Préface d’Engels au Livre II du Capital

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Préface de F. Engels au Livre II du Capital de K. Marx, traduction française de Julian Borchardt et Hippolyte Vanderrydt (édition Giard & Brière, 1900). Dans le cadre d’un travail en cours de numérisation du Livre II en partenariat UQAC/MIA.

Préparer l’impression du deuxième volume du Capital, en rendant le livre aussi cohérent et complet que possible, tout en le produisant comme l’œuvre de l’auteur et non de l’éditeur, n’était pas un travail facile. Le grand nombre des études, la plupart incomplètes, qui devaient le composer, rendait la tâche plus difficile encore. Seul le manuscrit IV était rédigé pour l’impression et encore la plus grande partie en était surannée. Si beaucoup de matériaux étaient prêts au point de vue du sujet, combien ils laissaient à désirer quant au style ! Exprimés dans la langue que Marx se plaisait à employer pour ses extraits : style négligé, expressions et tournures familières et souvent humoristiques, termes techniques anglais et français, citations et parfois pages entières en anglais, ils étaient la transcription des idées dans la forme qu’elles avaient revêtue spontanément dans la tête de l’auteur. A côté de parties exposées avec force détails, d’autres, de même importance, à peine ébauchées; les faits servant d’illustration, à peine groupés ; les chapitres concluant par quelques phrases incohérentes, à développer plus tard, jetées là dans la hâte d’aborder le chapitre suivant; enfin l’écriture que l’on connaît, bien souvent indéchiffrable Pour l’auteur lui-même.

Je me suis borné à reproduire les manuscrits aussi fidèlement que possible, à apporter au style les corrections que Marx y aurait faites lui-même et à intercaler des phrases absolument indispensables aux endroits où le sens était indiscutable. J’ai préféré faire imprimer textuellement les passages donnant lieu au moindre doute; les parties que j’ai retravaillées et complétées n’ont subi que des modifications de forme et représentent moins de dix pages d’impression.

La simple énumération des manuscrits qu’il a laissés pour ce deuxième volume, montre avec quelle incomparable conscience et quelle sévérité pour lui-même Marx s’efforçait de pousser à fond ses grandes découvertes économiques avant de les publier, sévérité qui ne lui permettait que rarement de conformer ses exposés à sa hauteur de vue, que ses études incessantes élevaient sans cesse. Ces manuscrits sont les suivants:

D’abord Zur Kritik der politischen Oekonomie (La Critique de l’Économie politique), 1472 pages in-quarto en 23 cahiers, écrit d’août 1861 à juin 1863. C’est la suite du volume paru sous le même titre, à Berlin, en 1859 ([1]). Il traite, pages 1-220 (cahiers I-V) et pages 1139-1472 (cahiers XIX-XXIII) de la transformation de l’argent en capital, étude qui a été reproduite dans le premier volume du Capital et dont il est la rédaction originale. Les pages 973-1158 (XVI-XVIII) s’occupent du Capital et du Profit, du Taux du profit, du Capital commercial, et du Capital-argent, sujets qui ont été développés plus tard dans le manuscrit du troisième volume. Les études devant faire l’objet du deuxième et beaucoup de celles formant le troisième volume ne sont pas coordonnées spécialement. Elles sont traitées accessoirement, notamment dans les pages 220-972 (cahiers VI-XV) qui constituent la partie principale du manuscrit : Les théories sur la plus-value. Cette partie donne une histoire critique détaillée du problème essentiel de l’Économie politique, la théorie de la plus-value, et elle développe en même temps, dans des discussions avec des auteurs antérieurs, la plupart des questions qui seront étudiées plus tard, d’une manière spéciale et dans leur suite logique, dans les deuxième et troisième volumes. Je me réserve de publier un quatrième volume qui contiendra la partie critique de ce manuscrit, débarrassée des nombreux passages qui auront trouvé place dans les autres volumes. Quelque précieux que soit ce manuscrit, il n’était pas possible d’en tirer parti pour l’ouvrage que nous livrons aujourd’hui à la publicité.

Le manuscrit suivant dans l’ordre chronologique est celui du troisième volume. La plus grande partie en a été écrite en 1861 et 1865, et ce n’est qu’après l’avoir terminée dans ses parties essentielles, que Marx s’occupa du premier volume, qui fut publié en 1867. Je prépare en ce moment le manuscrit du troisième volume pour l’impression.

De la période qui suivit immédiatement la publication du premier volume, il existe quatre manuscrits in-folio, que Marx lui-même a numérotés I-IV. Celui portant le numéro I (130 pages et datant probablement de 1865 ou 1867) donne la rédaction originale, plus ou moins complète, du deuxième volume dans sa disposition actuelle ; je n’ai pu en tirer aucun parti. Le manuscrit III se compose en partie de citations se rapportant à la première partie du deuxième volume, en partie d’études concernant des questions spéciales, notamment la critique des théories d’A. Smith sur le capital fixe, le capital circulant et l’origine du profit; il renferme également un exposé du rapport entre le taux de la plus-value et le taux du profit, qui appartient au troisième volume. Les citations ne présentent guère du nouveau et les études pour les deuxième et troisième volumes, inférieures à d’autres d’élaboration plus récente, ont dû être écartées pour la plupart. Le manuscrit IV, qui est un remaniement du premier prêt pour l’impression, comprend également le premier chapitre de la seconde partie du deuxième volume ; il a pu être utilisé là où l’occasion s’en est présentée. Bien qu’il soit antérieur au manuscrit II, il l’emporte sur celui-ci par la forme, ce qui m’a amené à en faire usage pour la partie qu’il concerne. Quant au manuscrit II, il date de 1870 et il forme la seule préparation quelque peu achevée du deuxième volume. Les notes en vue de la rédaction définitive (notes dont je parlerai tantôt) disent expressément : « Le manuscrit Il doit servir de base ».

Après 1870, la maladie vint contrarier l’activité de Marx. Comme d’habitude il profita de ce contretemps pour se livrer à l’étude – des recherches sur l’agronomie, les conditions de l’agriculture en Amérique et surtout en Russie, le marché financier, les banques, la géologie, la physiologie et surtout des travaux de mathématiques remplissent les nombreux cahiers de cette période. A l’entrée de 1877, il se sentit suffisamment rétabli pour se remettre sérieusement au travail. A partir de fin mars 1877, il puisa dans les quatre manuscrits déjà mentionnés des indications et des notes pour une nouvelle préparation du deuxième volume, dont on trouve le commencement (56 pages in-folio) dans le manuscrit V. Celui-ci comprend les quatre premiers chapitres et est incomplètement achevé : des points essentiels y forment l’objet de notes en dehors du texte; les matériaux y sont réunis plutôt que groupés, bien qu’ils constituent le dernier exposé complet de cette partie, la plus importante, de la première section. A deux reprises, il essaya de leur donner la forme définitive pour l’impression : d’abord dans le manuscrit VI (octobre 1877-juillet 1878), où 17 pages in-quarto sont consacrées à la plus grande partie du premier chapitre; ensuite dans le manuscrit VII, daté du 2 juillet 1878, qui se compose de 7 pages in-folio seulement.

Vers cette époque, Marx semble avoir eu la conviction que, sans une amélioration radicale de sa santé, il ne parviendrait pas à terminer, à son entière satisfaction, les deuxième et troisième volumes. Les manuscrits V à VIII portent les traces d’une résistance opiniâtre à la maladie. La partie la plus difficile de la première partie fut retravaillée dans le manuscrit V ; le reste de la première et toute la deuxième partie, à l’exception du chapitre 17, n’offrirent guère de difficultés théoriques; par contre, la troisième partie, la reproduction et la circulation du capital social, lui parut exiger une refonte inévitable. Dans le manuscrit 11, il avait étudié la reproduction, d’abord en faisant abstraction de la circulation monétaire qui lui sert d’intermédiaire, ensuite en en tenant compte. Il décida de supprimer cette répétition et de retravailler la question en lui donnant plus d’ampleur et la mettant d’accord avec les idées qu’il avait à ce moment. Il écrivit le manuscrit VIII, un cahier qui ne compte que 70 pages in-quarto, dans lequel il parvint à condenser tout ce qui constitue la section III de notre volume, défalcation faite des passages empruntés au manuscrit Il.

Cependant le manuscrit VIII n’est également qu’une étude préparatoire, dans laquelle Fauteur a voulu développer les idées nouvelles qu’il avait acquises depuis le manuscrit II, sans s’occuper beaucoup des points sur lesquels il n’avait rien de nouveau à dire. Il y a intégré, en lui donnant plus de développement et en empiétant quelque peu sur la troisième partie, un passage très important du chapitre XVII de la deuxième partie. Les idées n’y sont pas toujours présentées dans leur suite logique ; l’exposé offre des lacunes et est absolument incomplet à la fin ; mais tout ce que Marx a voulu dire s’y trouve.

Tels sont les matériaux dont, quelque temps avant de mourir, Marx, dans une conversation avec sa fille Éléonore, demanda que je «fisse quelque chose ». Je me suis acquitté de cette mission le plus fidèlement que j’ai pu. Autant que possible, mon travail s’est borné à faire choix entre les diverses rédactions. Je n’ai, rencontré de réelles difficultés – les autres étaient d’ordre simplement technique – que pour la première et la troisième partie ; j’ai cherché à les résoudre en me pénétrant de l’esprit de l’auteur.

En général j’ai traduit les citations venant à l’appui des faits ainsi que les extraits d’auteurs, dont les écrits originaux, comme c’est le cas pour A. Smith, se trouvent à la portée de tout le monde. J’ai cru devoir m’écarter de cette règle au chapitre X, dans lequel le texte anglais est pris directement à parti. Les citations empruntées au premier volume du Capital renvoient à la seconde édition, la dernière publiée du vivant de Marx ([2]).

Pour la publication du troisième volume, je dispose d’abord du manuscrit de Zur Kritik, de certaines parties du manuscrit III et de quelques notes éparpillées dans divers cahiers ; ensuite du manuscrit in-folio de 1864-65, préparé à peu près aussi complètement que le manuscrit Il du deuxième volume et d’un cahier de 1875, consacré au développement mathématique du rapport du taux de la plus-value au taux du profit. La préparation de ce volume avance rapidement ; pour autant que je puis[se] émettre une appréciation en ce moment, elle ne présentera guère que des difficultés techniques, sauf dans quelques parties très importantes.

***

C’est le moment de protester contre une accusation qui, lancée d’abord sourdement, par quelques voix isolées, a pris de la consistance après la mort de Marx et a été posée, en Allemagne, comme fait acquis, par des socialistes de la chaire et des socialistes d’État : Marx aurait plagié Rodbertus. J’ai déjà écrit ailleurs ([3]) ce qu’il y avait de plus urgent à dire à ce sujet ; j’oppose maintenant des preuves décisives.

A ma connaissance, l’accusation a été lancée pour la première fois par M. R. Meyer, dans Emancipations-Kampf des vierten Standes, p. 43 : « C’est dans ces publications (les publications de Rodbertus qui remontent à l’époque de 1835 à 1840) que Marx, ainsi qu’on peut le prouver, a puisé la plus grande partie de sa critique ». Jusqu’à plus ample information, j’admettrai que la seule preuve que puisse invoquer M. Meyer est une affirmation qui lui aura été faite par Rodbertus lui-même. Ce dernier est entré en scène en 1879, lorsqu’il a écrit à Zeller (Zeitschrift für die gesammte Staalswissenschaft. Tubingen, 1879, p. 219), en invoquant son petit volume Zur Erkenntniss unsrer staatswirthschaftlichen Zustände (1842) : « Vous trouverez que le même (raisonnement) a été très gentiment utilisé par Marx…. qui s’est abstenu de me citer, il est vrai ».

Cette déclaration a été reproduite ensuite par Th. Kozak dans l’introduction (p. XV) qu’il a écrite pour la publication posthume de Das Kapital de Rodbertus (Berlin, 1884) et enfin dans les Briefe und socialpolitische Aufsdize von Dr Rodbertus-Jagetzow, les lettres de Rodbertus que R. Meyer a publiées en 1881, et dans lesquelles on peut lire, Lettre no 60, p. 131 : « Aujourd’hui et sans que je sois cite, je suis pillé par Schaeffle et par Marx », et Lettre no 118, P. 111 : « Dans ma troisième lettre sociale, j’ai montré avec autant de précision que Marx, mais moins longuement et plus clairement, quelle est la source de la plus-value du capitaliste ».

Marx n’a pas en connaissance de ces accusations. Il possédait un exemplaire de l’Emancipations-Kampf, mais n’en avait découpé que les pages ayant trait à l’Internationale; le reste fut découpé, par moi, après sa mort. Il ne vit jamais la revue de Tübingen; les Briefe, etc., de R. Meyer lui restèrent également inconnues, et moi-même, je n’eus mon attention attirée sur le « pillage » qu’en 1884, grâce à l’obligeance de M. Meyer. Marx connut cependant la lettre n°48, que M. Meyer avait eu l’amabilité de lui faire parvenir par l’intermédiaire de sa fille cadette. Et comme il avait entendu parler vaguement du reproche qui lui était adressé, il me montra la lettre en disant : « Voici enfin une déclaration authentique de Rodbertus, au sujet de ses prétentions. Si c’est là tout ce qu’il revendique, je le veux bien ; et s’il trouve que son exposé est plus court et plus clair, c’est un plaisir que je veux également lui accorder ».

Il considéra en effet l’affaire comme terminée par cette lettre de Rodbertus.

Je sais positivement que jusque vers 1859, à l’époque où sa « Critique de l’Économie politique» était déjà terminée, non seulement dans ses grandes lignes, mais dans ses détails essentiels, Marx n’avait eu connaissance d’aucun écrit de Rodbertus. Il commença ses études économiques en 1843, à Paris, par les grands auteurs anglais et français ; comme allemands, il ne connaissait que Rau et List, et s’en contentait volontiers. L’existence de Rodbertus nous resta, à lui et à moi, totalement inconnue jusqu’en 1848, lorsque dans la Neue Rheinische Zeitunq, nous eûmes à nous occuper de ses discours comme député de Berlin et de ses actes comme ministre. Nous l’ignorions si bien que nous demandâmes aux députés rhénans qui était donc ce Rodbertus qu’on venait de bombarder ministre. Et pas plus que nous, les députés rhénans n’étaient au courant des écrits de Rodbertus. Que Marx à cette époque et sans l’aide de Rodbertus savait très bien, non seulement d’où vient, mais comment naît la plus-value du capitaliste, c’est ce que démontrent la Misère de la Philosophie qu’il publia en 1847 et les discours ([4]) qu’il prononça à Bruxelles, également en 1817, sur le salariat et le capital. Ce fut seulement vers 1859 que Marx apprit par Lassalle qu’il y avait aussi un économiste Rodbertus et ce fut vers cette époque qu’il trouva au British Museum la Troisième lettre sociale de ce dernier.

Voilà les faits. Voyons maintenant quelles sont les idées que Marx aurait prises à Rodbertus. Celui-ci dit : « Dans ma troisième lettre sociale, j’ai montré avec autant de précision que Marx, mais moins longuement et plus clairement, quelle est la source de la plus-value du capitaliste ». La contestation porte donc sur la plus-value, et en effet il serait impossible de citer dans Marx une autre idée dont Rodbertus pourrait revendiquer la paternité. Rodbertus se déclare donc l’auteur de la théorie de la plus-value et il soutient que Marx la lui a volée.

Que dit la troisième lettre sociale sur l’origine de la plus-value ? Simplement que la rente (cette expression s’entend de la rente foncière et du profit) provient, non pas d’une addition à la valeur de la marchandise, mais d’une soustraction du salaire, car le salaire n’est qu’une partie de la valeur du produit et il ne peut pas, étant donné une productivité suffisante du travail, « être égal à la valeur d’échange naturelle du produit, celle-ci devant laisser un reste pour le renouvellement du capital (!) et pour la rente ». Ce qui ne nous apprend pas ce que c’est que cette m valeur d’échange naturelle » du produit, qui ne laisse aucun reste pour le « renouvellement du capital », sans doute pour le renouvellement des matières premières et l’usure du produit.

Heureusement il nous est donné de constater quelle influence cette découverte sensationnelle de Rodbertus a exercé sur Marx. Le cahier X du manuscrit de Zur Kritik contient, pages 445 et suivantes, une digression, «M. Rodbertus. Une nouvelle théorie de la rente », dans laquelle la troisième lettre sociale est analysée et où la théorie de la plus-value est accueillie par cette observation ironique : « M. Rodbertus examine d’abord ce qui se passe dans un pays où la propriété de la terre et la propriété du capital ne sont pas séparées, ce qui le conduit à ce résultat important que la rente (expression qu’il applique à toute la plus-value) est seulement égale au travail non payé ou à la quantité de produits qui le représente ».

L’humanité capitaliste, qui produit de la plus-value depuis des siècles, est arrivée petit à petit à en concevoir l’origine. La première explication découla de l’observation immédiate de la pratique commerciale : la plus-value est une somme ajoutée arbitrairement à la valeur du produit. Cette théorie fut celle de l’École mercantile, et bien que déjà James Stewart fit remarquer que l’un doit nécessairement perdre ce que l’autre gagne, elle se maintint assez longtemps, surtout auprès des socialistes.

Ce fut A. Smith qui la bannit de la science classique. Voici comment il s’exprime dans la Richesse des Nations, livre 1, chapitre VI, (traduction Garnier, p. 66. Edit. Guillamin, 1813) :

« Aussitôt qu’il y aura des capitaux accumulés dans les mains de quelques particuliers, certains d’entre eux emploieront naturellement ces capitaux à mettre en œuvre des gens industrieux, auxquels ils fourniront des matériaux et des subsistances, afin de faire un profit sur la vente de leurs produits ou sur ce que le travail de ces ouvriers ajoute de valeur aux matériaux. La valeur que les ouvriers ajoutent à la matière, se résout alors en deux parties, dont l’une paie leurs salaires, et l’autre les profits que fait l’entrepreneur sur la somme des fonds qui lui ont servi à avancer ses salaires et la matière à travailler ». Et un peu plus loin, p. 67 : « Dès l’instant que le sol d’un pays est devenu propriété privée, les propriétaires, comme tous les autres hommes, aiment à recueillir où ils n’ont pas semé, et ils demandent un fermage, même pour le produit naturel de la terre. Il faut que l’ouvrier…. cède au propriétaire du sol une portion de ce qu’il recueille ou de ce qu’il produit par son travail. Cette portion ou, ce qui revient au même, le prix de cette portion constitue le fermage (rent of land) [».]

Marx commente ce passage dans les termes suivants, p.253 du manuscrit de Zur Krilik : « Ainsi, A. Smith considère la plus- value, c’est-à-dire le surtravail (l’excédent du travail accompli et incorporé à la marchandise, sur le travail payé, ayant le salaire comme équivalent) comme une catégorie générale, dont le profit proprement dit et la rente foncière ne sont que des subdivisions ».

Plus loin, A. Smith dit encore (livre 1, chapitre VIII) :

« Aussitôt que la terre devient une propriété privée, le propriétaire demande sa part de presque tous les produits que le travailleur peut y faire croitre ou y recueillir. Sa rente est la première déduction que souffre le produit du travail appliqué à la terre.

« Il arrive rarement que l’homme qui laboure la terre possède par devers lui de quoi vivre jusqu’à ce qu’il recueille la moisson. En général sa subsistance lui est avancée sur le capital (stock) d’un maître, le fermier qui l’occupe, et qui n’aurait pas d’intérêt à le faire s’il ne devait pas prélever une part dans le produit de son travail ou si son capital ne devait pas lui rentrer avec un profit. Ce profit forme une seconde déduction sur le produit du travail appliqué à, la terre.

« Le produit de presque tout autre travail est sujet à la même déduction en faveur du profit. Dans tous les métiers, dans toutes les fabriques, la plupart des ouvriers ont besoin d’un maitre qui leur avance la matière du travail, ainsi que leurs salaires et leur subsistance, jusqu’à ce que leur ouvrage soit tout à fait fini. Ce maître, prend une part du produit de leur travail ou de la valeur que ce travail ajoute à la matière à laquelle il est appliqué, et c’est cette part qui constitue son profit ».

Marx fait suivre ce passage des considérations suivantes (p. 256 du manuscrit) : « A. Smith dit ici nettement que la rente de la terre et le profit du capital sont de simples prélèvements sur le produit du travailleur ou sur la valeur de son produit, celle-ci étant égale au travail qu’il a ajouté à la matière. Mais d’après ce que Smith a exposé précédemment, ce prélèvement ne peut porter que sur cette partie du travail incorporé à la matière qui excède la quantité de travail qui paie le salaire ou en fournit l’équivalent ; il ne peut donc porter que sur le surtravail, sur le travail non payé ».

Smith savait donc, non seulement « quelle est la source de la plus-value du capitaliste », mais aussi d’où vient celle du propriétaire foncier. Marx le reconnait très sincèrement déjà en 1861, ce que Rodbertus et l’essaim d’adorateurs que le socialisme d’État fait pousser autour de lui, comme champignons après une pluie d’orage, semblent avoir oublié complètement.

« Cependant, ajoute Marx, Smith n’a pas érigé la plus-value en une catégorie spéciale, distincte des formes particulières qu’elle revêt comme profit et comme rente foncière. Il en résulte que son analyse et plus encore celle de Ricardo pêchent par beaucoup d’erreurs et de lacunes ». – Ce passage s’applique littéralement à Rodbertus, dont la «rente» n’est que la somme de la rente foncière et du profit, et qui fait une théorie absolument fausse de la rente foncière, pendant que, les yeux fermés, il accepte celle du profit telle qu’il la trouve chez ses devanciers.

La plus-value de Marx, au contraire, est la forme générale de la valeur que s’annexent, sans en payer l’équivalent, les propriétaires des instruments de production et qui, suivant des lois particulières découvertes par Marx, se divise en deux formes dérivées : le profit et la rente foncière. Ces lois seront développées dans le troisième volume et c’est là seulement que l’on verra par combien d’intermédiaires il faut passer pour arriver de la compréhension de la plus-value en général à celle de sa conversion en profit et rente foncière, pour arriver par conséquent à l’intelligence des lois qui président à la répartition de la plus-value entre les capitalistes.

Ricardo va beaucoup plus loin que A. Smith. Il fonde sa conception de la plus-value sur une nouvelle théorie de la valeur, qui se trouvait déjà en germe dans A. Smith, mais qui fut presque toujours perdue de vue dans l’application et devint le point de départ de toute la science économique ultérieure. Il considère que la valeur des marchandises est déterminée par la quantité de travail réalisé en elles et il en déduit que la quantité de valeur que le travail ajoute à la matière est partagée, sous forme de salaire et de profit (plus-value), entre les ouvriers et les capitalistes. Il démontre que, quelles que soient les variations du rapport de ces deux parties entre elles, la valeur des marchandises, a peu d’exception près, reste constante. Il énonce même, mais sous une forme trop absolue, quelques lois essentielles sur les variations du rapport entre le salaire et la plus-value (considérée comme profit) (Marx, Capital, I chap. XV, A.) et il signale que la rente foncière est un excédent du profit, se produisant dans des conditions déterminées. Pour aucun de ces points, Rodbertus n’a vu plus loin que Ricardo. Les contradictions immanentes qui ont perdu l’école ricardienne lui sont restées totalement inconnues ou bien l’ont conduit, en pratique, (Y. Zur Erkenntniss etc., p. 130), à des revendications utopiques plutôt qu’à des solutions économiques.

D’ailleurs, pour être utilisée au profit de la cause socialiste, la conception ricardienne de la valeur et de la plus-value n’eut pas à attendre le Zur Erkenntniss, etc., de Rodbertus. Le premier volume du Capital appelle l’attention (p.609 de la 2e édition allemande) sur l’expression « The possessors of surplus produce or capital » d’un pamphlet de 40 pages: The source and remedy of the national difficulties. A letter to Lord John Russel. London, 1821, qui fut tiré de l’oubli par Marx et qui outre son « surplus produce or capital » se signale par les passages suivants : « Quelle que soit sa part (les choses étant considérées de son point de vue), le capitaliste ne peut s’approprier que le surtravail (surplus labour) de l’ouvrier, car l’ouvrier doit vivre » (p. 23). Mais les conditions d’existence de l’ouvrier et par suite l’importance du surtravail que le capitaliste peut s’approprier, sont très relatives. « Si le capital ne diminue pas en valeur à mesure qu’il augmente en quantité, le capitaliste extorquera à l’ouvrier jusqu’à la dernière heure excédant le minimum qui est indispensable à son existence…., et il pourra lui dire finalement : tu ne mangeras pas de pain, car on peut vivre de carottes et de pommes de terre. Et c’est là, que nous en sommes venus » (p. 24). « Il est incontestable que si l’ouvrier peut être réduit à se nourrir de pommes de terre au lieu de pain, il sera possible de retirer davantage de son travail. Si, par exemple, pour se nourrir de pain, lui et sa famille, il doit garder pour lui le travail du lundi et du mardi, il pourra se contenter de la moitié du lundi seulement, s’il se résoud à ne manger que des pommes de terre, et alors la seconde moitié du lundi et toute la journée du mardi seront à la disposition de l’État ou des capitalistes » (p. 26). « Il est admis (it is admitted) que c’est le travail des autres qui paie les intérêts des capitalistes, soit sous forme de rente, soit sous forme d’intérêt, soit sous forme de profit » (p. 23). Voilà toute la « rente » de Rodbertus, sauf que le mot « intérêts » est employé au lieu du mot « rente ».

Marx fait suivre ces passages (manuscrit de Zur Kritik, p. 852) des remarques suivantes : « Ce pamphlet à peine connu – il parut à l’époque où « l’incroyable savetier » Mac Culloch commençait à faire parler de lui – est en progrès considérable sur Ricardo. Il signale directement la plus-value – le « profit » (souvent aussi surplus produce) comme dit Ricardo, l’ « intérêt » d’après la terminologie du pamphlet – comme surplus labour, surtravail, travail que l’ouvrier fournit gratuitement en surplus de celui qui reconstitue sa force de travail, de celui qui produit l’équivalent de son salaire. Autant il était important de ramener la valeur au travail, autant il était important de convertir en surtravail (surplus labour) la plus-value (surplus value) qui se présente sous forme de surproduit (surplus produce). Déjà A. Smith l’avait signalé et celte idée constitue un point essentiel de la théorie de Ricardo. Mais ni l’un ni l’autre ne l’a dit et ne l’a établi d’une manière absolue. »

Plus loin Marx dit encore (p. 839 du manuscrit) : «Au surplus l’auteur ne sort pas des catégories économiques qui lui sont transmises par ses prédécesseurs. Comme Ricardo, lorsqu’il confond la plus-value et le profit, il est amené à des contradictions fâcheuses parce qu’il donne à la plus-value le nom d’intérêts du capital. Il est vrai qu’il est au-dessus de Ricardo parce qu’il ramène toute la plus-value au surtravail et que lorsqu’il la désigne sous le nom d’intérêts du capital, il a soin de signaler que par « interest of capital » il entend la forme générale de la plus-value, distincte de ses formes particulières, la rente, l’intérêt et le profit. Il a le tort d’appliquer à la forme générale le nom de l’une des formes particulières et cela suffit pour le faire retomber dans le baragouin économique ».

Cette dernière phrase va à notre Rodbertus comme un gant. Lui aussi est prisonnier des catégories économiques qui lui ont été transmises; lui aussi baptise la plus-value du nom de l’une de ses sous-catégories, la rente, qu’il rend obscure par-dessus le marché. Et la conséquence de ces deux fautes est qu’il retombe dans le baragouin économique et qu’au lieu de poursuivre, dans le domaine de la critique, l’avance qu’il a sur Ricardo, il se laisse aller à fonder sur sa théorie inachevée, incomplètement sortie de sa coquille, une utopie qui, comme toutes ses autres conceptions, arrive trop tard. Le pamphlet paru en 1821 anticipe en tout point sur la « rente » de Rodbertus, qui est de 1842.

Notre pamphlet est l’avant-coureur de toute une série de publications qui parurent de 1820 à 1830, et qui, combattant la bourgeoisie avec ces propres armes, retournèrent contre la production capitaliste et dans l’intérêt du prolétariat, la théorie ricardienne de la valeur et de la plus-value. Tout le communisme d’Owen s’appuie par son côté économique sur Ricardo, et il en est de même de toute une série d’écrivains, les Edmonds, les Thompson, les Hogdskin, etc., etc., « et encore quatre pages d’et cetera », dont Marx citait déjà quelques noms, lorsqu’en 1847 il publia contre Proudhon la Misère de la Philosophie (p. 49). Je cite au hasard un de ces écrits : An inquiry into the principles of the distribution of wealth, most conductive to human happiness, by William Thompson; a new edition. London 1830. Rédigé en 1822, cet écrit ne parut qu’en 1827 ; il signale également, et en termes assez violents, que la richesse appropriée par les classes non productrices est un prélèvement sur le produit du travail des ouvriers : « La tendance continuelle de ce que nous appelons la société a été d’amener l’ouvrier, par la fraude ou la persuasion, la terreur ou la contrainte, à accomplir le travail pour la partie la plus petite possible de son produit » (p. 28).

Pourquoi l’ouvrier ne recevrait-il pas le produit intégral de son travail ? (p. 32). « La compensation que, sous le nom de rente ou de profit, les capitalistes extorquent aux ouvriers producteurs, est réclamée pour l’usage du sol ou d’autres objets…. Toutes les matières, sur ou au moyen desquelles l’ouvrier, qui ne possède que sa capacité de produire, doit exercer sa productivité, sont appropriées par d’autres dont les intérêts sont opposés aux siens et dont le consentement lui est indispensable pour déployer son activité. Dès lors la fraction du produit de son travail qui lui tombe en partage ne dépend-elle pas et ne doit-elle pas dépendre de la bienveillance de ces capitalistes ? (p. 125)…. ne doit-elle pas dépendre de ce qui est retenu sur ce produit, que ce prélèvement porte le nom d’impôt, de profit ou de vol » (p. 126) et ainsi de suite.

J’avoue que je n’écris pas ces lignes sans quelque honte. Passe encore que l’on ne connaisse pas en Allemagne toute la littérature anti-capitaliste anglaise de 1820 à 1840, bien que Marx en ait parlé dans la Misère de la Philosophie et en ait cité mainte publication dans le premier volume du Capital, entre autres le pamphlet de 1821 et les écrits de Ravenstone et de Hodgskin. Mais à quelle ignorance l’Économie officielle doit-elle être tombée pour que non seulement les littérateurs vulgaires, « qui n’ont réellement rien étudié » et se cramponnent désespérément aux basques de Rodbertus, mais également les professeurs en titre, « qui se rengorgent de leur science », aient oublié à tel point l’économie classique, qu’ils en arrivent à reprocher à Marx d’avoir pillé Rodbertus de ce qui se trouve en long et en large dans A. Smith et Ricardo ?

Mais qu’est-ce que Marx a donc apporté de nouveau sur la plus-value ? Comment se fait-il que sa théorie a été un coup d’éclair frappant tous les pays civilisés, alors que les théories de ses précurseurs socialistes, y compris Rodbertus, étaient restées sans effet ?

Un exemple emprunté à l’histoire de la chimie va nous expliquer la chose. Jusque vers la fin du siècle dernier prévalut la théorie du phlogistique, qui expliquait la combustion en disant que du corps comburé se détache un corps hypothétique, le combustible absolu, portant le nom de phlogistique. Cette théorie suffisait pour expliquer, parfois avec assez de difficulté, la plupart des phénomènes chimiques connus jusqu’alors. En 1774 Priestley découvrit un gaz « qu’il trouva si pur, tellement dépourvu de phlogistique, qu’à côté de lui l’air ordinaire paraissait vicié ». Il l’appela : air déphlogistiqué. Quelque temps après, Scheele, en Suède, découvrit le même gaz et en signala la présence dans l’atmosphère. Il constata également que ce gaz disparaissait quand on brûlait un corps dans son milieu ou dans l’air atmosphérique ; il l’appela « air de feu ». « De ces faits il tira la conclusion que la combinaison du phlogistique avec l’un des composants de l’air (la combustion) n’est autre chose que du feu ou de la chaleur, qui se dégage par le verre » ([5]).

Scheele de même que Priestley avait produit de l’oxygène, mais ne savait pas ce qu’il avait produit. Ni l’un ni l’autre « ne surent se tirer des catégories » phlogistiques « qui leur avaient été transmises » ; l’élément qui devait renverser la théorie du phlogistique et révolutionner la chimie, était frappé de stérilité dans leurs mains. Mais Priestley avait communiqué sa découverte à Lavoisier, et celui-ci réexamina la chimie du phlogistique à la lumière des nouveaux faits. Il découvrit que le gaz nouveau était un nouvel élément chimique et que, dans la combustion, ce n’est pas le mystérieux phlogistique qui se dégage du corps brûlé, mais que c’est le nouvel élément qui se combine avec le corps. Il remit ainsi sur pied toute la chimie que la théorie du phlogistique avait bouleversée. De sorte que s’il est acquis, bien qu’il ait prétendu le contraire, qu’il n’a pas produit l’oxygène en même temps que les autres et indépendamment d’eux, Lavoisier doit être considéré quand même comme étant celui qui a vraiment découvert l’oxygène, malgré les autres qui l’ont simplement produit, sans se douter de ce qu’ils produisaient.

Comme Lavoisier se dresse devant Priestley et Scheele, ainsi Marx se présente devant ses précurseurs de la théorie de la plus-value. L’existence de la partie du produit que nous appelons maintenant plus-value était connue longtemps avant Marx, et de même on avait exposé, avec plus ou moins de clarté, qu’elle consiste dans cette partie du produit du travail qui est prélevée sans qu’on en paie l’équivalent. Mais l’explication ne fut pas poussée plus loin. Les uns – les économistes bourgeois – se bornèrent à rechercher dans quelle proportion le produit du travail se partageait entre l’ouvrier et le possesseur des instruments de production; les autres – les socialistes – trouvèrent que ce partage se faisait sur une base injuste et se mirent à la recherche de procédés utopiques pour écarter cette injustice. De part et d’autre on ne parvint pas à se dégager des catégories économiques que l’on avait rencontrées sur la route.

Marx entra en scène et se mit en opposition directe avec ses précurseurs. Où ceux-ci avaient trouvé une solution, il vit un problème. Il découvrit qu’il s’agissait, non pas d’air déphlogistiqué, ni d’air de feu, mais d’oxygène; qu’il était question, non pas de la simple constatation d’un phénomène économique, ni d’un conflit avec l’éternelle justice et la sainte morale, mais d’un fait qui était appelé à révolutionner l’Économie politique et à donner la clef – a qui saurait s’en servir – de toute la production capitaliste. A la lumière de ce fait il réexamina toutes les catégories existantes, de même que Lavoisier, éclairé par la découverte de l’oxygène, revit toutes les « catégories » de la chimie du phlogistique. Pour savoir ce qu’était la plus-value, il dut rechercher ce qu’est la valeur et faire avant tout la critique de la théorie de Ricardo. Il étudia donc le travail comme origine de la valeur et le premier, il établit quel est le travail qui crée (comment et pourquoi) de la valeur et comment c’est ce travail figé qui est en réalité la valeur, un point que Rodbertus n’a jamais compris.

Marx porta ensuite ses investigations sur le rapport qui lie la marchandise à la monnaie et montra comment et pourquoi l’opposition de ces deux éléments devait naître par l’échange et par la qualité immanente de la marchandise d’être de la valeur. De là sa théorie de la monnaie, complète et généralement acceptée aujourd’hui. Il étudia la transformation de l’argent en capital et démontra qu’elle a pour base la vente-achat de la force de travail, En substituant, pour la création de la valeur, la force de travail au travail, il supprima l’un des écueils contre lesquels était venue échouer l’École de Ricardo : l’impossibilité d’établir l’accord entre l’échange du capital et du travail et la détermination ricardienne de la valeur par le travail. Ce fut en constatant la distinction entre le capital constant et le capital variable, qu’il parvint à exposer et à rendre clair jusque dans ses moindres détails, le processus de la création de la plus-value, ce qui avait été impossible à tous ses précurseurs ; il établit, dans le capital même, une distinction qui était restée stérile entre les mains de Rodbertus et des économistes bourgeois, et qui devait cependant fournir la clef des problèmes les plus compliqués, ainsi que le montre ce volume et que l’établira mieux encore le troisième. En examinant de plus près la plus-value, il en découvrit les deux formes (la plus-value absolue et la plus-value relative) et il établit les rôles différents, mais décisifs, qu’elles jouent dans l’histoire de la production capitaliste. Et partant de la plus-value, il édifia la première théorie rationnelle du salaire et produisit les premiers éléments de l’histoire de l’accumulation capitaliste et un exposé de sa tendance historique.

Et Rodbertus ! La lecture de ces théories le conduit – économiste à tendances – à les envisager comme « une irruption dans la société », à affirmer qu’il a dit moins longuement et plus clairement d’où provient la plus-value et à trouver que si elles s’appliquent, il est vrai, à la « forme actuelle du capital », au capital tel qu’il existe historiquement, elles ne sont nullement exactes pour « la notion du capital », c’est-à-dire le capital d’après sa conception utopiste, Absolument comme le vieux Priestley, qui jusqu’à sa mort jura par le phlogistique et prétendit ignorer l’oxygène ; mais avec cette différence que Priestley a été réellement le premier à produire l’oxygène, alors que Rodbertus, en découvrant sa plus-value ou plutôt sa « rente », n’a mis la main que sur un lieu commun et que Marx, différant en cela de Lavoisier, dédaigna de prétendre qu’il avait le premier découvert l’existence de la plus-value.

Les autres travaux économiques de Rodbertus sont de la même valeur. L’utopie qu’il fonde sur la plus-value est critiquée incidemment par Marx dans la Misère de la Philosophie, et j’ai ajouté, dans la préface de la traduction allemande de ce dernier écrit, ce qu’il convenait d’en dire encore. Son explication des crises commerciales par une restriction de la consommation par la classe ouvrière se trouve déjà dans les Nouveaux principes de l’Économie politique (livre IV, chap. IV) ([6]) de Sismondi, avec cette différence que ce dernier envisage le marché mondial alors que l’horizon de Rodbertus ne s’étend pas au delà des frontières prussiennes. Ses dissertations pour déterminer si le salaire provient du capital ou du revenu appartiennent à la scolastique et sont définitivement réfutées par la troisième partie de ce volume. Sa théorie de la rente lui appartient encore et peut dormir jusqu’à la publication du manuscrit de Marx qui la critique. Enfin ses propositions d’affranchissement de l’ancienne propriété foncière prussienne du joug du capital relèvent également du domaine de l’utopie; elles font abstraction de la seule question pratique qui s’y attache : comment le hobereau prussien, qui a 20.000 marcs de revenu, peut-il en dépenser 30.000, sans s’endetter !

L’École de Ricardo échoua vers 1830 contre l’écueil de la théorie de la plus-value et ce qu’elle ne parvint pas à résoudre fut encore plus insoluble pour l’Économie vulgaire. Elle sombra devant les deux difficultés suivantes :

Primo. – Le travail est la mesure de la valeur. Mais le travail vivant (le travail actuel), lorsqu’il est échangé contre le capital, se présente avec une valeur moindre que le travail cristallisé, contre lequel il s’échange. Le salaire, valeur d’une quantité déterminée de travail vivant, est toujours inférieur à la valeur du produit, qui a été obtenu par ce travail et dans lequel celui-ci est matérialisé. Formulée dans ces termes, la question est réellement insoluble. Marx en a rectifié l’énoncé et en a donné en même temps la solution. Ce n’est pas le travail qui a de la valeur ; comme énergie créant de la valeur il n’a pas plus une valeur déterminée, que la pesanteur n’a un poids déterminé, la chaleur une température déterminée, l’électricité une force électro-motrice déterminée. Ce n’est pas le travail qui est acheté et vendu comme marchandise, mais la force de travail, et dès que celle-ci devient marchandise, sa valeur se détermine d’après le travail qui lui est incorporé comme produit social, sa valeur est égale au travail qui est socialement nécessaire pour la produire et la reproduire. Sur cette base la vente-achat de la force de travail n’est pas en contradiction avec la loi économique de la valeur.

Secundo. – D’après la loi ricardienne de la valeur, dans des circonstances égales, deux capitaux employant du travail de même quantité et de même prix, fournissent, dans le môme temps, des produits de même valeur et des sommes identiques de plus-value ou de profit. Occupent-ils des quantités inégales de travail, ils ne peuvent produire la même plus-value, ou le même profit, comme disent les Ricardiens. Et cependant c’est le contraire qui se présente. En pratique les mêmes capitaux, qu’ils emploient peu ou beaucoup de travail, donnent les mêmes profits dans les mêmes temps. Ce fait, en opposition avec la théorie de la valeur, avait été entrevu par Ricardo et ne put pas être expliqué par son école. Rodbertus non plus ne put se tirer de cette contradiction et au lieu de la résoudre, il en fit un des points de départ de son utopie (Zur Erkenntniss, p. 131). La solution fut donnée par Marx, déjà dans le manuscrit de Zur Kritik; elle sera développée dans le troisième volume du Capital.

Des mois s’écouleront encore, avant la publication de celui-ci. Les économistes qui voient en Rodbertus un précurseur qui dépasse Marx et auquel celui-ci a emprunté secrètement sa science, auront l’occasion de faire voir ce que l’Économie de Rodbertus peut produire. S’ils parviennent à démontrer que l’uniformité du taux moyen du profit se réalise, non seulement sans porter atteinte à la loi de la valeur, mais en vertu de celle-ci, nous pourrons nous reparler. Mais qu’ils se hâtent. Les brillantes recherches de ce deuxième volume et leurs résultats tout à fait nouveaux dans des domaines qui avaient été explorés à peine, ne sont que l’introduction au troisième volume, dans lequel Marx expose les résultats définitifs de ses recherches sur le procès de reproduction dans l’organisation capitaliste. Le troisième volume paru, il ne sera plus guère question d’un économiste répondant au nom de Rodbertus.

A différentes reprises, Marx m’a dit qu’il se proposait de dédier à sa femme ce deuxième volume du Capital.

Londres, le 5 mai 1885, anniversaire de la naissance de Marx.

FRIEDRICH ENGELS.


Notes

[1] Ce volume a été réédité en allemand en 1897. Une traduction française vient de paraître à Paris (1899).(Note des traducteurs.)

[2] Nous renvoyons à la traduction française éditée par Maurice Lachâtre, d’après la première édition allemande. (Les traducteurs).

[3] Dans la préface de l’édition allemande (Traduction Bernstein et Kautsky) de la Misère de la Philosophie, réponse à la Philosophie de la Misère, de Proudhon.

[4] Ces discours ont été publiés, en 1849, dans la Neue Rheinische Zeitung, nos 264-69.

[5] Roscoe Schorlemmer, Ausführliches Lehrbuch der Chemie, Braunschweig 1877, 1, p. 13, 18.

[6] « Ainsi donc, par la concentration des fortunes entre un petit nombre de propriétaires, le marché intérieur se resserre toujours plus, et l’industrie est toujours plus réduite à chercher des débouchés dans les marchés étrangers, où de plus grandes révolutions les attendent» (Notamment la crise de 1817, dont la description suit immédiatement) Nouv. Princ. éd. 1819, 1., p. 336.

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Une Réponse to “Préface d’Engels au Livre II du Capital”

  1. Engels, éditeur du Capital (Rubel, 1968) « La Bataille socialiste Says:

    […] [8] A Becker, 2 avril 1885. Voir également la Préface du Livre II. […]

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