Le Congrès du PS en 1933

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Article de Marcel Body paru dans Masses N°9 (15 septembre 1933)

TRIBUNE DE DISCUSSION

Le Congrès du Parti Socialiste

Pour la première fois depuis la scission de Tours, le Parti socialiste, sous la pression des fédérations à prédominance ou­vrière, dressées, autant par hostilité propre que par la campa­gne des leaders de la tendance de gauche, contre la politique de la majorité du groupe parlementaire, a laissé éclater les contradictions qui le minent. La lutte contre la majorité du groupe, et plus particulièrement contre quelques-uns de ses chefs les plus représentatifs, a momentanément servi d’exutoire à la protes­tation latente qui couvait depuis longtemps, dans les milieux ouvriers du parti et parmi les jeunes, contre la politique de col­laboration gouvernementale qui fut et qui reste, avant et après le Congrès, la politique du parti socialiste.

L’ESSOR DU PARTI SOCIALISTE

Réduit au lendemain de la scission de Tours à un parti qui ne gardait une certaine importance numérique que par le nom­bre d’élus qui lui était resté et les « classes moyennes » qui l’avaient suivi, le Parti socialiste, malgré l’amertume que son attitude pendant la guerre avait laissée dans la classe ouvrière, malgré la désaffection que sa politique d’abdication et de reniements lui avait valu de la part des travailleurs les plus éclairés, a lentement remonté le courant au point de devenir, en 1933, un parti de 130.000 membres.

Le Parti socialiste a largement bénéficié en France de l’affai­blissement continu du Parti communiste qui, depuis 1923, n’a cessé de s’effriter sous le poids des fautes politiques renouvelées de ses directions successives. Beaucoup d’éléments ouvriers sont ainsi revenus au Parti socialiste, et il n’est pas douteux qu’en ces dernières années, il a reçu l’appoint non négligeable d’une jeunesse active, désireuse de trouver dans ce Parti ce qu’elle ne trouvait dans aucun autre. La base du Parti en a été sérieu­sement modifiée, et le heurt entre les aspirations politiques des éléments appartenant, d’une part, à la classe ouvrière et, d’autre part, aux « classes moyennes », c’est-à-dire à la petite bourgeoi­sie des villes et des campagnes, s’est vu précipité.

Se défendant de vouloir être un parti d’opposition systémati­que, le Parti socialiste coopère depuis longtemps avec les gou­vernements plus ou moins de gauche, chargés de présider aux destinées de la IIIe République. A ce titre, le Parti socialiste s’est solidement intégré dans les rouages du régime. Et si, de temps à autre, l’on voit à ce propos, renaître certaines divergen­ces entre la tendance de droite et la tendance de gauche, le désaccord ne porte pas sur les principes de cette coopération, mais sur les limites que l’intérêt du Parti, obligé de compter avec la masse ouvrière qui vote, prescrit de lui donner.

S’appuyant dans une très large mesure sur les « classes moyennes », c’est-à-dire sur des couches sociales étrangères à la classe ouvrière, le Parti socialiste est amené de plus en plus à rechercher la satisfaction des revendications de cette petite bourgeoisie dans les cadres mêmes du régime capitaliste, puisque la Société socialiste — qui prévoit la disparition de ces couches sociales — ne pourra pas les maintenir dans leurs conditions ac­tuelles. Or, les intérêts des « classes moyennes » s’opposant fréquemment aux intérêts ouvriers, ceux-là sont généralement méconnus ou sacrifiés.
D’autre part, les « classes moyennes » étant liées par leur propre nature au système capitaliste, toute crise de celui-ci — et à plus forte raison l’effroyable crise qu’il traverse en ce moment — a ses répercussions dans les partis qui assument la défense des intérêts de ces classes.

BILAN DE L’ACTION PARLEMENTAIRE

Pour donner un contenu vivant à ce qui précède, il suffit de se reporter aux déclarations que firent devant le Congrès, des orateurs en vue des deux principales tendances. Présentant le rapport du groupe parlementaire, Déat énumère les résultats ob­tenus par la politique de soutien.

« …Mesures en faveur des chômeurs d’abord; retraite aug­mentée pour les mineurs; réintégration des cheminots révoqués; loi des assurances sociales maintenue… Nulle sanction contre les fonctionnaires pour leur mouvement de grève… »
Voilà pour la classe ouvrière. Voyons maintenant ce qui a été obtenu pour les « classes moyennes »»

«… Vote de la loi sur la propriété commerciale, sur les baux, etc., pour les petits commerçants ; pour les paysans, votes de la loi sur le blé, du statut de la viticulture… »

Dans ce tableau, qui d’ailleurs fait triste figure, on chercherait vainement un résultat vraiment positif pour la classe ouvrière.
Jules Moch d’abord, d’autres ensuite jugeront en termes définitifs le fruit du soutien gouvernemental.

«… Nous avons trop donné pour ce que nous avons reçu, dé­clare Moch. Il faut que cela cesse. Le plus clair de nos gains n’est que négatif… On nous a fait voter des trompe-l’œil »

Jules Moch a seulement oublié de suggérer un moyen de faire « cesser cela » Son témoignage n’en garde pas moins toute sa valeur.

Ajoutons-y la déclaration du délégué Seret, reprise ensuite et appuyée par Marquet :

« La taxe sur le blé même a servi aux gros cultivateurs qui avaient stocké leurs récoltes et lésé les consommateurs ou­vriers. »

Mais revenons au rapport de Déat :

« En politique extérieure, dit-il, accord entre les directives qui président à l’action du gouvernement et les principes du socialisme. »

Et il ajoutera aussitôt après :

« On n’a pas le droit de proclamer que ce bilan est un bilan de faillite. »

Cela se passe de commentaires!

CRISE DE RÉGIME, CRISE DU PARTI

Renaudel, Grumbach, Déat établirent ensuite tour à tour le rapport qu’il y a entre la crise du Parti socialiste et la crise capitaliste.

« Notre crise, dit Renaudel, elle est concomitante, elle est parallèle avec la crise capitaliste elle-même… »

Et Déat aura cette parole qui est le plus bel aveu de la faillite qu’a subie le socialisme gouvernemental :

« 11 y a une crise du capitalisme international et une crise du socialisme international parce qu’il y a une crise du capi­talisme international. »

Ainsi, au moment où le capitalisme se débat dans les con­tradictions insolubles que les fondateurs du socialisme scien­tifique avaient prévues avec une clairvoyance géniale, au mo­ment où le capitalisme « épuise ses dernières possibilités » et tente de vaincre la crise qui l’étreint en abandonnant les moyens classiques de direction économique pour recourir à des formes intermédiaires empruntées dans une certaine mesure au socialisme, des réformistes de l’autorité de Déat et de Renaudel doivent avouer que leur parti est frappé par la même crise et atteint de la même impuissance que le capitalisme.

Il ne pouvait en être autrement dès l’instant que le Parti socialiste, délaissant la lutte de classe intransigeante pour coo­pérer à la gestion de l’État capitaliste, troqua la poursuite des buts essentiels du socialisme contre la recherche de mi­nuscules réformes dans les cadres du régime que le socialisme a pour mission de détruire.

TENDANCE DE DROITE ET TENDANCE DE GAUCHE

P. Renaudel

– Mais, dira-t-on, pourquoi mettez-vous en avant les décla­rations des leaders de la tendance de droite ? Oubliez-vous qu’elle est dans le Parti la minorité ?

La vérité est qu’entre la majorité et la minorité, le différend n’est pas d’ordre politique, mais d’ordre tactique.

Entre le soutien à éclipse de Léon Blum et le soutien as­suré de Renaudel, il semble bien qu’il n’y ait que la distance d’une meilleure posture électorale.

La majorité du groupe dirigé par la droite a voté le budget. Ce faisant, elle a, paraît-il, enfreint la motion du Congrès d’Avignon dont le plus clair est d’être essentiellement vague. Mais le propre d’un leader socialiste de gauche serait-il de savoir s’orienter dans les obscurités voulues et dans les am­biguïtés nécessaires à une politique de « trompe-l’œil » ?

A ce sujet, Lebas, qui n’est pas de la droite, tant s’en faut, a néanmoins laissé pointer le bout de l’oreille.

On sait que le groupe parlementaire socialiste a voté le budget pour éviter que le gouvernement Daladier ne soit ren­versé par les partis de droite.

Or, voici les déclarations de Lebas telles qu’elles sont rap­portées dans le compte rendu du Populaire :

« A l’affirmation de Déat que le gouvernement aurait été renversé par le scrutin proclamé en séance sur le vote de l’en­semble du budget, Lebas rétorque qu’il n’en aurait pas été ainsi, car il aurait été procédé à l’opération du pointage, le budget aurait donc été voté et le gouvernement n’aurait pas été renversé.

« …Le groupe parlementaire pouvait, sans aucune crainte (souligné par nous) remplir le devoir que lui avait donné le Congrès d’Avignon. »

Ainsi, d’après Lebas, le groupe pouvait, sans crainte de voir le gouvernement renversé, s’offrir le luxe de voter rituelle­ment contre le budget.

Et c’est parce que ce rite, sans conséquence au point de vue de la politique intérieure, mais éminemment avantageux au point de vue électoral n’a pas été observé que la majorité du groupe parlementaire a été traduite à la barre.

Mais, dira Renaudel, « en 1914, le 4 août, le parti socia­liste tout entier a voté les crédits de guerre et il les a votés encore après la guerre ».

Quelle que soit l’hostilité que l’on peut nourrir à l’égard de cette politique de trahison des intérêts de classe à laquelle on aboutit dès l’instant que l’on se place sur le terrain de la dé­fense de la démocratie bourgeoise et de l’intérêt général, il faut quand même accorder à Renaudel et à Déat le mérite de la logique et de la franchise.

Comprenant que leur parti, à l’instar de l’ancien Parti social-démocrate allemand, du Parti ouvrier belge, des Partis social-démocrates suédois et danois, du Labour Party, etc., a, par sa politique fondamentale comme par la nature du gros de ses effectifs, tourné le dos depuis longtemps à la révolution, il déclare :

« Je n’ai pas peur de demander la revision de cette Charte (la Charte d’Amsterdam) et cela sur deux points. D’abord sur la possibilité de participer à un gouvernement de coalition,… puis sur le vote du budget, même s’il contient les crédits militaires. »

C’est net. Voyons ce que Léon Blum répondra à Renaudel : « Jamais, dit Blum, le Parti n’a opposé à la participation

Si la social-démocratie allemande avait gardé son intransigeance, si elle n’avait pas compris qu’il est des heures où l’opportunis­me s’impose, où serait la République alle­mande et où serait la Paix ?

B. MONTAGNON (1929)
« Gerbe d’idées économiques et sociales ! »

ministérielle des raisons d’ordre doctrinal. Il s’est toujours fondé sur la balance des avantages et des inconvénients… »

Donc, sur le principe de la participation, pas de désaccord. Mais simple question d’opportunité.

En ce qui concerne le vote des crédits militaires, Blum fera également des déclarations qui montrent que là encore le principe de la défense nationale n’est pas en question.

« Jamais, dit Blum, je ne reconnaîtrai que le concept de la défense nationale est inconcevable en régime capitaliste. »

Seulement, il y a l’opinion étrangère qu’il ne faut pas effa­roucher en faisant la démonstration que, même en temps de paix, le Parti socialiste n’hésite pas à voter les crédits mili­taires.

« Revenir, dit Blum, en ce qui concerne les crédits militai­res, sur notre règlet sur nos traditions, ce serait l’acte le plus dangereux pour la paix que nous puissions commettre. Vous ne pourriez empêcher que l’opinion européenne attache à ce revirement une signification dangereuse… »

On le voit, même sur ce point essentiel, il n’y a entre Renau­del et Léon Blum aucune divergence de principe. Le désaccord est essentiellement d’ordre tactique.

Alors, on peut se demander pourquoi la direction du Parti a ameuté pendant des semaines les fédérations contre la ma­jorité du groupe parlementaire et plus particulièrement contre la droite qui, dans des circonstances qui lui ont paru oppor­tunes, a voté les crédits militaires et l’ensemble du budget.

N’y aurait-il pas à l’origine de tout ce tintamarre une bonne part de raisons d’ordre personnel et le désir de quelques chefs de voir l’autorité qu’ils ont perdue dans le groupe parlemen­taire réhabilitée par un congrès du Parti ?

« BARRER LA ROUTE A LA RÉACTION »

Ce qui transpire à travers les déclarations des différents délé­gués, c’est la crainte bien compréhensible de voir les partis de droite revenir au pouvoir. Les chefs du Parti savent qu’il n’y a aucune chance pour que le Parti socialiste soit appelé bien­tôt à exercer le pouvoir en France. Les grandes forces éco­nomiques et financières qui, quels que soient les gouverne­ments en exercice, sont les véritables dirigeants du pays, ont encore à leur disposition un personnel politique relativement intact et des moyens de l’imposer contre lesquels le Parti so­cialiste est pour ainsi dire impuissant.

En d’autres termes, la bourgeoisie est en France suffisam­ment sûre de sa force pour qu’elle ait besoin de faire appel au concours du Parti socialiste et de lui confier momentanément le pouvoir. Si des chefs radicaux ne verraient pas d’un mau­vais œil l’entrée au gouvernement de quelques socialistes, afin de leur faire partager certaines responsabilités qui, forcément, auraient leur contre-coup électoral, nul ne songe en ce mo­ment à remettre au Parti socialiste l’ensemble des leviers de commande du pouvoir d’État. C’est tout au plus comme élé­ment d’appoint que la participation des socialistes au gouver­nement doit être envisagée.

Or, par sa force électorale, autant que par son programme, le Parti socialiste peut parfaitement s’intégrer dans une ma­jorité des partis bourgeois de gauche et, sur le terrain parle­mentaire, « barrer la route à la réaction ». Dans les circonstan­ces actuelles, on peut dire que là se borne son « rôle histo­rique ».

Les déclarations de Vincent Auriol, de Paul Faure, de Marquet, quoique différentes, montrent que le Parti socialiste n’ose pas même envisager la résistance à la réaction autrement que par les moyens constitutionnels.

« La situation est difficile, dira Vincent Auriol. Notre Parti doit s’employer à barrer la route à la réaction qui, si elle arrivait au pouvoir, pourrait, alarmée par notre puissance, être conduite à des excès ».

Et conscient de l’impuissance de son parti à livrer toute ba­taille autrement que sur le terrain parlementaire, Vincent Au­riol ajoute :

« Si demain, un gouvernement fasciste ou réactionnaire est au pouvoir, au hasard d’une majorité, où sera notre résistance, où sont nos gardes, nos milices ouvrières ? »

Voilà la classe ouvrière prévenue. Il est vrai qu’après la démonstration que lui a fournie la social-démocratie allemande — tout comme d’ailleurs la direction du Parti communiste allemand — elle aurait tort de compter autrement que sur elle-même pour se défendre contre les forces de réaction déchaînées le jour où la bourgeoisie jugera que les formes démocratiques de gouvernement ne répondent plus aux nécessités de sa domination.

Et ce jour peut ne pas être loin…

LES SANCTIONS DISCIPLINAIRES

Toute la préparation du congrès avait tourné, dans les fédérations, autour de l’indiscipline du groupe parlementaire. D’au­cuns entrevoyaient déjà la scission ou l’exclusion d’un certain nombre de députés de droite.

Mais dès que le débat fut abordé, les orateurs de droite et plus particulièrement Marcel Déat, n’eurent pas de peine à démontrer que les délégués n’avaient pas à trancher un problème disciplinaire, mais un problème politique.

« Le moment est venu de parler clair, dira Déat. Le débat est politique, la réponse devra être politique. »

A partir de ce moment, la minorité avait la partie belle.

Successivement, Marcel Déat, Montagnon, Marquet, Renaudel vinrent défendre la politique du groupe parlementaire et se lancer dans une apologie du socialisme gouvernemental.

Marquet revendiqua même pour le Parti socialiste l’ambition d’apparaître au milieu de la crise capitaliste comme un élément d’ordre et d’autorité.

Léon Blum qui, à l’occasion, ne dédaigne pas les petits effets, se déclara « épouvanté ».
En réalité, les discours des orateurs minoritaires produisirent sur le congrès un effet certain. Aux questions politiques précises qui leur étaient posées et que nous avons examinées plus haut, les orateurs de gauche répondirent par leur accord de principe ou par leur mutisme.

Seul Paul Faure opposa à l’apologie de l’action réformiste dans les cadres de la démocratie bourgeoise des solutions à terminologie révolutionnaire.

« Présentons à l’opinion publique, s’exclama-t-il, l’idée toute fraîche, toute jeune de la socialisation des grands moyens de production. »

Auparavant, il avait lancé à la minorité : « Vous êtes des réformistes sans réformes ! » Ce qui lui valut cette réponse de Grumbach : « Et vous, des révolutionnaires sans révolution.  » En entendant cet échange de vérités le congrès a dû se sentir ramené à la vraie notion des choses.
En deux mots bien sentis, Paul Faure et Grumbach venaient de tirer la conclusion des débats passionnés qui, avant et pendant le congrès, défrayèrent la chronique.

LE BLAME

Ayant systématiquement évité le débat politique, la tendance de gauche voulut quand même affirmer sa victoire. Elle se rabattit sur une motion de blâme contre la majorité du groupe parlementaire, motion qui fut votée à une écrasante majorité.

La droite, par la bouche de Renaudel, s’empressa de déclarer qu’elle repoussait ce blâme et qu’elle persisterait dans sa politique.

Ce défi, les chefs de la gauche se gardèrent bien de le relever.

En terminant l’exposé que nous venons de faire des débats qui se sont déroulés au congrès du Parti socialiste, nous nous reprocherions de ne pas reproduire les paroles de clôture de Paul Faure. Ces déclarations montrent combien les divergences de principe pèsent peu dans la querelle qui oppose les chefs socialistes }es uns aux autres.

S’adressant aux chefs de la tendance de droite, Paul Faure s’écria .:
« La C. A. P. ? Ce qu’elle veut ? Elle vous convie au travail, à la propagande… Elle est prête à tout oublier et complètement. Demain, si vous le voulez, il peut ne plus y avoir dans ce Parti ni majorité, ni centre, ni droite! Elle vous appelle au combat en commun, pour le succès d’un grand programme d’action. Demain, si vous le voulez, nous pouvons paraître aux mêmes tribunes, aller dans toutes les villes… défendre notre doctrine…

«Aunom de la majorité, je vous tends les mains de l’amitié et de la solidarité. »

Nous serions curieux de savoir, après ce coup d’éponge sur les prétendus désaccords avec la tendance de droite, ce qu’aura pu penser le militant du rang qui, dans le Parti socialiste, avait pris tout d’abord au sérieux et même au tragique cette querelle de chefs.

CONCLUSION

Après comme avant le congrès, le Parti socialiste reste lui-même : un parti de « classes moyennes » ayant encore derrière elles une fraction importante de la classe ouvrière. Ce parti continue à se revendiquer de l’idéologie socialiste, mais chaque jour il la plie aux nécessités de son action parlementaire qui l’intègre sans cesse davantage dans la démocratie bourgeoise au point de la lier à elle indissolublement.

Toute pression de la base ouvrière du Parti qui tend à le faire revenir sur le terrain de la lutte de classe et de l’opposition irréductible au régime se heurte à une situation de fait que le Parti ne pourrait modifier sans se briser en morceaux. Toute tentative des chefs dits de gauche — qui cherchent à canaliser la protestation des ouvriers révolutionnaires — pour replacer le Parti dans un équilibre qui lui permettrait de maintenir l’équivoque actuelle se liquéfie en paroles déclamatoires qui, au fond, ne changent rien à la politique fondamentale et à la véritable nature du Parti socialiste.

Tiraillé entre les classes moyennes qui le poussent à la collaboration gouvernementale et les ouvriers révolutionnaires qui, soutenus par la jeunesse, aspirent à lui voir reprendre la virilité que Guesde avait su donner jadis au mouvement révolutionnaire, le Parti socialiste est condamné à une dislocation inévitable.

Ses éléments révolutionnaires ayant acquis les connaissances théoriques nécessaires et fait l’expérience de leur impuissance à replacer leur parti dans la voie des meilleures traditions du mouvement ouvrier international et du mouvement ouvrier français, auront à cœur de venir s’associer à ceux qui, malgré l’affaissement moral et les revers du mouvement révolutionnaire d’Europe occidentale, ne désespèrent pas de tirer de la sujétion et de la défaite et de rendre aux travailleurs le sentiment de leur force et la conscience de la grandeur de leur cause.

MARCEL BODY.