Boukharine, la vie d’un bolchevik

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Note de lecture par Pierre Souyri de la biographie de N. Boukharine par Stephen Cohen, parue dans les Annales en 1979:

Stephen COHEN, Nicolas Boukharine. la vie d’un bolchevik, Paris, Maspero, 1979, 501 p.

Voici un des derniers ouvrages qu’édite la « Bibliothèque socialiste » qui va prendre fin avec la disparition de son animateur, l’irremplaçable historien du mouvement ouvrier qu’était Georges Haupt.
En décidant la publication du livre de S. Cohen, G. Haupt avait fait un choix judicieux : quarante ans après son exécution, Boukharine reste une des figures les moins bien connues du marxisme russe et soviétique alors même qu’il a joué un rôle crucial dans l’élaboration et la fragmentation du système théorique des bolcheviks. Il a précédé Lénine dans la mise au point de la théorie de l’impérialisme et la dénonciation de l’interprétation kautskiste du problème de l’État, et il est, avant Staline, le plus acharné défenseur de la politique de construction du socialisme dans un seul pays.
Faute d’avoir pu accéder à des documents qui, aujourd’hui encore, restent des secrets d’État en URSS, S. Cohen n’est pas toujours parvenu à élucider, avec certitude, tous les aspects de la pensée et de la personnalité de Boukharine et notamment après sa défaite de 1929. Il n’est pas encore possible d’écrire sur Boukharine des livres qui ne soient sujets à révision. En dépit de ces inévitables limites, l’ouvrage de S. Cohen informe solidement sur ce qui est, après tout, l’essentiel : l’évolution et l’originalité de la pensée théorique et politique de Boukharine.
Très vite, Boukharine, dont l’ouverture d’esprit est très supérieure à celle des autres dirigeants bolcheviks et qui n’a jamais négligé de s’informer des travaux des sociologues occidentaux — il a lu attentivement Pareto, Michels, Weber — est hanté par un lancinant problème qui le préoccupera de plus en plus : comment éviter que la révolution n’enfante un nouveau système d’oppression et d’exploitation des masses ?
La guerre civile, les échecs répétés des révolutions à l’étranger, les dures réalités du communisme de guerre dont il n’a jamais d’ailleurs contesté la légitimité, ont ruiné bien des illusions chez cet ancien « communiste de gauche ».
Dès 1923, il se voit contraint d’admettre que la stabilisation du capitalisme, qu’il s’était d’abord refusé à envisager, ajourne pour longtemps la perspective d’une révolution dans les pays capitalistes avancés, et s’il est très conscient du caractère despotique et bureaucratique qu’a pris l’État soviétique, il s’oppose immédiatement à Trotsky sur les mesures à prendre pour remédier à cette situation. Affirmer, comme le fait le leader de la gauche, que l’internationalisation de la révolution permettrait de couper court à sa dégénérescence menaçante du pouvoir soviétique, parce qu’elle donnerait au socialisme des bases économiques et culturelles beaucoup plus élevées que celles qu’offre la Russie, paraît à Boukharine une pure illusion. Les régions agraires et sous-développées du globe conservent un tel poids dans l’économie mondiale que, même à supposer que la révolution gagne ta planète entière, le socialisme ne disposerait pas de bases de départ économiques sensiblement différentes de celles qui existent dans la Russie isolée. Mais c’est surtout la

politique économique que préconisent Préobrajenski et Trotsky qui horrifie Boukharine. Procéder à une « accumulation socialiste primitive » en pressurant la paysannerie et en développant, par priorité, les industries du Département I, lui apparaît comme un projet monstrueux. C’est là, répétera-t-il à plusieurs reprises, se préparer à mettre en place quelque chose qui ressemblera à la société de cauchemars naguère imaginée par Tougan-Baronovski. Non seulement, souligne Boukharine, un tel projet nécessitera une politique de terreur permanente, mais il provoquera une formidable hypertrophie des organes administra¬tifs de l’économie dont le coût d’entretien dévorera une trop grande part des faibles ressources disponibles pour l’accumulation. Il faudra donc finalement infliger à la paysannerie une telle extorsion de surproduits que l’agriculture ruinée sera incapable de fournir les fonds nécessaires à une croissance industrielle régulière. La politique de la gauche conduit le régime vers un despotisme forcené qui ne gouvernera qu’un chaos économique. En vain, objecte-t-on à Boukharine que la prolongation de la NEP et la politique d’industrialisation mesurée qu’il préconise font aussi courir les plus graves risques à l’État soviétique. Boukharine ne croit ni à la menace dune restauration du capitalisme privé à partir de l’enrichissement des koulaks et des nepmen dont il accuse la gauche de surestimer le poids social et économique, ni à la nécessité de mettre rapidement en place, et à n’importe que) prix, les infrastructures industrielles nécessaires à la défense du pays. Le capitalisme entré maintenant dans une phase de consolidation et d’expansion de longue durée ne fait pas réellement peser sur l’URSS le risque d’une agression à court terme. Bien plus que Staline et son appareil, c’est la gauche qui représente aux yeux de Boukharine le principal danger pour le socialisme. La réalisation de son programme ferait de l’État soviétique un monstrueux Léviathan qui écraserait pour une période d’une durée indéterminable, toute possibilité de faire renaître la liberté et la démocratie en URSS.

Car, à en croire S. Cohen, telle était bien la visée fondamentale de la politique boukharinienne. Même lorsque la fraction stalinienne victorieuse sur toute la ligne eut collectivisé les campagnes et lancé le pays sur la voie de l’industrialisation accélérée, l’ancien leader de la droite crut encore qu’il pouvait jouer un rôle modérateur dans le cadre du nouveau système économique désormais en place. Après quelques années de silence réprobateur et méprisant, Boukharine entreprit de recommencer une carrière politique avec l’appui de bureaucrates de haut rang qui avaient soutenu Staline, mais qui s’effrayaient maintenant de l’état dans lequel se trouvait le pays et redoutaient que le désespoir des populations ne les conduise à faire défection en cas d’invasion étrangère. 11 s’agissait désormais d’assagir, de civiliser, voire même de libéraliser quelque peu un régime que pourtant Boukharine lui-même avait, au plus fort des convulsions des premières années trente, comparé au despotisme pillard des Khans Mongols. On sait avec quelle brutalité Staline-Gengis-Khan sut mettre un terme aux dernières illusions de Boukharine.
S. Cohen a voulu faire de son héros un personnage attachant et en tout cas une figure acceptable pour l’intelligentsia éclairée et libérale de l’Occident. Face aux trotskistes perdus dans leurs inquiétantes idées fixes et leur démesure irréaliste, comme face aux aveugles brutes staliniennes, le Boukharine de S. Cohen incarne la culture, l’humanisme, le projet d’une société qui serait enfin délivrée des déchirements sanglants et de la terreur. Il est le révolutionnaire qui a appris à détester les cruautés de la guerre civile et à avoir pitié des hommes, dérivant ainsi, sans pourtant le renier complètement, bien loin du bolchevisme dur et combattant qui avait enthousiasmé sa jeunesse.
Mais, à trop souligner ce qui lui paraît séparer Boukharine de ses adversaires, S. Cohen finit par construire une image quelque peu mythique de son personnage. Car enfin, Boukharine qui a été un des premiers à fournir à la dictature les plus raffinées des légitimations théoriques a couvert ses pires pratiques. Pendant toute la période où il collabore avec Staline, celui-ci ne porte pas seul la responsabilité des méthodes qui sont employées pour dis¬qualifier et éliminer l’opposition à laquelle n’est laissé que le choix entre le reniement ou la déportation. Par une singulière incon¬séquence, Boukharine qui s’effrayait du développement d’une bureaucratie tentaculaire et rêvait d’une restauration de la démocratie et de la liberté dans les soviets, n’a jamais admis le retour à la pluralité des partis ni même la coexistence acceptée et légalisée de plusieurs tendances ou fractions dans le parti unique. Boukharine n’avait ni l’implacable détermination de Staline ni l’inébranlable assurance de Trotsky. Il a sans doute mieux que celui-ci aperçu par quels cheminements s’effectuaient l’ascension et la stabilisation d’une nouvelle classe dominante en Russie : ce grand théoricien savait au plus haut point imaginer et, par-là même, faire apparaître des perspectives audacieuses et originales. Il est mort écrasé d’avoir eu raison en pronostiquant que l’étatisation de l’économie et l’industrialisation forcée constitueraient les véritables bases de la consolidation d’un système dont les brutalités le scandalisaient. Mais il était quand même un des Pères fondateurs du régime stalinien.

Pierre SOUYRI

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