Bruno Trentin est mort (l’eurocommunisme aussi)

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L’ancien dirigeant syndical et communiste italien Bruno Trentin est mort hier à 80 ans. Né en France, il était le fils de Silvio Trentin, militant antifasciste, résistant à Toulouse du mouvement Libérer et fédérer. Il avait rejoint le PC italien en 1950. Après avoir été un des dirigeants de la CGIL, il avait été député européen des Democratici di Sinistra de 1999 à 2004, dans le groupe socialiste européen. C’est l’occasion, au-delà de l’hommage au militant, de regretter l’évolution de l' »eurocommunisme » italien des années 70 vers le réformisme le plus antisocial, déclarant lors des grandes grèves italiennes de 2002 « Les mesures décidées sont injustes mais dans cette situa­tion grave, nous voûtons montrer que nous avons le sens des responsabilités », Democratici di Sinistra prônant l’orthodoxie monétariste, le Oui au traité constitutionnel en 2005 et la fusion avec les Bayrou à l’italienne en 2007. La gauche italienne est un cas intéressant: la faillite de sa social-démocratie avait permis à un PC de masse de devenir une social-démocratie de rechange. L’expérience a échoué: sauf surprise, le groupe « socialiste » au Parlement européen n’aura bientôt plus aucun italien dans ses rangs. L’Italie n’est pas tout à fait un cas à part, et des mouvements ressemblants méritent qu’on s’y arrête: combien d’anciens dirigeants communistes comme Fiterman ont-ils glissé à la droite du mouvement « socialiste »? combien de syndicalistes communistes s’avèrent-ils tout aussi prudes, sinon plus, que leurs prédecesseurs socialistes à la direction du syndicalisme enseignant où les hasards de l’histoire syndicale les ont placés ? Déjà en 1956, au-delà des réticences du PCF à la déstalinisation, Vega analysait dans Socialisme ou Barbarie: « par son idéologie, par sa structure et par son passé tout aussi incapable que les autres partis communistes nationaux de s’engager dans la voie révolutionnaire du développement des initiatives et de la conscience du prolétariat, de la coordination de ses mouvements de classe à l’échelle internationale, le Parti Communiste Français est de moins en moins en état d’élaborer une politique “payante” autre que celle du réformisme« . En 1963, Herbert Marcuse diagnostiquait aussi « l’affaiblissement du potentiel révolutionnaire dans les sociétés industrielles avancées de l’Occident, provoqué par la vigueur persistante du capitalisme organisé et par la persistance du totalitarisme dans la société soviétique (deux tendances interdépendantes) semble faire des partis communistes les héritiers historiques des partis sociaux-démocrates d’avant-guerre » (Préface à l’éd° française de Le marxisme soviétique). La mort de Bruno Trentin peu avant la disparition de Democratici di Sinistra dans un parti démocrate italien de centre-gauche est de ce point de vue à mettre en relief avec ce que la chute du mythe du socialisme réel à l’Est a dévoilé sur les incapacités de l’héritage des PC européens à féconder une gauche ouvrière pour demain. Seul Die Linke en Allemagne pourrait peut-être représenter le seul contre-exemple à l’heure actuelle (non qu’il soit le « parti idéal » mais parce qu’en fusionnant au-delà d’une alliance électorale l’expérience concrète du passage à la propriété privée des moyens de production dans les lands de l’est et l’expérience concrète d’un seuil dans le social-libéralisme à l’ouest il permet une dynamique de masse relativement absente ailleurs en Europe[*])… En tout cas et pour le moins, le fait d’avoir prétendu pendant des décennies combattre le réformisme en s’arrimant à l’expérience soviétique n’immunise en aucune façon contre les dérives droitières. La gauche italienne n’est certes pas « perdue » à coup sûr. La gauche de DS a fait scission (Sinistra Democratica) et a rencontré cet été le parti de la Refondation communiste. Là bas au moins une ligne de partage a déjà clarifié les choses.

– Article du Nouvel Obs:

Il avait participé à la Résistance en France avant d’entrer au Parti communiste italien et au puissant syndicat Cgil. Il est mort à l’âge de 81 ans.
L‘ancien président du puissant syndicat italien, la Cgil, Bruno Trentin est mort vendredi 24 août à l’âge de 81 ans des suites d’une pneumonie ayant résisté aux traitements antibiotiques, aggravée par une carence immunitaire liée à un traumatisme crânien subi il y a un an.
Bruno Trentin est né en 1928 à Pavie, en France, où il a suivi des études de droit avant de poursuivre sa scolarité à l’université de Harvard. En 1941, il rentre en France, sous le régime de Vichy et entre dans la Résistance. Entre 1943 et 1945, il prend une part active aux opérations, soit de France soit d’Italie. Il participe notamment à la fondation du groupe « Justice et liberté ». Il assure même, en 1944, le commandement d’une brigade.

La carrière politique

En 1949, Bruno Trentin devient adhérent de la Cgil où il travaille au bureau économique. En 1950, il entre au Parti communique italien. Il sera membre du comité central de 1960 à 1973. Sous l’étiquette communiste, il sera élu conseiller municipal de Rome, de 1960 à 1973, et député, de 1962 à 1972. Le 29 novembre 1988, il est élu secrétaire national de la Cgil, poste qu’il conservera jusqu’en 1994.

– L’article dans Rinascita (en italien): ici

– L’article dans L’Unità (en italien): ici

– L’article dans Libération:

Théoricien et dirigeant syndical, Bruno Trentin, décédé vendredi à l’âge de 81 ans, fut pendant un demi-siècle une figure de premier plan de la gauche transalpine. Né de parents émigrés antifascistes, engagé lui-même dans la Résistance dès 15 ans en France puis en Italie, où il commande une brigade du mouvement laïc et libéral «Justice et Liberté», Bruno Trentin adhère à la CGIL (la CGT italienne) dès 1949 puis au Parti communiste. Pendant des années, il sera l’une des figures de la sensibilité la plus ouverte, la plus moderniste et la plus radicale du plus important mouvement communiste d’Occident.

Lors de «l’automne chaud» en 1968, qui enflamme le Nord industriel du pays, il devient dirigeant de la Fiom, la fédération des métallos, le théoricien d’un renouveau syndical qui s’appuie sur les conseils d’usine et les OS, ces ouvriers sans qualification, jeunes venus du Sud qui vont dominer les luttes ouvrières jusqu’aux années 80. Immensément cultivé, toujours élégant, alpiniste confirmé – il a ouvert une voie Fiom dans les Dolomites – Bruno Trentin ne jouait pas les «prolos». Il n’en a pas moins été le plus respecté des dirigeants syndicaux. Entre 1988 et 1994, il est secrétaire général de la CGIL, qui était la plus puissante centrale syndicale du pays.

Après l’effondrement du mur de Berlin, il est mis sur la touche comme tant d’autres de sa génération. Le parti change de nom et les quadras prennent le pouvoir. Il a critiqué avec finesse cette mutation bâclée et incomplète. Dans l’un de ses derniers livres, il relevait «l’embarras par rapport à un passé qu’il ne fallait pas refouler ou oublier mais plutôt analyser et dépasser». Jusqu’au bout, Bruno Trentin fut un intellectuel engagé et un esprit libre.

[*] Theodor Bergmann, personnalité « historique » du courant brandlérien, déclarait d’ailleurs en mars 2006: «  Je ne crois pas que la nouvelle Linke soit le dernier mot de l’histoire. Mais la gauche marxiste est aujourd’hui trop faible et fractionnée pour pouvoir créer par elle-même un parti révolutionnaire. Un jour, il y aura peut-être un nouveau parti communiste, comme celui de (Rosa) Luxemburg. Aujourd’hui, nous devons essayer de travailler ensemble. »

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