1974-03 La Grande-Bretagne en crise

Article impossibiliste paru dans le Journal libertaire des luttes de classes, Bruxelles, mars 1974. La traduction a été légèrement revue par nos soins.

Ces dernières années, la Grande-Bretagne a vu se dérouler des grèves officielles dans tout le pays, menées par différents groupes de travailleurs : les marins, les dockers, les boueurs, les travailleurs du gaz, les postiers, les travailleurs du bâtiment, et bien sur les mineurs, deux fois, en 1972 et maintenant à nouveau. Cette fois-ci la grève des mineurs a provoqué une élection générale dans laquelle le Parti Conservateur cherche à poser comme principale question : « Qui gouverne la Grande-Bretagne? Le gouvernement ou les syndicats? »

Un des mythes d’aujourd’hui est que les gouvernements existent pour servir l’intérêt commun. Ce n’est pas la cas et il ne saurait en être ainsi, parce qu’il n’y a pas d’intérêt commun dans la société actuelle. La société capitaliste est divisée en deux classes antagonistes : l’une, minuscule minorité de la population, qui possède et contrôle les moyens de production et qui vit des profits; l’autre, la grande majorité, qui vit en vendant ses forces mentales et physiques contre un salaire. La fonction du gouvernement est de servir l’intérêt de la minorité privilégiée. D’abord, en général, en assurant la « loi et l’ordre », c‘est-à-dire, le maintien de la structure sociale et des rapports de propriété existants. Deuxièmement, en essayant de créer des conditions, dans le pays et à l’étranger, dans lesquelles les plus grands profits peuvent être réalisés. Ceci amène inévitablement les gouvernements – tous les gouvernements, quelque soit leur couleur politique – à être en confit avec la classe travailleuse dont le travail est la seule source de profit.

Les syndicats étaient formés originellement de groupes de travailleurs pour défendre leurs niveaux de vie et leurs conditions de travail contre les continuelles pressions vers le bas exercées sur eux en régime capitaliste. Aujourd’hui, toutefois, les syndicats ont évolué en larges organisations bureaucratiques hors du contrôle démocratique de leurs adhérents et de plus en plus intégrées dans l’appareil d’État – bien que jusqu’à un certain point étant encore sensibles à la pression de la classe travailleuse, exercée d’en bas.

À peu près 40 % des travailleurs britanniques sont syndiqués, la plupart d’entre eux dans des syndicats affiliés au « Trades Union Congress » (les syndicats en Grande-Bretagne ne sont pas divisés suivant des lignes politiques ou religieuses) . Le TUC a un très petit pouvoir et n’est, en fait, pas beaucoup plus qu’un groupe à tendance réformiste cherchant à mettre les gouvernements dans l’obligation d’adopter une législation considérée comme étant dans l’intérêt des syndicats et/ou de la classe travailleuse. Le pouvoir de signer des accords et d’ordonner des grèves reste aux mains des syndicats affiliés, comme le « National Union of Mineworkers », bien que la NUM soit exceptionnelle en exigeant qu’un ordre de grève soit endossé par un scrutin démocratique individuel de ses adhérents.

Le plein-emploi relatif qui a existé en Grande-Bretagne depuis la guerre a placé les travailleurs dans une position plus favorable vis-à-vis de leurs employeurs, créant ainsi le problème pour ceux-ci de savoir comment protéger les niveaux de profit. Plutôt que de faire face aux travailleurs dans un conflit frontal sur les salaires nominaux, les gouvernements successifs, travailliste comme conservateur (bien qu’entre 1945-1951, sous le gouvernant travailliste, les grèves fussent en fait illégales), ont poursuivi une politique de diminution des salaires réels en dépréciant l’unité monétaire par le moyen d’une surémission de billets de banque.

Dans une opération à court terme, une telle politique d’inflation peut réussir à maintenir les niveaux de profit, mais, pour un pays marchand comme la Grande-Bretagne, elle ne peut pas être poursuivie indéfiniment sans causer d’autres problèmes, précisément sur la balance des payements. L’augmentation du niveau du prix interne sous l’impact de la politique d’inflation du gouvernement rend les exportations moins compétitives; une crise de la balance des payements se développe et une dévaluation devient nécessaire pour ramener le prix de revient des exportations dans la ligne des prix mondiaux. Ces dernières années, la livre anglaise a été dévaluée trois fois : en 1967 (par un gouvernement travailliste), en 1971 et, effectivement, à nouveau en 1972 après que le gouvernement ait laissé flotter la livre.

Le rétrécissement des perspectives commença à devenir un problème pour le capitalisme britannique au début des années 60, et ce n’est pas une coïncidence que les premières faibles tentatives, par un gouvernement conservateur, de mener une politique dite de revenus datent de la même période.

Le gouvernement travailliste, élu en 1964, eut davantage de succès. Exploitant ses liens politiques avec les chefs des syndicats, il les persuada de modérer les demandes concernant les salaires pour un temps (c‘est-à-dire, de trahir les intérêts de leurs adhérents). Puis, après avoir dénoncé la grève des marins de 1966 comme une « conspiration communiste », il a introduit un blocage des salaires pour six mois, suivi d’une période d’entrave aux salaires imposée par le gouvernement. En 1970 lorsque le Parti travailliste perdit les élections générales, il se préparait à introduire une législation anti-grève comme une autre façon d’essayer de freiner les salaires.

Une telle législation fut introduite en 1971 par le nouveau gouvernement conservateur – l‘ »Industrial Relations Act » (l’Acte des Relations industrielles) de sinistre notoriété, qui provoqua un grand nombre de grèves politiques. Puis, à l’automne 1972, le gouvernement conservateur imposa un autre blocage des salaires (Phase 1 de la politique dite de contre-inflation), suivi d’une autre période d’entrave aux salaires imposée par le gouvernement (Phase 2 et Phase 3). C’est pour franchir la limite des 7 % de la Phase 3 que les mineurs sont en grève.

Que signifie tout ceci? Que depuis presque dix ans maintenant les gouvernements anglais successifs, travaillistes aussi bien que conservateurs, ont constamment attaqué le niveau de vie de la classe travailleuse. Naturellement, les travailleurs ont cherché à se défendre, en partie en dehors de la structure officielle du syndicat, mais également à travers les syndicats bureaucratiques existants.

D’un point de vue économique, les salaires sont le prix d’une marchandise, la force de travail, et reflètent, d’une manière indirecte, la valeur de cette marchandise (= le montant du temps de travail socialement nécessaire à la production et à la reproduction de celle-ci, ou le coût de la vie du travailleur). La fonction économique des syndicats est d’essayer de garantir qu’on paye aux travailleurs la valeur de leur force de travail, comme cela se reflète dans les demandes traditionnelles des syndicats pour un « salaire équitable », un « juste salaire », etc.

Dans une période où le coût de la vie est en train d’augmenter, alors, si les travailleurs veulent se voir payer la valeur de leur force de travail, il faut que leurs salaires augmentent. Si l’on met des obstacles à cette augmentation de salaire, comme par une législation gouvernementale, des forces économiques, se manifestant comme l’activisme de la classe travailleuse, s’accumulent et tôt ou tard percent. C’est ce qui a causé l’explosion salariale en Hollande en 1963, la grève générale de 1968 en France et c’est l’explication matérialiste pour ce qui s’est passé en Grande-Bretagne ces dernières années et qui a atteint un sommet avec la seconde grève des mineurs.

Si le Parti travailliste remporte les élections (et probablement, après une lutte, même si les conservateurs l’emportent), les mineurs obtiendront une plus grande augmentation salariale, mais d’autres groupes de travailleurs peuvent s’attendre à être moins heureux. Un nouveau gouvernement travailliste hériterait les mêmes problèmes du capitalisme – balance des payements défavorable, inflation, gains de productivité trop lents, etc. – que ceux auxquels les conservateurs ont dû faire face, et sera forcé, par les mêmes forces économiques, à poursuivre la même politique vis-à-vis de la classe travailleuse, c‘est-à-dire: entrave aux salaires, exactement comme pendant sa dernière période de gouvernement (1964-1970).

Le Parti travailliste n’est pas un parti de travailleurs, mais un parti avec des tendances capitalistes d‘Etat, le gouvernement d’alternance du capitalisme anglais. Si les travailleurs doivent mettre un terme à leur exploitation en abolissant le système du salariat, ce ne sera pas par le biais d’un parti réformiste, ni à travers les syndicats bureaucratiques, mais uniquement au moyen de leur propre auto-organisation consciente et démocratique. C’est également le meilleur moyen d’organiser aussi le combat défensif au jour le jour.

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3 Réponses to “1974-03 La Grande-Bretagne en crise”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen Linken - eine Auswahl « Entdinglichung Says:

    […] Journal libertaire des luttes de classes: La Grande-Bretagne en crise (1974) * Agence Presse Libération Belgique: La crise sidérurgique est mondiale […]

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  2. FD ippi Says:

    Bonjour,
    Comment définissez-vous « impossibiliste » ?, terme que vous utilisez pour présenter cet article.
    Merci.
    FD

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