1967-12 Aux camarades de l’O.C.I. [Valière]

Courrier des leaders historiques de l’Ecole émancipée, tendance syndicaliste de l’enseignement (FEN= Fédération de l’éducation national et SNI=Syndicat national des instituteurs), aux militants lambertistes (O.C.I.) qui en organisent une scission. Première mise en ligne sur le site syndicaliste Ensemble.

Aux camarades de l’O.C.I.
Marcel Valière et Henri Féraud
Le 2 décembre 1967

Chers camarades,
Nous avons pris connaissance du texte intitulé : « Résolution de la Fraction enseignante » (de l’O.C.I.), communiqué publiquement aux Amis de l’École Emancipée et dans sa totalité, par DUTHEL et un certain nombre de ses camarades. Dans ces conditions, il n’y a aucun inconvénient à ce que ce
texte soit jugé par deux membres de l’E.E., en relation avec les remous qui se sont manifestés dans la tendance.
Vous y affirmez d’une part : « (L’O.C.I.) considère que l’E.E., regroupement des syndicalistes lutte de classes, doit continuer à fonctionner dans le cadre du respect des règles de son fonctionnement traditionnellement démocratique… ».
Mais, par ailleurs, vous ajoutez : « (L’intervention de l’E.E.) ne peut être positive que sous la direction politique de l’O.C.I., seule capable de définir à chaque développement de la lutte des classes, la méthode et les mois d’ordre répondant aux intérêts des enseignants et de la classe ouvrière tout
entière
».
Et plus loin : « La direction de la fraction enseignante (de l’O.C.I.) devra, au niveau national, élaborer, coordonner et contrôler les interventions de nos représentants dans les instances syndicales… ».
II y a une contradiction manifeste entre la première affirmation et les deux suivantes. Comment considérer que « fonctionnement de l’E.E. sera assuré d’une manière démocratique », si l’O.C.I., organisation politique extérieure à la tendance impose à cette dernière sa c direction politique » et si c’est l’O.C.I. et non l’E.E. elle-même qui élabore, coordonne et contrôle les interventions de ses représentants dans les instances syndicales. Curieuse démocratie que celle qui consisterait à faire diriger toute l’action d’une tendance par une autre organisation que la tendance elle-même. Les règles élémentaires du fonctionnement traditionnellement démocratique de l’E.E. consistent à faire élaborer, coordonner et contrôler l’action des responsables par l’E.E. elle-même.
Dans l’excellent article de ROY (E.E. du 18 novembre 1967) consacré au Rapport moral fédéral, il écrit, sous le titre « La voie du redressement » : « Il faut associer largement à tous les niveaux les syndiqués de la F.E.N. et ceux des autres centrales à une CONFRONTATION PERMANENTE dans les Comités interprofessionnels et intersyndicaux qui préconiseront les voies et moyens de cette résistance ». (II s’agit de la résistance au pouvoir. N.D.L.R.).
« Nourrir ainsi l’initiative syndicale, donner à tous le MOYEN DE S’EXPRIMER ».
On ne saurait mieux dire. ROY n’affirme pas en effet ici « que les syndiqués doivent préconiser les voies et moyens définis par l’O.C.I. Il ne dit pas que les syndiqués doivent exprimer ce que dit l’O.C.I.
II laisse ce soin aux syndiqués eux-mêmes. (Même s’il espère qu’en fin de compte les syndiqués reprendront les mots d’ordre de l’O.C.I.).
On voit mal que ce qui est valable pour les comités intersyndicaux ne serait pas valable pour la tendance E.E. Pourquoi à l’E.E. doit s’imposer une direction politique qui élabore, coordonne et contrôle, et pourquoi cette même direction ne s’impose pas dès que l’on passe aux comités intersyndicaux.
Voilà, en vérité, l’élément de fond qui a entraîné toutes les discussions et le malaise de l’E.E., et qui a commencé à l’Acte de Lille. II y a, à l’O.C.I., une manifeste distorsion entre la théorie et la pratique.
On reconnaît en théorie la valeur des règles démocratiques de l’E.E., mais le zèle militant interdit de les observer. A Lille, les militants de l’O.C.I. ne pouvaient pas ignorer qu’il est absolument contraire aux règles démocratiques de la tendance que de vouloir imposer un mot d’ordre pour le congrès du S.N.I. en obtenant la seule adhésion des camarades E.E, présents à Lille, alors que ce mot d’ordre n’avait pas été discuté et accepté par l’ensemble de la tendance. De même, il n’est pas démocratique de chercher à imposer la récusation de DESACHY et de l’OISE, alors que manifestement l’ensemble de la tendance consultée ne voulait pas de cette récusation. En revanche, nous estimons qu’il ne fut pas non plus démocratique de voir repousser le mot d’ordre des Assises, alors que manifestement ce mot d’ordre recueillait l’accord de la majorité de la tendance consultée. Mais c’est là un problème qui concerne l’E.E et nous, et non l’O.C.I. en tant que telle et nous.
Vous parlez de « la coalition antitrotzkiste se rassemblant contre l’O.C.I. dans l’E.E ». . Une telle coalition existe-t-elle ? Après la présente lettre, en ferons-nous partie ? Nous n’en sa vons rien. Mais, si cette coalition existe, on peut dire que vous avez beaucoup fait pour lui donner de la force et de la consistance, car vous avez très exactement agi comme si vous n’aviez aucune idée claire de ce que sont un syndicat et une tendance syndicale. Nous irons jusqu’à dire, parce que nous le pensons, qu’en l’occurrence vous n’avez agi ni en marxistes, ni en léninistes, ni en trotzkistes conséquents.
Certes, MARX n’a pas traité réellement des relations du parti politique et du syndicat, mais il nous a laissé des conceptions théoriques que vous n’ignorez pas, mais dont il faudrait tenir compte. II nous a appris que parti et syndicat constituent deux niveaux différents de développement de la conscience de classe et, s’il insiste pour qu’on élève jusqu’au niveau politique, ce qui, politique, ce qui, dans les syndicats, n’est que conscience économique, il ne dit pas que c’est en violentant les travailleurs pour leur imposer malgré eux des mots d’ordre politiques qu’on réussira à transformer leur conscience. Il dit : « Il faut que les syndicats APPRENNENT à agir de manière plus consciente ». II ne dit pas : « II faut les FORCER à agir de manière plus consciente ». De même, le Deuxième Congrès de l’I.C., après avoir dénoncé le réformisme et l’opportunisme syndical, déclare que ceux-ci ne pourront être vaincus que par une « lutte de plus en plus âpre». Mais cette lutte ne se mène pas au nom de mots d’ordre ou d’une politique imposés par le P.C. Elle ne peut se mener que « dans la mesure où les couches profondes du prolétariat APPRENDRONT PAR EXPERIENCE, PAR LES LEÇONS DE LEURS VICTOIRES OU DE LEURS DÉFAITES, que jamais le système économique capitaliste ne leur permettra des conditions de vie humaines… ».
Toutes ces considérations nous mènent au fond du problème qui n’a rien de nouveau. Le problème du ROLE DIRIGEANT du parti dans la lutte des classes, par rapport aux autres organisations prolétariennes et spécialement syndicales.
Disons-le tout de suite, pour que nulle équivoque ne subsiste. Personnellement, nous croyons à la nécessité d’une organisation politique, d’un parti regroupant les militants les plusc liudes et les plus expérimentés de la classe ouvrière, et nous croyons au ROLE DIRIGEANT de ce parti. En ce sens, nous estimons qu’il est déplorable qu’il n’existe plus, à l’heure actuelle, non seulement de parti révolutionnaire influent, mais qu’il n’existe pas non plus d’Internationale. Ceci dit, il faut s’entendre sur le sens des termes : rôle dirigeant. En un premier sens, qui s’est imposé avec le stalinisme, le rôle dirigeant est conçu de façon telle que le syndicat devient « une courroie de transmission entre le parti et les masses». Nous savons qu’en principe vous refusez cette interprétation. Il en est une autre qui consiste, pour le parti, à élaborer en son sein une politique et ses mots d’ordre, et à les défendre démocratiquement au sein des organisations syndicales, mais en se pliant d’avance aux décisions démocratiquement prises par les syndiqués, c’est-à-dire en ne passant pas outre à ces décisions, pour imposer malgré tout ces mots d’ordre, si l’ensemble des syndiqués les refuse. Dans ce cas, les membres du parti continuent leur propagande à l’intérieur de l’organisation syndicale, pour tenter de modifier les conceptions des syndiqués, mais ils se plient à la discipline de l’organisation syndicale.
Nous entendons bien que, toujours en principe, c’est le point de vue que vous défendez. Et comment en serait-il autrement ? Trotzki lui-même n’a jamais soutenu un autre point de vue. II affirme, certes, le rôle dirigeant du parti. « La classe ouvrière ne peut vaincre, écrit-il dans la « Nouvelle Etape « , que si elle a à sa tête une organisation qui représente son expérience historique vivante généralisée du point de vue de la théorie, qui dirige politiquement toute la lutte ». Il ajoute même : « Il faut admettre que le parti devienne une force dirigeante à l’intérieur du syndicat ». Mais il ajoute: « Il va
sans dire que CELA NE SIGNIFIE NULLEMENT UNE SUBORDINATION DU SYNDICAT AU PARTI, soit extérieure, soit au point de vue de l’organisation. Le parti jouit seulement à l’intérieur du syndicat de l’INFLUENCE QU’IL A CONQUISE par son travail, par son ACTION SPIRITUELLE, par son autorité
». Dans sa lettre à Cachin et à Frossard, il répète: « Il ne s’agit pas de priver les syndicats de leur autonomie et de les soumettre au parti, CE SERAIT UNE ABSURDITE. Il s’agit que les communistes deviennent au sein des syndicats les meilleurs travailleurs syndicaux, qu’ILS GAGNENT LA CONFIANCE des masses ». Vous direz que vous savez cela comme nous et mieux que nous. Nous n’en doutons pas, mais nous voudrions que cela soit non seulement su, mais APPLIQUE. Alors, nous vous posons la question :
«Pensez-vous qu’avoir imposé par lassitude, à quelques camarades, à Lille, le mot d’ordre de démission de THOMAS et DESACHY, du Bureau national du S.N.I, comme un mot d’odrre de la tendance tout entière, soit réellement conforme aux enseignements traditionnels du marxisme et ce TROTZKI en particulier ? » Pensez-vous que votre affirmation :  » La direction de la fraction enseignante (de l’O.C.I.) devra, au niveau national, élaborer, coordonner et contrôler les interventions de nos représentants dans les instances syndicales « , soit l’application correcte du rôle dirigeant du parti; et cette affirmation ne relève-t-elle pas plutôt de la conception qui ferait de la tendance une courroie de transmission entre vous et l’ensemble des syndiqués ? ».
Dans cette dernière affirmation, d’ailleurs, vous prenez si peu de pré cautions, vous montrez si bien votre conception AUTORITAIRE du rôle dirigeant du parti que vous dites : NOS représentants, alors qu’il s’agit évidemment des militants O.C.I., représentants la TENDANCE E.E. Rien dans les traditions du marxisme ne vous autorise à considérer les représentants de l’E.E., comme étant VOS représentants. Et nous entendons bien à l’E.E., dans l’avenir COMME DANS LE PASSE, veiller à ce que ses représentants et non les représentants d’une autre organisation, fût-ce l’O.C.I. Et voyez jusqu’où vont nos pré tentions. Ce faisant, non seulement nous croyons être fidèles à notre propre acquis, celui de l’E.E. mais nous croyons être fidèles au plus authentique marxisme.
Voyons maintenant un autre point. Vous écrivez: « La hargne antitrotzkiste de certains anarchistes tendant à camoufler leurs tendances capitulardes et sectaires, etc…». Voyons, camarades, il faudrait être logiques. En admettant que votre jugement soit vrai, pensez-vous qu’un tel langage soit de nature à éclairer ces camarades, membres comme vous de l’E.E., à faire progresser
leur conscience de classe, à les conduire à surmonter leurs tendances « capitulardes et sectaires »?
Pour notre part, nous pensons plutôt que vous ne pouvez que les renforcer dans leurs erreurs. Quelle différence avec le style de TROTZKI qui, s’adressant à des camarades qui selon lui se trompent leur écrit: « Je vous prie d’accueillira vec bienveillance les idées que j’mé ets avec une telle liberté… ».
Tout le monde connaît les divergences de vues profondes qui séparaient TROTZKI de MONATTE, ou encore ses divergences avec les syndicalistes révolutionnaires, mais lorsqu’il s’adresse à l’un et aux autres, il le fait avec la plus évidente cordialité. II n’invective pas mais il argumente. On peut très bien être en désaccord avec des camarades, juger qu’ils mènent une politique fausse, parce qu’ils n’ont pas une conscience politique suffisamment lucide; c’est, à notre sens, une raison de plus pour s’adresser à eux dans un langage qui ne soit pas insultant. Que diable ! II faut être logiques. Ou vous estimez que les anarchistes qui luttent à vos côtés, à l’E.E., commettant sans doute des « erreurs volontaires ou involontaires » selon votre expression, sont et restent cependant des travailleurs, et il faut alors tenter de les convaincre par une discussion fraternelle, ou vous estimez que ce ne sont pas des travailleurs qui se trompent, et alors il faut aller jusqu’au bout et demander leur exclusion de la tendance. II faut VAINCRE la bourgeoisie, mais les travailleurs, il faut les CONVAINCRE, ce oui est tout autre chose.
C’est assez dire que nous ne saurions approuver ni votre style, ni certaines de vos méthodes dont vous sous-estimez dangereusement la nocivité. Là encore, revenons-en à TROTZKI : « Il est évident, écrit-il, qu’il y a dans les syndicats des couches différentes : les couches tout à fait conscientes,
les couches conscientes avec un reste de préjugés, les couches qui cherchent encore à former leur conscience révolutionnaire
».Et il est évident que ces dernières couches ne peuvent pas plus être rejetées du syndicat (ou de la tendance) que les autres couches, au contraire. Si vous estimez que les anarcho-syndicalistes n’ont pas une conscience politique suffisante, c’est par la camaraderie et la discussion patiente que vous pouvez tenter de les convaincre. Ce que vous appelez des « déviations syndicalistes », il y en a toujours eu et il y en aura toujours dans les organisations syndicales. C’est la loi même du régime capitaliste. Mais le sectarisme en la matière n’a jamais abouti à de bons résultats. C’est ce que tout militant de l’E.E. savait jadis et doit réapprendre. Ne confondons pas parti et syndicat, parti et tendance!! S’il est vrai que le syndicat a pour ambition d’organiser T O U S les travailleurs, sans considérer leur idéologie, alors il faut s’attendre à trouver de tout dans le syndicat. S’il est vrai que l’E.E., tendance syndicaliste révolutionnaire de l’Éducation nationale, a pour ambition de regrouper TOUS les travailleurs de cette corporation se réclamant de la lutte de classe et de l’internationalisme prolétarien, il est clair que les frontières idéologiques de ses adhérents ne coïncident pas exactement avec celles de l’O.C.I. Ce n’est pas une raison pour traiter les syndiqués et les Amis de l’E.E avec sectarisme. « La politique qui transforme les syndicats en une seconde édition à peine augmentée du parti ou fait d’eux son appendice, n’est que sottise et crime ». (Trotzki). Ceci nous paraît également valable lorsqu’il s’agit d’une tendance syndicale. Beaucoup de camarades dont vous dites qu’ils sont « antitrotzkistes » ne l’étaient pas à l’origine, mais le sont peut-être devenus, parce qu’à plusieurs reprises vous avez substitué la tactique du « fait accompli » à la discussion démocratique au sein de l’E.E.
Une dernière remarque qui ne concerne qu’un « détail » , mais instructif. L’article de ROY, cité plus haut, est signé : ROY, représentant de l’E.E à. la C.A. de la F.E.N. ». Ainsi, ROY, membre de l’O.C.I., signe comme représentant de l’ E.E. Ou c’est l’O.C.I. qui « élabore, coordonne et contrôle les interventions de ses militants, ou bien c’est l’E.E. Si c’est l’E.E., si ROY à la C.A. de la F.E.N. représentait exclusivement l’E.E, c’est la condamnation des thèses de l’O.C.I. Mais si ROY, en réalité, à la C.A. de la F.E.N., se considérait comme le mandataire de l’O.C.I., alors sa signature n’est que mensonge, camouflage et attrape-nigaud.
Voilà ce que, sans aucune joie, nous nous sommes cru en devoir de vous écrire, mais il importe, avant tout, qu’entre camarades, tout soit clair et sans arrière-pensée.
Cordiales salutations syndicalistes,

Henri Féraud et Marcel Valière

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