1987-03 L’activité productive: fardeau ou besoin?

Paru dans Socialisme mondial N°30

Quand Paul Lafargue écrivait sa fameuse brochure Le Droit à la paresse, il choissait ce titre pour parodier la revendication, toujours courante aujourd’hui, du « droit au travail ». D’un côté il avait raison. Le « droit » d’être employé par un capitaliste n’est pas un objectif pour lequel cela vaut la peine de lutter (à part le fait qu’il soit irréalisable); étant donné la nature dégradante et exploitante de l’emploi il vaudrait effectivement mieux revendiquer non pas le droit à travailler, mais bien le droit à la paresse. Cependant, ce titre peut prêter à malentendu dans la mesure où l’on pourrait être amené à croire que la vie sociale pourrait continuer sans « travail », non pas dans son sens d’emploi mais dans celui d’activité productive.

On a vu dans les années 60 et 70 la croissance et la propagation de l’idée de « abolition du travail », d’une société sans travail où la production serait automatisée au maximum, laissant ainsi les êtres humains libres de s’engager dans le « jeu » ou bien « l’activité créatrice » comme on l’a dit de diverses manières. Cette idée s’est manifestée non seulement dans bon nombre de livres, de brochures et d’articles mais aussi dans la popularité extraordinaire surtout du fait de son titre, du livre de Lafargue qui a été réédité plusieurs fois et traduit dans presque toutes les langues de l’Europe de l’Ouest.

L’abolition du travail

La propagation de cette idée d’abolition du travail était positive dans la mesure où elle représentait le rejet par un nombre croissant de personnes de l’ »éthique du travail » capitaliste. Mais il est finalement apparu que cette idée n’a pas été pensée à fond. L’objection était-elle soulevée contre le travail en tant que tel, c’est-à-dire contre la dépense de l’énergie humaine physique et intellectuelle, ou bien plutôt contre le travail en tant qu’emploi, contre le travail pour un employeur, en bref, contre le travail salarié? Et même, n’était-il pas possible que l’exercice des facultés physiques et intellectuelles puisse être un besoin humain fondamental? L’établissement d’une société entièrement automatisée était-il un objectif souhaitable? Serait-elle compatible avec la nécessité de conserver les ressources et de maintenir un équilibre entre la société humaine et la nature?

Ces réflexions ont amené certains à conclure qu’effectivement l’objection était dirigée contre le travail salarié et non pas contre l’activité productive humaine en tant que telle, et que le but ne devrait pas être d’automatiser toute activité productive mais de réaliser une société dans laquelle cette activité pourrait devenir agréable et « créatrice ». C’est la position qu’avait adoptée un contemporain de Lafargue, le socialiste anglais William Morris (voir ses Nouvelles de Nulle Part et ses articles Contre l’art d’élite). Fourier aussi, bien entendu, avait prêché en faveur du fait que le travail pourrait et devrait être rendu attrayant.

Il est vrai que « travail » en français est un mot suspect. Il vient en effet du latin « trepalium » qui était le nom d’un instrument de torture. De plus, en économie, il ne désigne pas simplement l’activité productive en tant qu’activité physique mais l’activité productive en tant qu’activité économique. Engels, dans une note qu’il a ajoutée à la 4e édition allemande du Capital, a souligné qu’en anglais il y avait deux mots différents pour distinguer ces deux concepts, à savoir « work » et « labour » (1). L’anglais, étant une langue germanique qui a acquis un vocabulaire d’origine latine, fait souvent de telles distinctions conformément à ce que Marx décrit dans une autre note comme étant « l’esprit d’une langue qui aime à exprimé la chose immédiate en termes germaniques et la chose réfléchie en termes romains ». Le français, étant une langue plus « pure » et donc moins riche, ne connaît pas ce genre de couple de mots, même s’il est vrai que l’on pourrait opposer de la même façon « oeuvre » et « travail » où ce dernier correspondrait à la « chose réflechie ». En ce sens, « l’abolition du travail » ne serait pas l’abolition de toute activité productive mais seulement l’abolition de l’activité productrice des biens ayant une « valeur » abstraite, économique, mesurée par le temps de travail nécessaire à leur production. En d’autres termes, l’abolition du travail serait l’abolition de l’activité productrice de marchandises, la libération de l’activité physique de production jusqu’alors soumise à des lois économiques.

Retour à la production artisanale?

Certains de ceux qui sont arrivés à la conclusion que le but ne devrait pas être d’abolir l’activité productive humaine sont allés à l’extrême opposé en rejetant comme but non seulement une automatisation généralisée mais toute la technologie moderne. Ils prétendaient que la solution était de revenir à la « vie simple » basée sur la production artisanale. Mais c’est faire trop de cas des machines et de la technologie, en leur attribuant une conscience et une volonté qu’elles ne peuvent posséder en tant qu’objets inanimés. Les machines et la technologie n’ont aucune autonomie. Le type de machines construites et l’usage que l’on en fait dépend du contexte social. Dans une société orientée vers la satisfaction de besoins humains, y compris le besoin d’une activité agréable et « créatrice », l’usage des machines ne serait pas le même (et les machines tendraient même à être différentes) que dans une société orientée vers la maximisation des profits.

Réaliser le but de convertir la nécessaire tâche de production en activité agréable et créatrice n’impliquerait donc pas le rejet de toute technologie moderne ni des techniques de production industrielles. Ce but sera atteint en ramenant la production, son objectif et ses méthodes, sous le plein contrôle des êtres humains. Ce qui ne peut être fait qu’en abolissant la propriété (privée et d’Etat), la production pour la vente et le profit, et le travail salarié. En bref, en établissant (ou plutôt en rétablissant, mais à un niveau planétaire) une société socialiste. Une telle société socialiste ne sera pas obligée d’abandonner la production industrielle mais il s’agira de l’adapter à la satisfaction des besoins humains.

On peut arguer qu’effectuer une activité créatrice n’est pas simplement un objectif souhaitable, mais qu’elle est même un besoin humain vital. En tout cas, effectuer une activité, exercer ses facultés physiques et intellectuelles, est nécessaire d’un point de vue purement biologique puisque l’énergie chimique acquise sous forme de nourriture doit être dépensée autrement qu’en maintenant la chaleur du corps. C’est donc dans la nature des êtres humains de dépenser leur énergie, d’exercer leurs facultés, c’est-à-dire de travailler au sens populaire du terme.

L’activité créatrice

Il existe une autre raison pour laquelle les êtres humains doivent dépenser leur énergie: pour obtenir de la nature la nourriture, les vêtements et l’abri qu’il leur faut pour survivre. Puisque la transformation de la nature pour satisfaire des besoins est la définition de la production, cette activité, c’est l’activité productive et c’est une activité nécessaire dans n’importe quel système de société, dans le socialisme tout autant que dans le capitalisme.

Du point de vue étymologique, « productif » et « créatif » devraient vouloir dire la même chose, à savoir la transformation des matières fournies par la nature en quelque chose d’utile à la vie humaine. Quand on produit un bien en transformant la nature, on produit quelque chose qui n’existait pas auparavant, on le « crée » donc. L’activité productive et l’activité « créatrice » devraient donc être synonymes. Mais voici un signe du degré d’abaissement auquel l’activité productive a été amenée: aujourd’hui, nous revendiquons sa conversion de fardeau peu satisfaisant et imposé de l’extérieur en activité agréable et librement choisie; en d’autres termes, nous voulons que l’activité productive redevienne « créatrice ».

Le terme « redevenir » est approprié dans ce contexte puisque, d’après le témoignage des anthropologues, dans la condition originelle sans propriété et sans classe—socialiste donc—de l’humanité, l’activité productive était créatrice en ce sens qu’elle était une activité agréable et librement choisie. C’est seulement avec l’avènement de la société de propriété et de classe qu’elle est devenue le fardeau qu’elle a été pour la grande majorité des gens dans l’histoire, qu’elle est devenue un travail forcé, une activité imposée par des classes dirigeantes.

Dans la mesure où cette situation originelle en ce qui concerne l’activité productive peut être considérée comme étant la condition humaine « naturelle », l’activité productive agréable et librement choisie (l’activité « créatrice ») peut être considérée comme étant un besoin humain que la société humaine devrait satisfaire tout autant que le besoin de nourriture, de vêtements, d’abri, etc—et les diverses sociétés de classe que l’histoire a connues, y compris l’actuelle société capitaliste, qui ont nié ce besoin doivent être considérées comme étant contraires à la nature humaine. De même, le type d’activité productive qu’elles ont imposé (esclavage, corvée, travail salarié) doit être considéré comme étant une activité peu naturelle et aliénante.

La fin du royaume de la nécessité

Ceci implique que (malgré ce que Marx disait) dans la société socialiste, il ne peut y avoir aucune distinction entre « un royaume de la nécessité » (c’est-à-dire, un royaume d’activité imposée de l’extérieur) et « un royaume de la liberté » (c’est-à-dire un royaume d’activité librement choisie), entre ce qu’André Gorz a appelé activités « hétéronomes » et « autonomes ». Il ne peut s’agir d’essayer de minimiser l’activité productive, supposée être imposée de l’extérieur, pour que nous ayons un maximum de « temps libres » à consacrer à d’autres activités.

Tout temps devrait être libre. Sinon, la société ne sortira pas de la tyrannie de la nécessité d’économiser le temps de travail—ce qui est précisément la logique économique du capitalisme et ce qui signifie « imposé de l’extérieur ». Toute activité productive, y compris la plus routinière, devrait devenir librement choisie ou « autonome ». En d’autres termes, la production dans une société socialiste ne peut qu’être effectuée sur une base volontaire.

Dans une société où les êtres humains peuvent choisir et le rythme et le temps de leur activité productive, non seulement la pression aveugle de réduire au maximum le temps nécessaire à la production d’un bien n’existera plus, mais le fait de mesurer la « valeur » ou le « coût » d’un produit par le temps de travail socialement nécessaire à sa production ne sera même pas compréhensible. En effet, si l’activité productive est agréable, comment peut-on la compter comme un coût?

Quant aux tâches routinières, ennuyantes, puisque ce n’est pas tellement la nature même des activités en question qui les rend ennuyantes mais plutôt le fait qu’il faut les accomplir toute la journée, jour après jour, semaine après semaine, aucun problème ne se poserait si ces activités étaient organisées de telle façon que chacun prenne son tour pour les accomplir pour des périodes relativement courtes. Etant, elles aussi, accomplies sur une base volontaire elles feraient partie du « royaume de la liberté » tout autant que des activités plus « nobles ». De plus, les tâches de ce type peuvent être d’autant plus facilement automatisées qu’elles sont plus routinières.

Notes

(1) « La langue anglaise a l’avantage de posséder deux mots distincts pour désigner deux genres différents de travail. Le travail qui crée des valeurs d’usage et qui est déterminé qualitativement est appelé work, par opposition à labour; le travail qui crée de la valeur et qui n’est mesuré que quantitativement est appelé labour, par opposition à work« .

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