvelle société. C’est-à-dire: la dialectique de la société bourgeoise est concrète, tandis que les éléments de la nouvelle société présents dans l’ancienne sont généraux, par la force des choses.

La dialectique a pris une autre forme au temps de Lénine où les connexions mondiales et la transformation adverse étaient les éléments essentiels de la période de la Première Guerre mondiale. La nouvelle transformation face à l’État ouvrier même avait à peine commencé, et avait encore moins été consommée, en janvier 1924 lors de la mort de Lénine. Ainsi, la caractéristique principale semblait n’être « seulement » que l’émergence d’une nouvelle personnalité appelée Staline qui avait une passion pour le pouvoir et qui aurait dû en être écarté.

Parce que le trotskisme pas allés plus loin que ça quand le capitalisme d’État était déjà construit, il a inévitablement dégénéré où il n’est rien d’autre qu’une couverture de gauche pour le communisme (d’abord le stalinisme et le khroutchevisme maintenant).[5]

Un nouveau point de départ se situe toujours plus profondément dans les couches du prolétariat d’Amérique, qui a contesté l’aliénation de la main-d’œuvre d’une manière plus concrète qu’on aurait pu le faire du temps de Marx. La révolution hongroise [en 1956] constitue aussi un nouveau point de départ, les combattants de la liberté ne s’y étant pas séparés de la politique économique. Un nouveau point de départ, en théorie, ne peut pas être en deçà de ce défi.

Nous, en Amérique, pensons que Marxisme et liberté est une telle tentative, la première tentative globale depuis la mort de Lénine, de réaffirmer que le marxisme n’est ni comme un dogme ni un kit de réponses toutes faites à des problèmes auxquels ni Marx, ni Lénine n’ont été confrontés. Cette étude, face aux nouveaux problèmes posés par le capitalisme d’État, s’est faite sur les bases du mouvement, à partir de la pratique, non seulement de la théorie, mais aussi d’une société nouvelle. Il n’est pas et ne prétend pas être un document programmatique.

Marxisme et liberté est et veut présenter une base théorique pour la clarification des esprits, condition préalable pour les groupes marxistes, à la fois pour une analyse sérieuse et réelle activité dans la lutte de classe. Nous ne pouvons pas nous substituer à elles. Mais nous devons savoir où nous sommes d’une façon plus complète que ce qui a été le cas au cours des sept dernières années.

Nous pensons qu’il ne peut y avoir de nouvelle vision de la société sans une totale réorganisation de la pensée, et l’expérience complémentaire d’un journal de travailleurs tel que News & letters à la fois comme arme dans la lutte de classe et sur le terrain de l’approfondissement continu de la théorie …

NOTES:

* en français dans le texte

  1. «Dix ans» se réfère à la période depuis le départ de la tendance Johnson-Forest du W.P. trotskyste en 1947. «Sept ans» désigne la période depuis le départ de Dunayevskaya (Forest) et CLR James (Johnson) du S.W.P. trotskyste en 1951, incluant la séparation entre Dunayevskaya et James en 1955 et la fondation des News and Letters Committees, et la publication de Marxisme et liberté en 1958.

  2. Ceux qui adhèrent à la théorie selon laquelle l’époque est caractérisée comme «capitaliste d’État ».

  3. Correspondence était la publication des Correspondence Committees.

  4. L’attorney general des États-Unis « lista » de nombreux groupes, y compris la tendance Johnson-Forest, comme subversifs.

  5. Khrouchtchev fut le successeur de Staline.

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Une Réponse to “1958-06 Vers une nouvelle conception de l’organisation [Dunayevskaya]”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] internazionalisti del terzo campo in Francia contro la guerra 1939-45 (1995) * Raya Dunayevskaya: Vers une nouvelle conception de l’organisation (1958) * Contre le relativisme culturel, les droits des femmes sont universels (2008) * […]

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