1970-11 Avant-propos à ‘Révolution et socialisme’ de Rühle [Jacoby]

Critique : O. Rühle, Revolution und Sozialismus. Avant-propos par Henry Jacoby. dans Études de marxologie N°14 (novembre 1970).

Révolution und Sozialismus (Révolution et socialisme)

AVANT-PROPOS

Henry Jacoby

Éléments biographiques

Né en 1874 à Freiberg, en Saxe, Otto Rühle, pédagogue de son état, est mort à Mexico en juin 1943. Avant la première guerre mondiale, il était connu en tant qu’auteur de publications pédagogiques et de la monographie l’Enfant prolétaire, mais aussi en tant que professeur itinérant du Comité central de la culture du parti social-démocrate. Élu en 1912 au Reichstag de la circonscription électorale de Pirna, il fut le seul, avec Karl Liebknecht, à s’élever, le 20 mars 1915, contre le vote des crédits de guerre. Le 12 janvier 1916, le Vorwärts publiait une lettre de Rühle: sur le plan de l’organisation, il prenait fait et cause pour une séparation de la gauche et de la social-démocratie. Lors de la révolution de novembre 19181, il joua un rôle de premier plan comme membre du Conseil ouvrier et militaire de Dresde. Étant un des représentants du groupe de l’ « Internationale communiste d’Allemagne » il participa au congrès de fondation du Parti communiste et il fut le porte-parole de la majorité qui, contre l’avis de Rosa Luxemburg, refusa de participer aux élections parlementaires. Exclu du parti, dès 1919, il fut avec Anton Pannekoek et H. Gorter un des porte-parole intellectuels du communisme des conseils, que Lénine attaque dans son livre, Le Gauchisme, maladie infantile du communisme. Lors du deuxième congrès mondial du Komintern, il soutint le KAPD conseilliste, sans pour cela en être membre. Dans sa brochure, De la révolution bourgeoise à la révolution prolétarienne, il prit position en faveur de l’Union Générale des Travailleurs (organisme unifié), établie sur la base de groupements professionnels. De 1923 à 1933, Rühle déploya une activité littéraire féconde. En plus de publications de caractère psychologique et pédagogique, il publia une biographie de Marx, le premier volume d’une histoire culturelle et morale du prolétariat, ainsi qu’une histoire des révolutions en trois volumes. Peu de temps avant la prise du pouvoir par Hitler, il fit paraître, sous le pseudonyme de « Carl Steuermann », ses deux ouvrages, Der Mensch auf der Flucht [L’Homme en fuite], qui attribuait l’effondrement du mouvement intellectuel à la grande crise économique, et Weltkrise – Weltwende Kurs auf Staatskapitalismus [Crise mondiale — Tournant mondial — Vers le capitalisme  d’État]. Après 1933, les étapes de son exil furent Prague et Mexico. A Mexico, il fut pendant quelque temps conseiller pédagogique auprès du gouvernement. En 1936, il occupa la fonction de secrétaire de la commission de recherche siégeant à Mexico qui, présidée par le philosophe américain Dewey, réfuta les accusations portées contre Trotski lors des procès de Moscou. Peu avant sa mort, Rühle publia un condensé, tabli par ses soins, du premier volume du Capital de Marx, avec une préface de Trotski. La conception du socialisme d’Otto Rühle n’a été, jusqu’à maintenant, étudiée que dans un seul écrit [1]. Elle reposait sur l’idée selon laquelle la création de la société socialiste ne pouvait résulter que de l’action collective et délibérée du prolétariat; en conséquence cette action devait porter la marque d’un style politique nouveau. Si cette action ne réussissait pas à créer un mode de combat conforme au but de la véritable démocratie, elle ne ferait que fortifier les formes de gouvernement bureaucratiques et autoritaires. C’est au nom de cette conception qu’il s’opposa, dès le début, aux bolcheviks. Le 18 septembre 1920, il écrivait dans le journal Die Aktion [l’Action] édité par Franz Pfemfert à Berlin: « A Moscou, on est d’un autre avis. Là-bas, on est en possession du schéma révolutionnaire normal. Dès lors, c’est selon ce schéma que la révolution doit également se dérouler dans les autres pays. Bien sûr, nous avons une révolution… nous avons un parti révolutionnaire. Que faire ? Nous adoptons le schéma révolutionnaire normal… Une révolution est une affaire de parti… L’Etat, une affaire de parti. La dictature est une affaire de parti. Le socialisme est une affaire de parti. Le parti, c’est la discipline. Le parti, c’est une discipline  de fer. Transposé sur le plan concret, ce schéma signifie… au sommet: autorité, bureaucratie, culte de la personnalité, dictature du chef, puissance du commandement. A la base: docilité aveugle, soumission, garde à vous …»

De l’avis même de Rühle, le prolétariat était mal préparé à adopter le nouveau style politique qui devait distinguer la révolution prolétarienne de la révolution bourgeoise et à s’organiser en conseils autonomes fondés sur la conscience de leur valeur, organisation qui préfigurait le but socialiste. Dans son ouvrage Kultur und Sittengeschichte des proletariats, il écrivait:

« Tout comme auparavant, chaque mouvement, chaque heure de l’existence du prolétariat est prise dans les mailles de la culture bourgeoise. Chez lui, en famille, à l’école… partout il se heurte à l’expression de la nature bourgeoise… Le cerveau bourgeois, l’âme capitaliste se grave sur chaque disque de phonographe, imprègne chaque onde de radio. Il ne peut échapper à cette bourgeoisie omniprésente…»

C’est pourquoi Rühle prit pour principal point de départ de sa construction théorique les Thèses sur Feuerbach de Marx, où il est dit « que les circonstances sont modifiées par les hommes et que l’éducateur lui-même doit être éduqué ». Il trouva les fondements théoriques de l’éducation de l’éducateur dans la psychologie individuelle d’Alfred Adler, om il voyait l’application à l’individu de la méthode marxienne. Dans son recueil de textes Am anderen Ufer [Sur l’autre rive], Rühle avait exprimé comme suit le double objectif — la démocratie véritable et les concitoyens et l’idée de la praxis révolutionnaire qui en découle :

« Dans la théorie socialiste, la forme constitutionnelle de l’avenir c’est la société sans État, la « véritable » démocratie sociale. Libre jeu des forces, mobilité fédérative de l’infrastructure, fédéralisme organique et concentrique de bas en haut: le système des conseils. (…) Sur le plan politique, le principe de la domination sera remplacé par le principe de la gestion. Et pour ce qui est du plan intellectuel et moral? A la personnalité succédera la communauté des hommes… On n’a pas réfléchi suffisamment au fait que le support de cette culture de l’avenir, c’est encore l’homme ancien et que dans son âme vivent encore les rudiments laissés par des siècles, des millénaires d’économie individuelle et de domination individuelleÉducation, tradition, milieu, toutes les influences de son monde extérieur, ce monde de contrastes et de concurrence, ont développé son instinct d’autoconservation d’une façon unilatérale et lui ont donné une orientation et un idéal de personnalité et de supériorité. L’homme de la communauté, cette incarnation de l’instinct d’autoconservation social, est complètement étiolé… L’homme nouveau, l’homme socialiste, individu social libre de toute volonté de puissance et de domination, animé d’un profond esprit de solidarité et conscient de ses responsabilités, c’est seulement dans la communauté socialiste que cet homme-là s’épanouira. Mais, justement, pour parvenir à cette société socialiste, nous avons besoin des hommes qui se sont déjà, au moins partiellement, libérés intérieurement du vieux monde et qui ont construit, en eux-mêmes, le monde nouveau

Écrits posthumes

Dans le legs de Rühle nous trouvons, entre autres, les épreuves d’un livre imprimé à Prague avant l’invasion hitlérienne Mut zur Utopie [Courage pour l’utopie], ainsi que deux manuscrits, Brauner und roter Faschismus [Fascisme brun et fascisme rouge] et Weltkrieg-Weltfaschismus-Weltrevolution [Guerre mondiale-Fascisme mondial- Révolution mondiale]. Comme Mut zur Utopie, et presque dans les mêmes termes, ce dernier contient un exposé des idées de Rühle sur la révolution et le socialisme. Le chapitre du manuscrit intitulé « Révolution » existe en deux versions peu différentes. Il s’ouvre sur la description des diverses phases de la révolution bourgeoise. Cette description constitue la section introductive de ce qu’on a supprimé dans les éditions suivantes; ensuite vient toute la conclusion du chapitre.

Le manuscrit Weltfaschismus-Weltkrieg-Weltrevolution, d’où est tiré le chapitre reproduit ci-après, a été rédigé en 1940, au moment donc où Hitler était à l’apogée de sa puissance. L’auteur, isolé à Mexico, oppose à la réalité accablante l’idéal d’un écroulement de l’ordre ancien, tout en prévoyant l’éventualité d’une longue période transitoire de fascisme mondial fondé sur un capitalisme d’État. A ce monde menacé par le fascisme et la guerre, il propose le modèle d’une révolution conduisant au socialisme. Il projette dans l’avenir l’édifice idéal qu’il échafaude. Rétrospectivement, il voit confirmée sa critique de Kautsky et de Lénine, et esquisse (…)

Note:

[1] Sebastian Franck, Soziologie der Freiheit [Sociologie dela liberté], Ulm 1951. [Le titre complet est: Soziologie der Freiheit. Otto Rühles Auffassung vom Sozialismus, Eine Gedenkschrift]

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Extraits

(…)En Russie, un mouvement de masses s’était constitué dans des organismes autonomes, les soviets des députés ouvriers et paysans ; cependant, les fruits de la révolution furent usurpés par le parti de Lénine qui confondait l’action de classe des exploités avec le conquête du pouvoir politique par une avant-garde bien intentionnée, sur le modèle des révolutions bourgeoises. A cette conception de la stratégie politique, Rühle oppose la théorie de Rosa Luxemburg mettant en avant le principe de l’autonomie et de la spontanéité du mouvement ouvrier qui forge sa propre vision du but révolutionnaire dans le creuset de l’action créatrice. Du point de vue de l’intérêt de classe du prolétariat, le socialisme d’État et le capitalisme d’État peuvent être considérés au même titre comme des étapes historiques pouvant conduire, par la destruction du pouvoir d’État, à un nouveau type de société qui verrait l’abolition du salariat, donc du capital. Le mouvement ouvrier a échoué jusqu’ici pour des raisons évidentes: seule une élite d’ouvriers menait la lutte, alors que la majorité des travailleurs restait en dehors de toute organisation ; les travailleurs adoptent une mentalité petite-bourgeoise dès qu’ils quittent leurs lieux de travail; les chefs de parti et de syndicats n’ont pas de véritable lien avec la classe ouvrière, ils font partie intégrante du système bourgeois; du fait de la division du travail, l’ouvrier est réduit à l’état d’objet mécanisé, atomisé. Il incombe au prolétariat de rompre avec son passé et de donner à son mouvement une nouvelle structure dont l’élément de base serait le conseil ouvrier constitué sur le lieu du travail et dont le sommet serait le résultat des actes de volonté des conseils fédérés: « sans système de conseils, pas de socialisme ».

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ANNEXE

On ne nous en voudra pas de joindre à ce résumé un extrait d’un texte écrit par Rühle en 1924, Von der bürgerlichen zur proletarischen Revolution (réédité en 1970 par l’Institut pour la pratique et la théorie du communisme des conseils, Berlin, avec, en guise de postface, une étude de Paul Mattick, écrite en 1945 : « Otto Rühle et le mouvement ouvrier en Allemagne»). Il s’agit de l’avant-propos dans lequel Rühle résume comme suit l’argument de son étude : « Dans cet abrégé historique, on relève les traits caractéristiques des révolutions bourgeoises d’Europe, que l’on peut déduire de la tâche historique de ces révolutions: ouvrir les portes au capitalisme en tant que nouvelle force sociale.

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