L’opposition à la non-intervention en Espagne

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Extrait de Les socialistes et la guerre/ Richard Gombin (1970)

comité-pour-la-révolution-espagnole1937

Le chef de file des opposants à l’embargo fut, sans conteste, Jean Zyromski. Leader de la fraction « Bataille socialiste », il réussit à réunir autour de lui aussi bien des personnalités de la droite du Parti, que des pivertistes et même des militants de l’extrême-gauche du Parti.*

La thèse de Jean Zyromski est intéressante car elle s’insère dans une doctrine qui date de 1935 sinon de 1931 (…).

Depuis 1935 la Bataille socialiste adopte, en gros, les mêmes vues que Blum en politique étrangère (…). Lorsque Blum prend la tête du gouvernement de Front populaire, elle loue sa résolution de tenir tête aux dictatures fascistes et de redonner de la vigueur à la sécurité collective, telle qu’il l’exprime à Genève, en juillet 1936.**

Lorsque l’insurrection éclate en Espagne cependant, Zyromski se situe d’emblée comme ardent partisan de l’aide. La guerre d’Espagne est pour lui une nouvelle avance du fascisme international. Elle n’est pas un drame fortuit, mais un événement concerté et dans la logique de l’idéologie fasciste. Comme en Éthiopie, comme sur le Rhin en mars 1936, il faut l’arrêter, car encore une fois, c’est la sécurité de la France qui est menacée et, à travers elle, la révolution prolétarienne. Si l’insurrection est victorieuse en Espagne cela signifiera l’encerclement de la France et la guerre. Si l’on ne veut pas rester maître de la situation, on sera balloté par les événements, on ne pourra plus que les subir. A un premier stade il demande la levée de l’embargo. A la rigueur, la non-intervention aurait pu se justifier si elle avait été loyalement observée. Or il n’en est rien. Ayant pu s’assurer sur place du ravitaillement des forces insurrectionnelles par l’Allemagne et l’Italie, il qualifie de «  »mythe » le Pacte de non-intervention.*** Il s’agit simplement, en levant l’embargo, d’abroger une mesure hostile à un gouvernement légal et ami. Il n’en résultera pas la guerre, est-il persuadé, car la Grande-Bretagne est toujours liée par le Traité de Locarno: le fait de rétablir les relations commerciales normales avec l’Espagne ne peut être considéré comme une agression contre l’Allemagne.

Devant l’ampleur de l’aide apportée aux insurgés, la levée de l’embargo, suffisante en janvier 1937, lui paraît insuffisante six mois plus tard. Il demande désormais l’intervention de la S.D.N., une politique concertée des États anti-fascistes. Il faut régler le problème selon l’article 10 du Pacte de la S.D.N. A défaut de prendre l’initiative d’une action collective, Léon Blum aurait préparé « les cimetières et les camps de concentration pour le prolétariat ». Il doit déclarer que les frontières de l’Espagne sont celles de la France, et restaurer ainsi la confiance des petits États d’Europe centrale, de Scandinavie, des Balkans qu’on regroupera autour de la France.

Un an plus tard, au congrès de Royan, Zyromski va encore plus loin et n’hésite pas à se résigner à la guerre pour sauver l’Espagne, rempart de la France et de l’Europe anti-fasciste. Si l’on ne sauve pas l’Espagne, l’Europe sera fasciste. L’aide à apporter au gouvernement de Madrid doit être désormais proportionnée aux circonstances.

Non content de prêcher l’intervention, Jean Zyromski s’oppose durement à Blum sur le problème espagnol. Il lui reproche de raisonner « hors du temps et de l’espace » et de ne pas vouloir comprendre que l’Espagne n’est qu’un pion sur l’échiquier des dictatures comme le sont Dantzig et la Tchécoslovaquie.

Peut-on évaluer l’influence de l’opposition zyromskiste sur le Parti? En pourcentage des militants, D. Baker évalue la B.S. à 29 % en mai 1937 et 21 % en mai 1938. Il faudrait y ajouter un certain pourcentage de la « Gauche révolutionnaire » dont bon nombre étaient partisans de l’intervention, qui auraient pu se solidariser avec la Bataille dans son opposition à la politique générale du gouvernement à direction socialiste, et qui représente 16 % en mai 1937 et 18 % en mai 1938. Mais outre que ces deux fractions étaient divisées sur la politique intérieure, la direction s’est toujours ingéniée à ce que le décompte des mandats ne se fit pas sur le problème espagnol.**** De même, victoire purement morale au Conseil de février 1937. C’est ainsi que le Conseil national de novembre 1936 accepte de voter une motion (présentée par Zyromski) très énergique mais ne comportant pas de blâme à l’endroit du gouvernement ni d’impératifs précis pour l’avenir. Au congrès de Marseille (juillet 1937), la Commission des résolutions comprenant des partisans de la non-intervention vote à l’unanimité un projet constatant que la politique de non-intervention n’a pas donné les résultats escomptés, réclamant la liberté de ravitaillement pour l’Espagne républicaine et la saisine de la S.D.N. Cette résolution proposée par la Bataille est entérinée par le Congrès, unanime, mais elle s’avère inopérante, car:

– comme la précédente, elle ne contient pas de blâme à l’encontre des ministres socialistes qui, précisément, ont pratiqué la politique contraire à celle préconisée,

– elle n’est pas non plus destinée à faire le décompte des mandats par fraction pour la répartition des sièges à la C.A.P. Pour cette fin, chaque tendance propose une motion de politique générale qui contient un programme « pour le maintien de la paix », mais ne parle pas de l’Espagne.

Au congrès de Royan (juin 1938), une autre tactique est adoptée. Il y a trois motions de « politique générale » dont l’une (celle de la G.R.) ne se préoccupe que de politique intérieure, l’autre (Blum-Faure-L’Hévéder) s’élève contre les violations de l’accord de non-intervention, enfin celle de la Bataille qui demande l’ouverture de la frontière espagnole et la liberté commerciale. Mais le problème de l’intervention est perdu au milieu d’autres considérations: les congressistes sont invités à se prononcer sur la défense nationale, l’attitude de la S.F.I.O. en cas de guerre, la participation au gouvernement. Ce sont donc les mandats obtenus par la motion Zyromski qui nous éclairent sur l’attitude à l’égard de la non-intervention: mais il ne s’agit là que des mandats qui se portent habituellement sur la Bataille et il faut ajouter à ces 1.735 mandats ceux quiproviennent des fédérations favorables à la G.R. et qui n’ont pu se prononcer sur la question espagnole puisque leur motion n’en parle pas. Si l’on fait l’hypothèse, tout à fait plausible, que la moitié des effectifs de la Gauche révolutionnaire était opposée à la politique extérieure du gouvernement, on obtient environ 30 % de mandats hostiles à la non-intervention. En comparant ce pourcentage à celui des anti-munichois, quelques mois plus tard on pourra suivre l’évolution du courant pacifiste à l’intérieur du Parti.

Pour les pivertistes, la guerre d’Espagne est venue remettre en question une cohésion péniblement acquise. A peine s’est-on mis d’accord sur la nécessité de s’opposer à Blum sur les moyens de lutte contre la guerre, qu’on doit juger de sa politique espagnole. Marceau Pivert fut déchiré entre son pacifisme et son internationalisme. S’il admettait qu’il fallait fournir des armes aux républicains, il ne voulait pas que cette aide soit gouvernementale à cause des dangers de guerre qu’elle aurait suscités. Ainsi est-il conduit, chose rare, à approuver Blum, à approuver son « action douloureuse » du 8 août 1936. Il préconisait, par contre, l’action directe de classe, essentiellement le boycottage par le prolétariat européen de la junte de Franco, de façon à empêcher son ravitaillement, la solidarité ouvrière pour fournir clandestinement des armes aux républicains. Il fallait aider ceux-là à gagner, sans toutefois provoquer de conflit généralisé: il reprend le même raisonnement que lors du conflit éthiopien. Cette position ne fut pas maintenue par son auteur et, surtout elle ne fut pas partagée par tous les compagnons de Pivert. Michel Collinet prit la tête de l’opposition. Il était opposé à l’embargo et réclamait l’ouverture de la frontière espagnole. Nous avons vu qu’avec un certain nombre d’autres pivertistes il militait aux côtés de Zyromski.

Enfin, une troisième tendance au sein de la Gauche révolutionnaire se dégage avec D. Guérin, pour qui la meilleure façon d’aider l’Espagne était de fomenter une recrudescence de l' »activisme » en France, autrement dit la révolution immédiate.

A cause de ces divergences de vue, la Gauche révolutionnaire ne s’exprime pas, en tant que telle, sur le problème espagnol. La guerre civile espagnole eut des conséquences considérables sur le socialisme français. Elle a éclaté à un moment où la S.F.I.O. était au pouvoir et donc où elle pouvait agir et, pour la première fois, accorder ses actes à sa doctrine. (…)

Annonce d'un metting de la SIA avec Pivert et Longuet

Notes:

[*] Parmi ses partisans de droite signalons S. Grumbach, auteur de la motion en faveur de l’intervention au Conseil national de février 1937 (Populaire du 15 février 1937) et M. Dormoy qui s’est déclaré plus proche en politique étrangère de Zyromski que de la direction (Congrès S.F.I.O. de Royan). Parmi les pivertistes, membres du Comité d’action socialiste pour l’Espagne de Zyromski, citons M. et S. Collinet, Ed. Serre, Jean Pradel, C. Audry, A. Weil-Curiel, etc. Enfin de l’extrême-gauche vint le transfuge du P.C. André Ferrat (…)

[**] A. Dunois in BS de juillet 1936.

[***] Pas de blocus contre l’Espagne républicaine (déclaration de J. Duclos, J. Zyromski, Eugène Hénaff, Georges Brantig de septembre 1936) et discours au congrès de Marseille (1937)

[****] Selon une méthode qui est exposée en détail (pour une période ultérieure) par A. Philip (Les socialistes, p. 180)

Affiche du P.S.O.E. en 1945

Voir aussi:

miro1937.jpg

Affiche de Miró (1937)

Affiche de SIA (1937)

 

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Une Réponse to “L’opposition à la non-intervention en Espagne”

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