1990 Le Parti socialiste unitaire de 1948 [Kesler]

Extrait de De la gauche dissidente au nouveau Parti socialiste: les minorités … Jean-François Kesler, 1990 (livre épuisé dans le commerce).

Le Parti socialiste unitaire (PSU)

Le Parti socialiste unitaire, deuxième incarnation de la gauche marxiste, n’appartient pas, comme le Parti communiste internationaliste, à un courant original et irréductible à la gauche française ; il est né de la rupture du tripartisme. Formé par des dissidents de la S.F.I.O. auxquels se sont joints des éléments venus du Parti communiste, on trouve à son origine la Bataille socialiste. Celle-ci, à la fois tendance de la SFIO et journal de cette tendance, regroupait avant guerre les adversaires d’une participation socialiste aux gouvernements radicaux (avec Paul Faure, Bracke-Desrousseaux et Jean Zyromski). Mais, en 1938, au moment de Munich, la Bataille socialiste s’était scindée en deux : les pacifistes avaient créé le Pays socialiste, les anti-nazis étaient restés autour de la Bataille socialiste elle-même. Après la Libération, cette tendance se reconstitue et prône l’unité d’action avec le Parti communiste. Elle quitte la SFIO au début de 1948 (avec Pierre Stibbe, Andrée Marty-Capgras et Claude Estier), après le vote par les députés socialistes des lois d’exception, lors des grandes grèves de novembre-décembre 1947, et le refus d’un congrès extraordinaire par la direction de la par la direction de la SFIO. Autour de la Bataille socialiste, se sont également rassemblés de nombreux collaborateurs de Franc- Tireur et de Libération, quotidiens issus de la Résistance, notamment : Jean Guignebert (secrétaire général à l’information en 1944), Marcel Fourrier (ancien communiste, avocat, rédacteur en chef de Franc-Tireur) ou Jean-Maurice Hermann (ancien socialiste, journaliste à Libération).

Au même moment, la Revue internationale, animée par Gilles Martinet, et à laquelle collaborent les anciens trotskystes Pierre Naville, Charles Bettelheim et David Rousset (ainsi que, occasionnellement, Pierre Uri, René Dumont et Maurice Merleau-Ponty), se définit essentiellement contre les Temps modernes: elle veut être une revue marxiste. Une partie de ses animateurs se retrouve au Rassemblement démocratique révolutionnaire (R.D.R.), avec Jean-Paul Sartre et David Rousset, en marge de la S.F.I.O.; mais la double appartenance étant interdite, l’échec est rapide, puisqu’il est impossible au R.D.R. de régénérer la S.F.I.O. D’autres animateurs de la Revue internationale, comme Gilles Martinet, rejoignent le Parti socialiste unitaire.

Enfin le dernier élément qui contribue à la formation du Parti socialiste unitaire est constitué par des cégétistes qui appartiennent au Parti socialiste, mais refusent la scission accomplie par Force ouvrière. Ce sont donc d’anciens socialistes qui demeurent fidèles à la C.G.T. Parmi eux: Marion, Schaeffer, Duret, qui adhèreront au PSU en 1960.

C’est ainsi que début 1948, est créé le Mouvement socialiste unitaire, MSU, avec des éléments venus avec des éléments venus de la Bataille socialiste, de la Revue internationale et de la CGT. En septembre 1948, le Mouvement socialiste unitaire se transforme en Parti socialiste unitaire, PSU : c’est le premier PSU. Il compte environ 2.800 adhérents (adhérents réels), soit autant que le Rassemblement démocratique révolutionnaire (RDR) de J.-P. Sartre et D. Rousset, et il possède une base ouvrière (avec notamment des cheminots et des postiers).

(…) Mais, rapidement, deux orientations se manifestent en son sein, comme au sein de l’Union des chrétiens progressistes (ou au sein du Mouvement de libération du peuple). Ces deux orientations qu’on retrouve partout et qui marquent les années de guerre froide, voire les années ultérieures, sont, d’une part, une orientation crypto-communiste, d’autre part, une orientation autonomiste. La question fondamentale qui se pose à l’époque à la gauche non-communiste, c’est-à-dire aux mouvements et organisations qui se situent entre le Parti socialiste et le Parti communiste (soit en réalité la gauche socialiste), c’est la question de son attitude vis-à-vis du Parti communiste. Le monde est divisé en deux blocs : ceux qui refusent le bloc américain, le bloc atlantique, vont-ils opter pour une attitude neutraliste ou, au contraire, pour une attitude pro-soviétique ? Le parti communiste est le parti le plus puissant et le plus dynamique de l’opposition, c’est même le seul grand parti de l’opposition: faut-il se situer entre lui et la majorité ( qui s’étend des socialistes aux modérés, et inclut même, s’il ne s’agit pas de majorité parlementaire, mais de majorité nationale, le RPF) ou, au contraire, faut-il s’allier avec lui sur une base privilégiée ?

La fascination exercée par la Russie stalinienne à l’époque de la guerre froide ressemble à la fascination qu’exercera la Chine maoïste au moment de sa révolution culturelle. Et la fascination exercée par le Parti communiste préfigure celle qu’exercera le mouvement gauchiste après Mai 68. Toutefois, les groupuscules gauchistes n’auront jamais une audience populaire. Au contraire, le Parti communiste obtient plus de 28 % des voix aux élections législatives de novembre 1946, et son implantation dans la classe ouvrière est incontestable. C’est donc l’attitude par rapport au Parti communiste, suivisme ou autonomisme, qui constitue l’axe fondamental des divergences au sein de la gauche non-communiste, de la gauche socialiste. A la vérité, à partir du moment où le Parti socialiste entrera dans l’opposition, la question de ses rapports avec le Parti communiste deviendra aussi pour lui la question primordiale.

Au sein du Parti socialiste unitaire se dégage donc une tendance crypto-communiste (avec notamment Jean-Maurice Hermann, Jean Guignebert et Marcel Fourier) qui veut pratiquer une unité inconditionnelle avec le Parti communiste. Elle utilise un vocabulaire républicain : elle veut traduire en langage jacobin les positions communistes. Elle permet de rallier au PC des éléments de la gauche traditionnelle, ce qui sera la caractéristique fondamentale du courant progressiste, à une époque où le Parti communiste a cessé de se situer dans la gauche historique et adopte des positions sectaires, même si ces positions sont beaucoup plus anti-impérialistes qu’ anti-capitalistes et se réfèrent beaucoup plus à la lutte des blocs qu’à la lutte des classes. Au demeurant, le PCF n’appelle pas à un Front populaire, mais à un Front national : il pratique une politique d’ouverture, mais sur la base de thèmes nationaux, voire nationalistes ; il s’adresse aux patriotes, il ne s’adresse pas aux socialistes. Le grand tournant, il le fera en 1955 et, à ce moment-là, il reviendra sur sa stratégie plus traditionnelle de front populaire, à laquelle il demeurera fidèle au-delà de l’expédition de Suez et de mai 58, comme après Mai 68.

A l’époque de la guerre froide, le PCF s’appuie sur le courant jacobin, non pas en tant que courant démocratique, mais en tant que courant patriotique. Le Parti communiste n’a pas besoin d’alliés qui fassent de la surenchère à sa gauche ; il a besoin d’alliés qui, par leur modération sur le plan social, puissent faire pénétrer ses idées internationales ; il a besoin d’alliés qui puissent populariser les thèmes fondamentaux de la politique extérieure de l’Union soviétique dans les classes moyennes, voire dans la bourgeoisie. L’axe fondamental demeure l’indépendance nationale. La tendance crypto-communiste du Parti socialiste unitaire s’apparente au courant incarné par les républicains résistants qui deviendront bientôt républicains progressistes. Mais, tandis que les pro -communistes du Parti socialiste unitaire sont issus du Parti socialiste, les républicains résistants sont, au contraire, d’anciens radicaux de gauche. D’autre part, l’alliance avec les communistes, pour les militants du Parti socialiste unitaire qui sont favorables à un alignement inconditionnel, procède d’une analyse marxiste, qui conduit à l’unité politique de la classe ouvrière. Au contraire, le crypto-communisme des républicains résistants est né des combats de la Résistance, de même, d’ailleurs, que le crypto-communisme des chrétiens progressistes. En fait, toute une génération a connu le Parti communiste dans la Résistance et à travers la Libération; elle a été marquée par ses contacts avec un Parti communiste qui se trouvait à l’avant-garde de la lutte armée contre l’occupant nazi, puis à l’avant-garde du combat pour la transformation de la France libérée. Cette génération, qu’elle soit entrée dans le Parti communiste lui-même (souvent pour en sortir plus tard, notamment à partir de la déstalinisation en 1956), ou qu’elle soit entrée dans d’autres organisations (Union des chrétiens progressistes, Union des républicains progressistes), est demeurée fidèle au Parti communiste, en souvenir, en quelque sorte, des combats menés dans la clandestinité et des espoirs nés en 1944. D’une manière analogue, beaucoup de jeunes qui participeront au mouvement de Mai 68 s’orienteront vers le gauchisme par fidélité  à l’esprit de Mai. Le PSU recevra, après Mai 1968 (et le PS ultérieurement), l’adhésion de nombreux jeunes ou moins jeunes, sans expérience politique, sans passé politique, venus à l’action politique à partir de Mai 1968 (comme d’autres étaient venus à l’action poli tique par la Résistance) et demeurés fidèles à l’esprit de Mai, et par conséquent sensibles aux positions gauchistes.

D’autre part, existe au sein du Parti socialiste unitaire une tendance autonomiste, à la fois plus révolutionnaire et plus démocratique. Animée notamment par Gilles Martinet, Pierre Stibbe et Pierre Naville, elle estime qu’il faut faire évoluer le Parti communiste et veut maintenir à son égard sa liberté de critique. Au départ, le PCF voit d’un bon œil le PSU. En effet, pour les communistes, il y a d’un côté les socialistes de Droite, qui rallient le camp de la bourgeoisie et le bloc américain, et de l’autre les socialistes de Gauche, qui rallient le camp du prolétariat et le bloc soviétique. Or le Parti socialiste unitaire adhérait à la théorie du socialisme de gauche. C’est l’époque de la fusion entre les partis communistes et les partis socialistes dans les démocraties populaires, et le Parti socialiste unitaire se situe dans la ligne de ceux des socialistes qui, dans les pays de l’Est, fusionnent avec les communistes. prend position contre le camp capitaliste et se rallie au camp socialiste, tout en étant sans illusion sur le stalinisme. La tendance autonomiste choisit donc le socialisme de gauche, comme la tendance crypto-communiste. Au printemps 1848, une délégation française, avec Elie Bloncourt, Pierre Stibbe et Gilles Martinet, participe à la Conférence internationale des socialistes de gauche, à Varsovie, avec le socialiste tchèque Fierlinger (qui avait permis le coup de Prague), les socialistes italiens Lelio Basso et Vecchietti, les socialistes polonais Oskar Lange, Joseph Cyrankiewicz et Ziliacus.

Mais bientôt, en 1949, deux batailles vont se dérouler au sein du Parti socialiste unitaire. La première tourne autour de la plate-forme que veut élaborer le P.S.U. En effet le texte adopté parle des contradictions qui existent à l’intérieur du monde communiste. C’est une idée chère à Gilles Martinet, et qu’il ne cessera de reprendre par la suite. Or cette théorie des contradictions au sein du monde communiste va à l’encontre de la théorie selon laquelle le triomphe du socialisme engendre une société sans contradiction, une société fondée sur une communion parfaite. Elle provoque donc une violente réaction du Parti communiste. Jacques Duclos déclare à Jean-Maurice Hermann:  » Vous avez subi une défaite idéologique ». Et il s’emporte brutalement contre Gilles Martinet : « II y a eu dans le passé, dit-il, des gens qui ont voulu nous donner des leçons de marxisme, nous les avons brisés comme verre » (et le bouillant secrétaire du Parti communiste fait un geste à l’appui). Toutefois, à la base du Parti socialiste unitaire se manifeste une résistance contre la pression exercée par le Parti communiste, y compris parmi les éléments cégétistes pourtant les plus soumis à cette pression.

La deuxième bataille tourne autour de la question yougoslave. Les crypto-communistes veulent, sous la pression du Parti communiste, obtenir la condamnation du schisme titiste. Les autonomistes, au contraire, veulent préserver les chances de réconciliation et refusent de prendre parti dans ce conflit. une délégation se rend en Yougoslavie où elle fait une déclaration , à la suite de laquelle elle est exclue par la commission des conflits. Parmi les exclus, un futur conseiller municipal de Paris du PSU : David Weill. Un autre exclu, Morin, déclare devant le comité directeur, avant son exclusion : « Il est exact qu’il y ait dans ce parti des camarades qui servent le Parti communiste et pensent que nous devons n’être qu’une filiale de ce parti. Ils cherchent à écarter des camarades qui veulent que le PSU défende son programme politique propre ». Mais cet alignement de ce premier PSU sur la ligne stalinienne du PCF provoque sa condamnation. Sa direction ayant capitulé devant le PCF, les dirigeants autonomistes l’abandonnent et entrent à l’Union progressiste qui sera, pour eux, une structure d’accueil.

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