Le PCF face à la guerre d’Éthiopie (1935-1936)

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Publié dans la Revue d’histoire moderne et contemporaine 2002-4

Les deux incendies.

Le PCF face à la guerre d’Éthiopie ( 1935-1936)

Yves Santamaria
Yves SANTAMARIA IUFM des Pays de Loire et Institut d’Études Politiques, Paris

D’octobre 1935 à mai 1936, la guerre victorieuse menée par l’Italie contre l’Éthiopie ne constitue qu’un bref épisode de ce processus que nous construisons (suivant en cela l’exemple de nombre de contemporains des faits) comme la « marche à la guerre » des années trente. Éclairé par une typologie héritée de la Deuxième internationale [1] et revisitée par le bolchévisme de Grande guerre [2], le Mouvement communiste international n’hésita pas dans sa caractérisation du conflit. Avant même le déclenchement de l’agression mussolinienne, la cause était entendue : on avait indiscutablement affaire en l’espèce, côté éthiopien, à une guerre d’« indépendance nationale » [3]. Si l’incertitude subsistait, à l’automne 1935, quant à la possibilité d’existence de ce cas de figure sur le théâtre européen avant la prise de pouvoir du prolétariat [4], la doctrine était fixée (et elle le demeurera sous Khrouchtchev et ses successeurs) en matière de soutien aux États « semi-coloniaux » en lutte contre les métropoles impérialistes. En un ultime effort de théorisation prospective, Lénine n’avait-il pas jugé inéluctable le « conflit militaire entre l’Occident impérialiste contre-révolutionnaire et l’Orient révolutionnaire et nationaliste, entre les États les plus civilisés du monde et les pays arriérés comme ceux de l’Orient » ? S’ils forment la majorité de l’humanité – et Lénine pensait surtout à la Chine, l’Inde et la Russie – « il faut que cette majorité ait le temps de se civiliser [5] ». Telle fut l’image que le Mouvement communiste diffusa de l’Empire du Roi des rois, le négus Hailé Sélassié, chef d’un État membre de la Société des nations. L’une des rares entités politiques africaines à avoir conservé son indépendance, l’Éthiopie relevait à la fois des petits pays en butte à l’agression des puissants, des mondes coloniaux en proie à la rapacité européenne et des peuples victimes de l’expansionnisme fasciste. À ce triple titre, elle bénéficia, de la part du PCF, d’un soutien politique [6] qui n’a à ce jour guère fait l’objet de recherches approfondies [7]. Cette approche se fixe donc pour seule tâche de dégager les formes prises par l’expression de ce positionnement, tout en tenant compte de ses limites idéologiques et stratégiques. Conformément au double code génétique de la Section française de la IIIe Internationale, ce bornage tiendra compte de l’inscription du Parti dans le champ politique national, alors marqué par la constitution d’une coalition électorale (le Front populaire) à vocation gouvernementale dont le PCF est partie prenante et qui affiche sur ses drapeaux la défense de la paix. Bien évidemment, il ne peut que prendre également en considération la dimension diplomatique de l’antifascisme communiste.

Opérationnel sur le plan intérieur, celui-ci va de surcroît se révéler parfaitement apte à appliquer à la coalition – largement virtuelle en 1935 – de ces « États fascistes » que sont l’Allemagne et l’Italie les leçons dégagées par Lénine en matière de « louvoiement » entre puissances impérialistes, donc intrinsèquement rivales.

Les sanctions ne sont pas la guerre

À l’été 1935, le VIIe congrès du Komintern avait relégué au second plan la notion léniniste de « coexistence pacifique » [8] afin de mieux sensibiliser le Mouvement communiste à la présence d’un « ennemi principal »: nul à présent ne pouvait plus ignorer que la menace pour l’URSS était clairement portraiturée sous les traits du fascisme allemand. Lorsque, les 13 et 14 août, Palmiro Togliatti fixa publiquement Les tâches de l’Internationale communiste face à la préparation par les impérialistes d’une nouvelle guerre mondiale [9], la nationalité du rapporteur n’entraîna pas, contrairement à une tradition établie [10], une valorisation du rôle de l’impérialisme italien, pourtant en passe de se jeter sur l’Abyssinie. Certes, remarquait l’orateur, la paix est « indivisible » et la détérioration de la situation ne manquerait pas d’aiguiser les rapports inter-impérialistes. Mais – et cette observation n’était pas la moins importante – l’affaire ressortissait pour l’essentiel au chapitre de l’« aggravation des contradictions et de la lutte ouverte entre le monde des impérialistes et les peuples coloniaux » [11]. Si, à long terme, l’affrontement Orient-Occident pouvait sceller le sort du Capitalisme [12], la maturation des antagonismes relevait en la matière d’une temporalité encore incertaine et en tout cas moins pressante aux yeux des décideurs communistes. La hiérarchie des urgences désormais lisible sur l’agenda révolutionnaire ne pouvait échapper à l’ambassadeur britannique à Moscou, qui, en la circonstance, établit avec perspicacité l’ordre des priorités soviétiques [13].

Rien de surprenant, dans ces conditions, à ce que le chef kominternien Dimitri Manouilski, dans son compte rendu du VIIe congrès aux activistes du Parti russe [14] opposât à la proposition social-démocrate de fermeture du canal de Suez à la flotte italienne le mot d’ordre de « sanctions prolétariennes » qui, pour discutable qu’ait pu se révéler son efficacité aux yeux des troupes du Négus, évitait au Mouvement communiste d’apparaître à la remorque de l’impérialisme de Sa Majesté. Annonçant la petite phrase de Staline lors des manœuvres préparatoires à la conclusion du pacte d’août 1939 avec l’Allemagne [15], Togliatti était on ne peut plus clair – en privé – sur le sujet : il était hors de question de figurer parmi les dupes d’une bourgeoisie anglaise [qui] avait réussi à maintes reprises à trouver des imbéciles disposés à lui retirer les « marrons du feu » [16].

La faible conformité du régime abyssin aux canons démocratiques n’était pas de nature à influencer l’attitude communiste : déjà au Maroc, de 1925 à 1926, le PCF n’avait pas marchandé son soutien aux insurgés rifains [17]. Dans les pays vivant « sous régime patriarcal », expliquait-on aux militants en formation [18], la masse indigène vit sous le « régime d’autrefois » et les chefs restent liés à elle contre l’envahisseur. Tel était le cas des dirigeants de la République du Rif : « Nous avons beau savoir qu’Abd el Krim est un chef féodal et que plus tard nous aurons à combattre les hommes de son espèce, pour l’instant, la tâche qu’il nous faut accomplir est de soutenir [19] son mouvement ». Lorsque le développement atteint un stade supérieur et qu’il y a bourgeoisie indigène anti-impérialiste – c’est-à-dire « qui veut exploiter elle-même ses propres travailleurs » –, il convient de soutenir et « orienter » son action en veillant au refus des compromis avec l’impérialisme et en organisant les masses (surtout prolétariennes) de façon indépendante.

Comme le faisait remarquer Gabriel Péri avec cet humour très british dont il n’était pourtant pas prodigue dans ses chroniques journalistiques, il n’était nullement question de décerner des palmes à un souverain chez qui la journée de huit heures n’était sans doute pas scrupuleusement respectée [20]. Plus directement, l’IC recourait, comme en 1925, à l’inusable et polymorphe concept de « féodalité » et balayait les éventuelles hésitations des communistes d’Algérie et de Tunisie à s’engager en soutien d’un « appareil d’État réactionnaire et moyenâgeux [21] ». En dépit de la faiblesse du prolétariat abyssin, c’est donc sans réticences que, le 5 octobre 1935, les Partis et organisations communistes d’Afrique et des pays arabes reprirent, une fois l’assaut déclenché par Mussolini, le cri de guerre du Parti communiste italien : « Bas les pattes devant l’Abyssinie [22] ». Conjuguée au caractère limité des forces alors engagées par ce texte, l’absence d’appel commun des sections européennes donnait d’emblée une indication fiable sur la volonté du mouvement communiste de maîtriser la graduation de sa riposte.

Le Bureau politique du PCF avait délibéré au lendemain de l’attaque italienne. Si l’on se fie à la synthèse personnelle de Marcel Cachin [23], les limites de la campagne qu’il convenait d’engager contre l’Italie y furent clairement établies. Les sanctions militaires, agitées jusque dans certaines colonnes du Populaire, n’étaient pas à l’ordre du jour. Il fallait dire : les sanctions économiques, financières, c’est suffisant pour empêcher Mussolini de faire la guerre. Sans doute, dans la confidentialité du BP, pouvait-on envisager l’escalade : « Si la situation se modifie, nous sommes pour les sanctions militaires. »

Mais aujourd’hui, on n’irait « pas plus loin ». Les socialistes étaient d’ailleurs invités à ne pas exiger de l’URSS qu’elle appliquât à l’Italie des sanctions économiques auxquelles les « gouvernements bourgeois » ne se montreraient pas disposés [24]. La vigilance pacifiste du PCF, face à l’antifascisme diplomatique bourgeonnant à la direction de la SFIO, s’éclaire de l’attitude prudente adoptée jusqu’à l’été 1936 par le PCF sur le chapitre de la Défense nationale.

Malgré le soutien apporté par Staline au réarmement de la France lors du voyage de Pierre Laval à Moscou, les communistes français demeurent extrêmement précautionneux sur le sujet [25], conformément au télégramme reçu de la Maison (le Komintern) le 17 mai 1935 :

« Étant donné que l’armée reste aux mains de la bourgeoisie, il n’y a aucune garantie qu’elle ne sera pas utilisée comme un moyen d’oppression contre la classe ouvrière et paysanne dans le pays et contre les peuples des colonies. En conséquence le PCF refuse les crédits militaires et rejette le budget, dans son ensemble, ainsi que le projet de loi sur un service militaire de deux ans [26]. »

L’éclaircissement était le bienvenu. On peut en juger quand on découvre le désarroi d’un Henri Barbusse qui, surpris par le feu vert stalinien au réarmement français alors qu’il s’est déplacé en Suisse afin – précisément – d’alerter l’opinion sur la situation éthiopienne, ne peut qu’esquisser en public, au débotté, une défense surannée du désarmement général [27]. Quoi qu’il en soit, le refus de toute surenchère patriotique face à l’Italie est pleinement en phase avec les choix diplomatiques des dirigeants soviétiques. Sur ce chapitre, on le sait depuis les recherches de Giuliano Procacci, l’URSS entendait faire montre dans l’affaire éthiopienne d’une notable fermeté sur les positions de principe assortie d’une sereine prudence sur le plan tactique, et particulièrement en matière d’approvisionnement pétrolier. L’ouverture de fonds diplomatiques inaccessibles à l’époque où il réalisa son étude a depuis largement confirmé les analyses de l’historien italien [28].

Publiée dans l’Humanité du 4 octobre, la déclaration du Bureau politique se voulut apaisante, conformément à la ligne de masse adoptée depuis l’été.

Le PCF ne pouvait se résigner à l’idée de la guerre :

«(Il entendait) tout faire pour sauver la paix, pour éviter à tout prix que notre pays soit entraîné dans un conflit sanglant qui serait un désastre pour la France entière. Une conjonction loyale des efforts pacifiques de la France, de l’Angleterre et de l’URSS peut sauver la paix. »

À la remorque de l’impérialisme britannique ?

Le texte, s’il témoignait d’une indéniable bonne volonté, accordait un crédit excessif à celle de la Grande-Bretagne. S’il adoptait le titre – À bas la guerre ! – retenu par le quotidien du PCF, l’appel lancé le 7 octobre par le Comité exécutif de l’IC ne s’embarrassait pas de précautions verbales pour caractériser les menées britanniques. La référence à la boucherie mondiale de 1914 ne pouvait guère laisser planer de doute quant à l’équidistance de mise face aux véritables protagonistes de la tragédie :

« La lutte impérialiste des grandes puissances capitalistes, principalement l’Angleterre et l’Italie, pour l’Abyssinie, a conduit à une agression du fascisme italien contre le peuple abyssin. Des avions italiens bombardent des villes et des villages paisibles d’Abyssinie. L’impérialisme anglais, prétextant une sollicitude douteuse pour “l’indépendance” de l’Abyssinie, s’apprête à la guerre contre l’Italie pour s’emparer de l’Abyssinie. La flotte britan- nique se tient prête. En même temps que l’Angleterre, les autres États impérialistes réclament, soi-disant dans l’intérêt de la paix, la protection sur l’Abyssinie » [29].

L’Internationale se plaçait par là même sur les positions définies par Manouilski dès le 5 septembre. La neutralité entre les belligérants impérialistes n’était, il est vrai, pas absolument respectée du fait de la présence simultanée de deux types de conflits (interimpérialiste et d’indépendance nationale). S’il était exclu de favoriser l’une des deux puissances européennes, l’appui prolétarien ne devait pas faire défaut aux Éthiopiens :

pour ce faire, il fallait que pas un train, pas un navire ne parte pour soutenir la guerre italo-abyssine. Front unique au sommet oblige (pas question ici de Front populaire, formule impliquant l’alliance avec les « partis bourgeois de gauche »), le mot d’ordre s’adressait, à la différence de 1932 [30], aussi bien aux travailleurs qu’à leurs organisations; il n’apparaît pas avoir nui davantage à l’effort de guerre italien qu’au potentiel japonais. En fait, il signalait plus une position politique qu’il ne fit l’objet d’une mise en œuvre systématique. Il ne s’inscrivait pas davantage dans une perspective de collaboration des masses à l’action de la S.D.N. Bien au contraire, l’organisation genevoise était frappée par avance de discrédit :

« Les gouvernements des plus grands États capitalistes représentés à la Société des Nations la condamnent une fois de plus à l’impuissance. Le jeu des intérêts cupides des puissances impérialistes rend impossible une action collective efficace de la Société des Nations contre les instigateurs de guerre fasciste. »

L’équidistance adoptée dans le conflit interimpérialiste qui surdéterminait le combat pour l’indépendance abyssine ne pouvait mieux se manifester que lors des événements qui secouèrent, à compter du 13 novembre 1935, l’Égypte.

Après le refus britannique de rétablissement de la Constitution de 1923, les violentes manifestations qui s’ensuivirent venaient poser aux communistes des questions bientôt classiques (et que la deuxième guerre tranchera sur une grande échelle) de légitimité et de priorité d’exigences nationales logiquement attisées par l’impérialisme rival. Sur le terrain, le Mouvement communiste ne disposait que de capacités d’intervention extrêmement réduites [31] et, s’il ne fallait pas surestimer l’impact de la propagande italienne [32], l’agitation nationaliste pouvait objectivement causer quelque émoi sur les arrières d’un dispositif militaire que les Britanniques s’attachaient à renforcer. Et de fait, le réarmement allemand ne devait pas conduire à sous-estimer l’ampleur des efforts engagés en ce sens par l’impérialisme anglais. Gabriel Péri dénonçait en conséquence les tentatives du gouvernement de Londres en vue de créer un « esprit de panique » dans l’opinion à propos d’une pseudo-insuffisance de la Royal Air Force [33]. Aussi le Komintern ne pouvait-il laisser passer sans réagir le faux-pas de la Correspondance internationale qui, dans son numéro du 16 novembre, émit l’opinion selon laquelle, en Égypte, « un mouvement insurrectionnel serait, hélas, nuisible à la cause de la paix » [34]. L’affirmation fut promptement jugée malencontreuse [35] et André Ferrat, qui jouissait d’un droit de regard sur les (rares) rapports en provenance d’Égypte [36], consacra en décembre une part importante de son Bulletin colonial aux répercussions de la guerre d’Éthiopie dans la zone d’influence britannique [37]. Il se fit ainsi l’écho de l’appel du Wafd à la Société des nations dans lequel le mouvement nationaliste égyptien dénonçait le double-jeu britannique consistant à prêcher la paix aux autres et à défendre les prétentions les plus injustifiées par les voies les plus illégales et les moyens les plus tyranniques. L’Humanité du 15 décembre, sans mentionner l’origine de la déviation qu’elle redressait, jugea quant à elle la révolte égyptienne parfaitement compatible avec l’application des sanctions puisqu’une Égypte libre… serait le pays le plus apte à imposer l’embargo véritable.

Les rappels à l’ordre ne concernaient pas des cibles isolées. Le 20 novembre 1935, le Présidium de l’IC prit connaissance d’un rapport, œuvre de Kuusinen, dont le titre – Point de raison pour la suffisance [38] témoignait à l’envie du mécontentement ressenti à Moscou devant le comportement adopté par les sections à l’égard du conflit en cours. Celles-ci se voyaient accusées de suivisme vis-à-vis des sociaux-démocrates qui tentaient d’orienter les masses vers le soutien de la politique philosociétaire anglo-française. Le Parti français était nommément désigné, du fait du caractère propagandiste d’une attitude qui l’avait, disaient les Soviétiques, conduit à négliger les revendications concrètes au profit d’une agitation générale pour la paix et la liberté. La direction française avait, reconnaissait Kuusinen, tenu compte de ces critiques [39] et put donc adopter une attitude conséquente lorsque fut rendue publique l’existence d’un accord conclu les 7-8 décembre 1935 par Pierre Laval avec le ministre britannique des affaires étrangères Samuel Hoare [40].

Faire de la politique

Les Soviétiques avaient déployé un lobbying intense, souvent assorti d’arguments trébuchants, pour faire pression sur Laval [41]. Ont-ils joué un rôle direct dans sa chute ? On manque d’éléments de preuve pour l’affirmer, même si à Moscou le remplacement du président du Conseil était, à ce moment-là, la seule solution envisagée pour l’avenir des relations franco-soviétiques [42]. Avant même la divulgation des indiscrétions qui visaient à torpiller le plan francobritannique de partition de l’Éthiopie, le député communiste Gabriel Péri, fort bien informé et qui suivait de très près l’affaire [43], fit entendre à la Chambre une vibrante interpellation, de concert avec Pierre Cot [44], le jour même où les journalistes Pertinax et Geneviève Tabouis recueillirent leurs informations.

L’opération de politique intérieure qui se dessinait et qui vit Laval affronter, le 27 décembre, une coalition parlementaire hétéroclite n’était pas contradictoire avec la publication, par l’Humanité du 17 décembre, d’un article de Radek paru dans les Izvestia et situant la position soviétique. L’URSS, pouvait-on lire, n’était pas directement intéressée à l’issue de la guerre en Afrique orientale. Tout en soutenant les sanctions décidées par la SDN, elle n’était nullement opposée à des pourparlers avec l’Italie. Soucieuse d’éviter toute source de complications en Europe, elle envisageait sans défaveur un éventuel désir de l’Éthiopie de mettre fin à la guerre à telle ou telle condition qui lui conviendrait mais que l’on ne saurait lui imposer.

Cette prise de position, officieuse si l’on songe au statut des Izvestia, ne pouvait prétendre résumer à elle seule les multiples facettes d’une diplomatie soviétique qui conservait des contacts réguliers avec chacune des parties en présence. Sa publication dans le quotidien du PCF permettait de relativiser les virulentes dénonciations du fascisme colonial, techniquement peu dommageables à l’agresseur italien, et de concentrer les coups sur l’homme désigné comme leader de la réaction interne, Pierre Laval. L’objectif était établi par le titre de l’Humanité du 19 : Hoare a démissionné.À quand Laval ? Le même jour, un meeting du Rassemblement populaire était convoqué sous les mots d’ordre, jadis honnis et désormais réunis, Pour la Paix ! Pour la sécurité de la France ! tandis que Vaillant-Couturier choisissait pour son éditorial du 21 Vive la paix ! À bas Laval ! Dénonçant le bluff de Mussolini qui, affirmait-il, n’était nullement disposé à se lancer dans une aventure européenne dans l’hypothèse de sanctions pétrolières, il n’en réaffirmait pas moins la traditionnelle répugnance communiste à l’idée de peser sur un seul plateau de la balance impérialiste :

« Nous ne partageons pas le moins du monde certaines des raisons qui inspirent l’opinion britannique. Impérialisme anglais et impérialisme britannique suivent une voie naturellement hostile aux intérêts du prolétariat et des peuples opprimés… Nous ne voulons nous battre ni pour le roi d’Angleterre, empereur des Indes, ni pour le Duce italien agresseur de l’Éthiopie. NOUS VOULONS LA PAIX » [45].

L’agonie du ministère Laval, patente depuis qu’il est notoire qu’Édouard Herriot (un garant, pour Moscou, de l’amitié anti-allemande) a décidé de mettre un terme à sa collaboration, induit tout naturellement un déficit d’intérêt porté à la question éthiopienne. Au point que le Parti communiste italien doit intervenir, en janvier, auprès de Gabriel Péri et de la direction du PCF pour obtenir de l’Humanité une couverture de la « question essentielle du moment sur le plan international »: on ne pouvait en la matière, estimait le Bureau Politique du PC d’Italie, se laisser impressionner par l’argument selon lequel la chute de Mussolini (encore considéré à cette date comme le garant de l’indépendance autrichienne) « laisserait les mains libres à Hitler et annulerait en fait le traité de Locarno » [46].

La chute de Laval, effective le 22 janvier 1936, constituait un objectif plus immédiatement accessible. Son remplacement par Albert Sarraut était, estima le PCF, un premier pas qui méritait que l’on s’abstînt de voter contre l’homme du discours de Constantine [47]. Le dirigeant radical ne se proposait-il pas de soumettre enfin le Pacte franco-soviétique (celui-là même qui avait été signé au printemps précédent par Laval) à la ratification des Chambres ? Entre l’homme du rapprochement avec Rome et celui qui resserrerait les liens avec Moscou, on avait depuis longtemps tranché. Gabriel Péri put alors lancer une mise en garde à ceux qui prendraient prétexte des avertissements hitlériens pour atténuer la portée du traité et la valeur des engagements qu’il implique. Reconnaissant qu’il était bien difficile de « faire le départ entre le bluff et la menace réelle », Péri exigeait « que l’on ne se soumette pas à ces sortes de chantage », tout en paraissant relativiser l’importance de l’éventuelle rétorsion allemande dans la mesure où, « en fait, la démilitarisation rhénane n’est déjà plus qu’un souvenir ».

Le 29 février 1936, quarante-huit heures après la ratification par la Chambre des députés, les déclarations quasiment francophiles d’Hitler à Bertrand de Jouvenel parurent confirmer la justesse de l’analyse de Gabriel Péri qui, à l’image de la majorité des observateurs contemporains, négligea la chronologie. L’entretien avait, en fait, été accordé avant la date prévue pour le scrutin. Péri a-t-il été la dupe, plus ou moins consentante, d’une manœuvre tendant à retarder la publication d’un texte destiné à peser sur la décision des parlementaires [48] ? L’avenir apparaît en tout cas plus serein, début mars, surtout après la lecture des propos de Staline du 1er mars, classifiant irrévocablement la question abyssine sous la rubrique épisodes [49]. Le terme par lequel Staline qualifiait le conflit italo-éthiopien se justifiait à ses yeux si on comparait les événements africains à deux « foyers de guerre » autrement décisifs :

l’Extrême Orient et l’Allemagne.

Oublier l’Afrique

Le franchissement du Rhin, le 7 mars 1936, par quelques unités de la jeune Wehrmacht vint conférer, si besoin était, un poids supplémentaire à cet ordre de priorités. L’embarras ne fut nulle part plus perceptible qu’à la direction du PC italien. Le Bureau politique (restreint) du 20 mars s’avoua que pendant quelques jours sa prise de position fut suspendue à l’attitude du gouvernement italien, après tout signataire de l’accord de Locarno malmené par le Führer [50]. Togliatti, qui s’était laissé aller à rêver aux vertus conjuguées de la flotte britannique et de l’infanterie française, fut vertement rabroué par ses interlocuteurs soviétiques [51].

Du côté de la section française, sous l’un des titres – La paix est en danger – les plus volumineux, typographiquement parlant, de l’entre-deux-guerres, le quotidien du Parti se mit le 8 mars au diapason de l’opinion. Une fois établie la volonté hitlérienne de déclencher un conflit armé, la colère angoissée du lecteur était orientée contre ses agents en France Jean Goy, Doriot, Taittinger, Kérillis, de Wendel, Schneider… avant d’être conviée à se tourner vers des cibles plus diffuses :

« On nous prépare de nouvelles hécatombes semblables à celles de Verdun… On nous prépare une nouvelle mobilisation qui vous laisserait seules, vous mamans et épouses, tandis que vos enfants, vos maris partiraient pour ne jamais revenir peut-être… On nous prépare une nouvelle invasion qui viendra semer la désolation… »

Contrairement à ce qu’affirmera bientôt le PCF [52], le ton, on le voit, n’était pas à la mâle résolution chez les publicistes communistes. Jouant sur les ressorts déjà mobilisés lors du déclenchement du conflit éthiopien comme en d’autres occasions dans la littérature du PCF, l’emphase tendait à alimenter une angoisse sociétale bien réelle depuis 1932 et qui transparaissait cette fois-ci dans l’ensemble de la presse française. Contre les « puissances de mort » liguées par-dessus les frontières, le Parti en appelait à un « rassemblement des forces de vie » qui, par ces temps de campagne, ressemblait à s’y méprendre au « Rassemblement populaire » formé par les partis de gauche afin de remporter les élections législatives de mai. En aucune façon le lien entre ennemi intérieur et menace externe n’était élucidé : sous l’expression « ceux qui, en France veulent nous conduire au massacre » pouvaient, pêle-mêle, coexister marchands de canon et adeptes d’un fascisme à la française dont l’Humanité éprouvait quelques difficultés à expliquer l’agressivité à l’égard du Reich.

Le pouvoir en place fut traité avec de notables ménagements. La déclaration grandiloquente d’Albert Sarraut fut, dans un premier temps, rapportée avec une objectivité bienveillante [53]. Éventuellement, suggérait Paul Nizan, des sanctions économiques porteraient-elles un coup fatal à l’économie d’une Allemagne déjà passablement touchée par « la ferme attitude adoptée par la France [qui] n’a pas manqué d’impressionner les milieux politiques dirigeants de Berlin » [54]. Le coup de chapeau s’accompagnait d’un soulagement croissant à mesure que s’éloignait le spectre de l’option militaire, parfois préconisée à droite :

« Nos fascistes, saisis malgré eux dans une contradiction où s’opposent, d’une part leur pro-hitlérisme et, de l’autre, le nationalisme agressif qui est dans leur tradition… continuent à demander au gouvernement français des mesures de rigueur : les uns, comme Maurras, demandent pourquoi, dès dimanche, les troupes françaises n’ont pas occupé les villes rhénanes encore vides de garnisons allemandes (il est vrai que cette solution est utilisée par Locarno mais une action précipitée dans ce sens signifiait probablement la guerre). Les autres, comme les dirigeants fascistes de l’UNC [55], demandent une mobilisation au moins partielle… »

L’attentisme intérieur était en phase avec l’isolationnisme prévalant à Moscou [56]. Du 23 mars au 1er avril, le présidium de l’IC définit sans rendre ses décisions publiques à l’époque – les mesures permettant aux masses populaires d’infléchir, dans l’éventualité d’une agression hitlérienne, les politiques de défense des États concernés [57]. L’inflexion serait d’autant plus forte, écrivit peu après Dimitrov [58] que le Mouvement communiste persisterait, dans le même temps où il se préparerait à la guerre, dans son combat pour le maintien de la paix, mortel pour le fascisme et, de ce fait, révolutionnaire par essence.

Retrouvant au profit de cette perspective certains accents de la social-démocratie d’avant guerre, harmonieusement conjugués à la volonté soviétique de répit, il énumérait les avantages à attendre de la position récemment adoptée par l’IC :

« Le maintien de la paix favorise l’accroissement des forces du prolétariat, des forces de la révolution, il hâte la maîtrise de la division dans les rangs du mouvement ouvrier; il aide le prolétariat à devenir la classe dirigeante dans la lutte de tous les travailleurs contre le capitalisme; il mine les fondements du régime capitaliste; il accélère la victoire du socialisme. »

La volonté d’utilisation de la dynamique unitaire du pacifisme devait prendre en compte la nécessité de neutraliser les courants qualifiés de « pseudo-pacifistes », certes hétéroclites (de l’extrême gauche antistalinienne aux « intégraux [59] ») mais présentant ceci de commun qu’en considérant tous les États comme des fauteurs de guerre, ils visent en réalité, selon la logique d’objectivation du PCF, à « couvrir les véritables agresseurs [60] ». La chronologie est ici de quelque secours : c’est en octobre 1935, mois du déclenchement de l’offensive mussolinienne, que cesse la parution du bulletin du Centre International de Documentation antiguerrière, œuvre du kominternien Louis Dolivet [61] et pont jeté hâtivement en juillet entre le PCF et une mouvance pacifiste (Louis Launay, Armand Charpentier) désorientée par l’infléchissement patriotique du Parti. Quelques jours avant le début des opérations militaires, le même Dolivet – qui venait de recueillir l’héritage d’Henri Barbusse à la tête du « Mouvement de la paix [62] » – avait su mettre sur pied ce remarquable (bien que peu maniable) outil, destiné à orienter personnalités pacifistes et milieux favorables à la Société des nations vers une ligne de sécurité collective, que fut le Rassemblement universel pour la paix [63].

Alors que sonnait le dernier quart d’heure de l’armée impériale d’Abyssinie, la crise rhénane venait atténuer le fracas des combats africains.

Tandis que le Bureau politique du PCF s’inquiétait à huis clos de l’incidence des futures fortifications allemandes sur la capacité d’intervention française à l’appui de l’URSS [64], le Journal de Moscou du 15 avril (reproduit dès le lendemain dans l’Humanité) n’y allait pas par quatre chemins :

« Nous déclarons nettement pour notre part que la préparation d’un incendie dans toute l’Europe par un somnambule qui, en pleine conscience, marche vers ce but, présente un danger incomparablement plus grand que le conflit italo-éthiopien… Quel enthousiasme peut avoir un homme à éteindre un petit incendie éloigné si, à l’avance, il sait ne pouvoir attendre que l’indifférence des autres sur le sort de sa propre maison qui, elle, sera dès demain la proie de l’incendie. »

L’entrée, le 5 mai 1936, des Italiens à Addis-Abbeba et les prémisses du rapprochement germano-italien provoquèrent d’ultimes efforts pour ne pas fournir de prétexte à la constitution du bloc fasciste. Sensibles dans la politique – peu productive, eu égard au rapport de forces – du PC d’Italie [65], ils se manifestèrent dans la presse communiste française par une réelle compréhension envers les partisans de la levée des sanctions qui frappaient l’Italie. On peut négliger, dans les ultimes pelletées jetées sur le cercueil abyssin, les hommages rendus au courage manifesté par des peuples dont on rappelait désormais ouvertement qu’ils étaient « opprimés par leurs féodaux » [66], de même que quelques incidentes mettant en parallèle leur sort et l’exil doré du négus [67]. L’essentiel résidait dans la volonté communiste de « concilier deux devoirs également sacrés ». Pour l’auteur de la formule, Gabriel Péri, on en était désormais au stade de l’« incendie consommé » et de l’« incendie qui menace » [68]. Nul ne proposant, à propos de la défunte souveraineté éthiopienne, « un moyen susceptible d’opérer cette résurrection », une attitude intransigeante à Genève ne risquait-elle pas de « faire surgir au centre de l’Europe une coalition des fascismes brun et noir ?».

La théorie des deux incendies entraîna ipso facto le sabordage par le Komintern de la Conférence internationale des Noirs et des Arabes, œuvre entreprise pourtant de longue haleine par Romano Cocchi, connu des internationaux sous le nom d’Adami et qui militait à l’interface du PCF et du PCI [69]. Et l’accession aux responsabilités gouvernementales de la coalition de Front populaire rendait nécessaire une clarification des positions : le 19 mai 1936, le Secrétariat du Comité exécutif de l’Internationale communiste, tout en jugeant urgent de reporter à une conjoncture plus favorable l’entrée des communistes au gouvernement français, demanda au PCF d’essayer d’influencer le nouveau ministère dans le sens d’une consolidation des « courants favorables à la paix en Angleterre qui appuient les mesures de sécurité collective » indispensables à la lutte contre le danger principal :

« Tout en poursuivant la propagande et la campagne de protestation contre le rapt colonial d’Abyssinie par l’impérialisme italien et contre la soif d’expansion de l’Italie, le parti ne perd pas de vue, pas plus dans cette question que dans les autres, que c’est surtout Hitler qui met en danger la paix en Europe » [70].

Le PCF apporta en conséquence son soutien à la décision prise par le Conseil des ministres du 19 juin : la France proposerait à l’assemblée genevoise de lever les sanctions contre l’Italie. Le Parti poursuivait ainsi, dans la première décision importante de politique extérieure du ministère Blum, la politique déjà partiellement amorcée à l’égard de ses prédécesseurs [71].

Quelques semaines plus tard, la guerre d’Espagne allait dissiper les espoirs mis par le Mouvement communiste en une possible dissociation des deux puissances fascistes. Elle allait de surcroît alourdir le faisceau des charges que ceux qui instruisaient le procès du « bellicisme communiste » s’efforçaient d’accumuler depuis le déclenchement de l’affaire éthiopienne. Dès l’automne 1935, en effet, l’Internationale communiste avait très vite cerné les enjeux et vu venir le danger :

« Sous le mot d’ordre : “les sanctions c’est la guerre”, les organisations et la presse fasciste s’efforcent de dresser la population contre l’application du pacte de la SDN. D’une manière très insidieuse, elles essayent de s’annexer le mot d’ordre de la paix » [72].

Le chassé-croisé entre les deux pacifismes désormais en compétition fut immédiatement relevé par les démocrates-chrétiens :

« On entend dire que toute une catégorie de Français veut la guerre. Cela se disait autrefois, mais pas des mêmes. Pour nous, qui avons constamment combattu l’horrible imputation dirigée par des Français contre leurs compatriotes, nous continuerons sans fléchir de la dénoncer maintenant que ceux contre lesquels elle était dirigée ont jugé habile et politique de la reprendre maintenant à leur tour » [73].

Togliatti avait au moins l’amère satisfaction de vérifier la perspicacité de son diagnostic. Tandis que Léon Trotsky fondait de vains espoirs, après mai 1935, sur les traditions antimilitaristes du prolétariat français, le dirigeant italien avait, depuis mai 1932, prévu que celles-ci pourraient se retourner un jour contre la cause révolutionnaire [74]. La résolution du casse-tête pacifiste incombait à Maurice Thorez qui dut, lors du Comité central du 17 octobre 1935, prendre pour la première fois le problème à bras le corps. Signe de l’embarras de la direction – et du rapport avant-garde/masses cultivé par le Mouvement communiste – le passage dans lequel le rapporteur se représentait l’état de l’opinion ne fut pas, à l’époque, porté à la connaissance des lecteurs de l’Humanité:

« Nous devons nous rendre compte que les masses ne sont pas du tout enthousiasmées par les sanctions militaires, qu’il y a chez elles un fond de pacifisme mêlé d’égoïsme, et qu’elles ont une crainte assez justifiée d’être entraînées par la voie des sanctions militaires vers la guerre mondiale. C’est pourquoi les campagnes des fascistes ont obtenu un certain succès dans les masses » [75].

Les travers que Thorez blâmait chez les « masses » n’épargnaient pas l’intelligence antifasciste. À son congrès de novembre, le Comité de vigilance antifasciste ne masquait plus ses dissensions un temps occultées face au manifeste de la droite intellectuelle [76] déplorant qu’on veuille « lancer les peuples européens contre Rome ». Pacifistes/révisionnistes antistaliniens [77] contre mouvance communiste et/ou philosoviétique : les deux pôles identifiés dans les travaux de Nicole Racine s’étaient d’ores et déjà stabilisés [78]. En ce sens, de la bataille idéologique à front renversé entre pacifisme et bellicisme dont l’Espagne demeurera le paradigme, l’affaire éthiopienne fut sans conteste la répétition générale. Plus généralement, elle témoignait de la gestion volontaire mais difficile des passions pacifistes par un Mouvement communiste toujours soucieux d’orienter frayeurs et colères contre un ennemi principal. De cette difficulté à hiérarchiser la « partie et le tout [79] », la guerre d’Algérie – pendant laquelle, comme en 1935, l’Allemagne demeura une priorité pour le PCF – constituera, pour la génération suivante, une illustration majeure [80].

Notes

[1] Voir Y. SANTAMARIA « La IIe Internationale et la politique étrangère de la France, 1889-1914 » in Louis CLAYES Claudine PAILHÈS, Rémy PECH (éd.), Théophile Delcassé et l’Europe à la veille de la Grande guerre, Foix, Archives Départementales de l’Ariège, 2001, p. 181-194.

[2] Voir notamment la polémique menée par Lénine contre Rosa Luxemburg dans « À propos de la brochure de Junius » (juillet/octobre 1916), Œuvres, t. 22, p. 328-343, Paris-Moscou, Éditions sociales, Éditions en langues étrangères, 1965.

[3] Résolution sur les tâches des pays arabes pour défendre l’Abyssinie contre l’invasion italienne (août 1935), Centre russe de conservation et d’étude d’histoire contemporaine, Moscou (désormais RGASPI), 495/20/2.

[4] En 1923, le Parti communiste allemand (KPD) avait copieusement glosé sur l’hypothèse d’une guerre d’agression menée par la France contre l’Allemagne. Pratiquant un jeu subtil à l’égard des nationalistes, le KPD avait affiché son intention de résister par les armes en cas de succès de l’Octobre germanique. Sur ces questions, la meilleure analyse reste celle de Louis DUPEUX, National-bolchévisme. Stratégie communiste et dynamique conservatrice, Paris, Champion, 1979. Voir aussi de saisissantes déclarations de leaders bolchéviks dans Cahiers Léon Trotsky, n° 55,1995 : « 1923, une révolution rêvée ».

[5] Lénine, « Mieux vaut moins mais mieux », Œuvres, op. cit., t. 33, p. 515.

[6] Nous n’examinerons pas ici la coopération militaire, symbolisée en France par le « colonel Paul » (le capitaine Jules Dumont, dépêché auprès du négus par le Komintern) pas plus que la structure organisationnelle ad hoc (Comité pour la défense du peuple éthiopien et de la paix) issue d’une commission du Comité mondial contre la guerre et le fascisme (Fonds Henri Barbusse, Bibliothèque marxiste de Paris [désormais BMP], « Réunion du secrétariat mondial, 22 mai 1935 », Dossier 58 [ 1], p. 135)

[7] Nous avons été fortement redevables à l’ouvrage de Giuliano PROCACCI, Il socialismo internazionale e la guerra d’Etiopia, Rome, Editori Riuniti, 1978. Du même auteur : Dalla parte dell’Etiopia. L’agressione italiana vista dei movimenti anticolonialisti d’Asia, d’Africa, d’America, Milan, Feltrinelli, 1984. À titre d’exemple, la riche Histoire de l’Internationale communiste de Pierre BROUÉ, Paris, Fayard, 1997, n’évoque qu’incidemment l’épisode abyssin.

[8] Cf. G. PROCACCI, « La coesistenza pacifica. Appunti per la storia di un concetto », in L. SESTAN (ed.), La politica estera della perstrojka, Rome, Editori Reuniti, 1988.

[9] Le rapport fut publié à l’époque dans la Correspondance internationale. Nous avons utilisé le recueil de documents L’Internationale communiste et la lutte contre la guerre et le fascisme publié aux éditions du Progrès à Moscou en 1980 par K.K. CHIRINIA (rédacteur général), A.I. SOBOLEV et F.I. FIRSOV.

[10] Les rapports sur le danger de guerre avaient été précédemment confiés à des dirigeants issus du pays incarnant le risque impérialiste majeur aux yeux de l’Union soviétique. C’est ainsi que Marcel Cachin avait, lors du XIe Plenum de l’IC ( 25 mars-13 avril 1931), lancé une mise en garde solennelle contre l’agressivité française.

[11] L’Internationale communiste et la lutte… op. cit., p. 259.

[12] « Plutôt moins mais mieux », op. cit.

[13] Le fait est relevé par Jean-Paul JOUBERT in « Autour du 7e congrès de l’IC », Cahiers Léon Trotsky, n° 28, décembre 1986.

[14] G. PROCACCI, Il socialismo…, op. cit., p. 99.

[15] Le 10 mars 1939, devant le XVIIIe congrès du PC (b) de l’URSS, Staline avait fait part de la détermination soviétique à « ne pas permettre aux provocateurs de guerre, habitués à faire tirer les marrons du feu par les autres, d’entraîner notre pays dans des conflits ». Cit. in A. ROSSI, Deux ans d’alliance germano-soviétique, août 1939-juin 1941, Paris, Fayard, 1949, p. 19.

[16] Palmiro TOGLIATTI, Opere, vol. III, 2, Rome, Editori Reuniti, 1984, p. 753.

[17] Voir Georges OVED, La gauche française et le nationalisme marocain, 1905-1955, Paris, L’Harmattan, 1984.

[18] BMP 163, 1er Cours, Écoles léninistes de rayon. La question nationale et coloniale (mai 1926).

[19] On parle plus loin de « soutien pur et simple ».

[20] Gabriel Péri, « Le conflit italo-éthiopien et la course à la guerre », L’Humanité, 19 juillet 1935.

[21] Résolutions sur les tâches des pays arabes, doc. cit.

[22] L’appel portait, à côté de celle du PCI, les signatures des organisations communistes d’Alger et de Tunis ainsi que celles des PC d’Afrique du Sud, de Palestine, d’Égypte, de Syrie et d’Irak. Cf. La Correspondance internationale, n° 89-90,5 octobre 1935.

[23] Marcel CACHIN, Carnets (Denis PESCHANSKI, éd.), Tome IV, Paris, CNRS Éditions, 1997, p. 278.

Directives pour la délégation de l’IC en vue des négociations avec la IIe Internationale au sujet de la réalisation de l’unité d’action internationale contre la guerre en Abyssinie, CRCEDHC, 495/20/730.

[25] Yves SANTAMARIA, «“Noblesse oblige” : PCF, Défense nationale et Lutte pour la paix ( 1935-1936) », in Serge WOLIKOW et Annie BLETON -BURGET (éd.), Antifascismes et nation. Les gauches européennes au temps du Front populaire, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 1997.

[26] RGASPI, Moscou, 495/19/650/f. 12.

[27] Lettre d’Henri Barbusse à Dimitrov, 22 mai 1935, BMP, Fonds Barbusse, D 22 [ 1], p. 237.

[28] Voir la thèse de doctorat de Sabine DULLIN (sous la direction de René GIRAULT ), Diplomates et diplomatie soviétiques en Europe (1930-1939). Structures et méthodes d’une politique extérieure sous Staline, Université de Paris I, 1998, publiée sous le titre : Des hommes d’influence. Les ambassadeurs de Staline en Europe ( 1930-1939), Paris, Payot, 2001.

[29] L’IC et la lutte…, op. cit., p. 259.

[30] La précédente campagne anti-guerre du Komintern visait la France et le Japon. Marquée par le congrès d’Amsterdam ( 27-29 août 1932), elle voyait les possibilités de la tactique de « Front unique » limitées par la ligne « classe contre classe » qui interdisait aux PC de s’adresser aux organisations rivales (social-démocratie, au premier chef) au sein du mouvement ouvrier. Voir ma thèse de doctorat (sous la direction d’Annie KRIEGEL ) « Le PCF dans la “Lutte pour la paix”, 1932-1936 », Université Paris-X, 1991 et sa version éditorialement resserrée et chronologiquement élargie : L’enfant du malheur. Le PCF dans la Lutte pour la paix, 1914-1947, Paris, Seli Arslan, 2002.

[31] De nombreuses précisions à ce sujet sont fournies dans un rapport de René (Spano), L’Égypte à la fin de 1935, adressé le 14 janvier 1936 à Paris, au PCF et au PCI. L’auteur y met en évidence le poids des PC français et syrien sur une organisation embryonnaire et dont il se demande si elle est vraiment reconnue par le Komintern. (Archivi del Partito Comunista [désormais APC], Istituto Gramsci, Roma, 1393/2).

[32] Le rapport du délégué du Comité d’aide au peuple éthiopien, adressé en janvier 1936 à Spano, remarque que, si l’attitude de la presse locale était – à l’exception des journaux anglaisfavorable à l’Italie, l’agression avait provoqué un retournement pro-éthiopien (APC, 1393/1).

[33] Gabriel PÉRI, « Le surarmement et la hantise de la guerre », L’Humanité, 11 novembre 1935. La méfiance (fondée sur un solide noyau de rationalité… ) du Mouvement communiste (et de son chef suprême) envers la Grande-Bretagne constitue un facteur explicatif fondamental et permanent pour qui souhaite démêler les calculs des décideurs soviétiques. C’est ce qu’a encore démontré l’ouvrage de Gabriel GORODETSKY, Le grand jeu de dupes. Staline et l’invasion allemande, Paris Les Belles Lettres, 2000.

[34] Spano explique cet impair par les difficultés de communication Égypte-France et déplore qu’à Paris on n’ait pas jugé utile de surseoir, à des fins de vérification, à la publication de l’article litigieux (APC, 93/2).

[35] G. PROCACCI, Il socialismo internazionale, op. cit., p. 188.

[36] Même source que la note 33.

[37] Bulletin colonial (supplément aux Cahiers du bolchévisme), n° 11, décembre 1935.

[38] L’Internationale communiste, n° 1, janvier 1936. La date du rapport est précisée dans Storia dell’IC, Moscou, Éditions du Progrès, 1974 (référence fournie in G. PROCACCI, op. cit., p. 192).

[39] Voir également TOGLIATTI, « Les tâches du Front unique et la lutte contre la guerre », L’Internationale communiste, n° 20, novembre 1935.

[40] Pour suivre l’attitude soviétique en cette affaire, cf. S. DULLIN, Diplomates et diplomatie… op. cit., p. 382 sq. Varga cerne d’assez près les fondements de la position embarrassée de Pierre Laval dans son rapport – au titre éloquent – du 30 octobre 1935, « L’Italie et la Grande-Bretagne dans la lutte pour l’Abyssinie », La Correspondance internationale, n° 121,16 décembre 1935.

[41] S. DULLIN, Diplomates et diplomatie, op. cit., p. 381.

[42] Ibid.

[43] Voir son article « M. Laval et la croisade contre la sécurité collective » paru le 9 novembre 1935 dans le n° 104-105 de la Correspondance internationale et dans lequel il évoquait un premier projet de partition du territoire abyssin.

[44] L’Humanité, 14 décembre 1935.

[45] En caractères gras dans le texte.

[46] Lettre (non signée) d’un représentant du BP du PCI à Gabriel Péri, datée du 13 janvier 1936. Lettre du BP du PCI au BP du PCF, datée du 15 janvier 1936. APC, 1388.

[47] Le 22 avril 1927, le ministre (radical) de l’Intérieur Albert Sarraut, alors confronté à plusieurs affaires d’espionnage dans lesquelles étaient impliqués des responsables du PCF, avait prononcé en Algérie un discours dont ressortait la formule « le communisme, voilà l’ennemi !».

[48] G. Péri « La ratification du pacte franco-soviétique, une victoire de la sécurité collective », La Correspondance internationale, n° 11,7 mars 1936, p. 280.

[49] L’interview accordée par Staline à Roy Howard fut publiée dans la Correspondance internationale, n° 11, publiée – clin d’œil du Destin ? – le 7 mars 1936.

[50] APC 1357/3.

[51] Silvio PONS, Stalin e la guerra inevitabile, 1936-1941, Turin, Einaudi, 1995, p. 43.

[52] Voir par exemple le retour sur l’événement opéré par Gabriel Péri (« La Tchécoslovaquie a osé faire ce que la France n’a pas osé après le 7 mars 1936 ») devant le Comité central de mai 1938. BMP 835.

[53] L’Humanité, 9 mars 1936.

[54] L’Humanité, 12 mars 1936.

[55] Union nationale des combattants.

[56] Silvio PONS, « L’URSS, il Comintern e la rimilitarizzazione della Renania », Studi Storici, n° 1, 1991, p. 169-220.

[57] L’IC et la lutte…, op. cit., p 445 sq.

[58] DIMITROV, « Le Front unique de lutte pour la paix », La Correspondance internationale, n° 22, 16 mai 1936, p. 581 sq. Le texte, daté du 30 avril, est reproduit par l’Humanité du 18 mai.

[59] L’une des figures les plus représentatives du « pacifisme intégral » (ou « extrême ») était Félicien Challaye, qui avait fait adhérer la Ligue internationale des combattants de la paix au Front populaire tout en émettant des réserves sur sa politique extérieure. Cf. Nicolas Offenstadt, « Le pacifisme extrême à la conquête des masses : la Ligue internationale des combattants de la paix ( 1931-1939) et la propagande », Matériaux pour l’histoire de notre temps, n° 30, janvier-mars 1993.

[60] L’IC et la lutte, op. cit., p. 454

[61] Sabine JANSEN, « Louis Dolivet, kominternien », Communisme, n° 40-41,1995.

[62] Henri Barbusse, figure tutélaire du mouvement dit « Amsterdam-Pleyel », était mort le 30 août à Moscou. L’anachronisme de l’expression n’est qu’apparent : les Soviétiques commencent à l’utiliser à l’automne 1936. Voir par exemple la « Décision du secrétariat du CE de l’IC sur le comité mondial de lutte contre la guerre et le fascisme » in L’internationale communiste dans la lutteop. cit. p. 469.

[63] La première déclaration publique de personnalités anglaises parut le 24 septembre 1935 dans la presse. Sur le RUP, voir Rachel MAZUY, « Le rassemblement universel pour la paix ( 1935-1939): une organisation de masse ? », Matériaux pour l’histoire de notre temps, n° 30, janvier-mars 1993.

[64] Marcel Cachin, BP du 1er avril 1936, Carnets, op. cit., p. 358-360.

[65] Cf. Aldo AGOSTI, « Un Front populaire avec les fascistes ? Les communistes et l’anomalie italienne », in S. WOLIKOW et A. BLETON -RUGET (éd), Antifascisme et nation, op. cit.

[66] Karl RADEK, « Fin de l’Abyssinie ? », L’Humanité, 7 mai 1936 (article paru précédemment dans les Izvestia).

[67] L’Humanité, 10 mai 1936 (dépêche Reuter).

[68] L’Humanité, 2 juin 1936.

[69] Le Komintern supprima toute aide financière au mouvement au lendemain de la conférence, qui se tint malgré tout du fait de l’insistance des militants coloniaux. Le rapport d’Adami est un modèle d’intelligence – résignée – des conditions objectives ainsi que de self-control d’un militant profondément engagé auprès des milieux africains et proche-orientaux ( 1er juillet 1936, APC 1393/115).

[70] Protokoll (A) nr. 43 der Sitzung des Sekretariats des EKKI, RGASPI, 495/18/1088.

[71] Marcel Cachin écrivait dans ses notes concernant le BP du 1er avril 1936 « Aucune confiance dans ce gouvernement. Nous pouvons soutenir des mesures de Sarraut. Mais nous sommes pour le F.P. ». Voir ses Carnets, op. cit., p. 360.

[72] C.S. « La lutte contre la guerre en France », L’Internationale communiste, n° 20, novembre 1935.

[73] Georges BIDAULT, L’Aube, 5 octobre 1935. L’extrait est reproduit dans l’Humanité du même jour. La veille, Maurice Thorez avait adressé une lettre à l’Aube en soutien de la réplique du quotidien démocrate-chrétien à la violente campagne déclenchée par Charles Maurras contre Léon Blum et, plus généralement, le personnel politique de la IIIe République que le chef de l’Action française taxait de bellicisme.

[74] L’Internationale communiste, 10 mai 1932.

[75] « Pour la cause du peuple », intervention de Maurice Thorez au Comité central du 17 octobre 1935, Œuvres, L. 2, t. 10, p. 21, Éditions sociales, 1952.

[76] Jean-François SIRINELLI, Intellectuels et passions françaises. Manifestes et pétitions au XXe siècle, Paris, Fayard, 1990, p. 92 sq.

[77] Il s’agit des partisans de la révision du traité de Versailles.

[78] Nicole RACINE, « Le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, 1934-1939. Antifascisme et pacifisme », Le Mouvement social, n° 101, octobre-décembre 1977. N. RACINE : « Batailles autour d’« intellectuels » dans les manifestes et contre-manifestes de 1918 à 1939 » in Danielle BONNAUD -LAMOTTE et Jean-Luc RISPAIL (éd.), Intellectuel(s) des années trente. Entre le rêve et l’action, Paris, Éditions du CNRS, 1989.

[79] Pierre DAZY, La partie et le tout. Le PCF et la guerre franco-algérienne, Paris, Syllepse, 1990. L’auteur reprend une expression de François Billoux dans son rapport au Comité central d’Arcueil, les 9 et 10 mai 1956.

[80] Danièle JOLY, The French Communist Party and the Algerian War, Londres, Mac Millan, 1991.

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