La signification de la révolution chinoise de 1927

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Extrait de Révolution et contre-révolution en Chine de Pierre Souyri (écrit vers 1960, adapté pour publication chez Ch. Bourgeois 1982)

(…) Quelques semaines plus tard, Staline, qui voyait avec affolement les désastres se succéder en Chine, cependant que la date du VX° Congrès approchait, récidivait cependant en faisant organiser la « Commune de Canton ». Depuis 1926, les épurations s’étaient succédé dans le Guandong, et en réalité, il ne subsistait à peu près rien des puissantes organisations révolutionnaires qui semaient naguère la panique parmi les classes dirigeantes de la région. (…)
Le 10 décembre 1927, à l’aube, le putsch communiste se déclenchait cependant. Profitant de l’effet de surprise, les groupes d’assaut du Parti réussissaient en quelques heures à s’emparer des principaux centres stratégiques de Canton. Le 11 décembre, tandis que des combats furieux continuaient à la périphérie de la ville, « un gouvernement des Soviets » s’établissait dans les locaux de l’hôtel de Police où était hissé le drapeau rouge. Le « gouvernement soviétique de Canton  » lançait aussitôt une proclamation, bientôt affichée sur tous les murs de la ville, invitant les ouvriers, les paysans et les soldats à se joindre immédiatement à l’insurrection, pour réaliser le programme socialiste de l’expropriation des exploiteurs [78].
A Moscou, la nouvelle du triomphe des Soviets du Guangdong était arrivée à point nommé. Au Congrès du Parti qui s’était ouvert le 2 décembre, Staline pouvait enfin prendre argument sur les événements de Canton pour défendre sa politique chinoise et tourner en dérision les opposants, qui affirmaient depuis le mois d’août que la Révolution chinoise avait été étranglée. « In extremis », l’apparition du Soviet de Canton donnait raison à Staline… Mais il est vrai que ce n’était que pour quelques heures.
A Canton en effet, les masses restaient inertes devant cette insurrection surprise, et ne se reconnaissaient pas dans ce Soviet mis en place par l’appareil clandestin du Parti. Quelques milliers d’ouvriers à peine rejoignaient les insurgés, et l’appel à la grève générale restait sans écho. Les lignes télégraphiques, les chemins de fer, les transports fluviaux et maritimes continuaient à fonctionner, permettant aux généraux blancs d’acheminer rapidement des renforts vers la ville menacée.
Dès le 12 décembre, tandis que les staliniens de Moscou continuaient à palabrer sur les succès du pouvoir rouge en Chine, la Commune de Canton vivait ses heures d’agonie. Vers le début de l’après-midi, les canons des escadres chinoises, japonaises et britanniques ouvraient le feu sur les points occupés par les rouges, cependant que quarante-cinq mille soldats du GMD [Kuomintang] partaient à l’attaque. Ecrasés par le bombardement, submergés par les vagues d’assaut des fantassins nationalistes, les insurgés perdirent en quelques heures toutes leurs positions. Le 13 décembre au soir, il ne subsistait plus aucune résistance. Seuls mille cinq cents cadets rouges de Huangbo avaient réussi à forcer les lignes ennemies pour fuir vers le maquis. Les groupes de combat ouvriers, moins bien armés et entraînés, avaient été à peu près complètement anéantis, tués ou capturés. Pendant toute la nuit du 14 au 15 décembre retentirent les salves des exécutions capitales : cinq mille sept cents prisonniers furent fusillés, ou plus souvent encore torturés à mort [79].

Mais le sang des vaincus de Canton avait cimenté la victoire intérieure de la bureaucratie russe : au XVe Congrès, le rideau était tombé sur la défaite de l’opposition. Pendant que les bourreaux du GMD ensevelissaient dans les fosses communes les militants suppliciés du Guangdong, les révolutionnaires russes prenaient le chemin de la Sibérie. Si le prolétariat chinois était définitivement brisé, en Russie du moins, la bureaucratie avait atteint ses objectifs.

Critique de la critique trotskyste : la signification de la révolution de 1927.

Que signifiait cependant l’écrasante défaite subie en Chine par le Komintern et le PCC ?
Pour Trotsky, qui n’avait cessé de dénoncer quotidiennement « les erreurs » de Staline, le massacre des communistes chinois n’était que la tragique attestation de l’impossibilité radicale de renverser le capitalisme semi-féodal et l’impérialisme autrement que par la stratégie de la révolution prolétarienne. Les conditions objectives de la lutte des classes à l’époque moderne ne comportaient pas d’autre alternative que celle de la domination de la bourgeoisie et de l’impérialisme ou du prolétariat socialiste. Tout le cours de l’histoire ne pouvait résulter que des contradictions du prolétariat et de la bourgeoisie, et des modifications incessantes du rapport antinomique de ces deux forces fondamentales du monde impérialiste.
Dans le cadre général de cette conception, la bureaucratisation de l’Etat soviétique ne constituait qu’un phénomène épisodique et finalement dépourvu de signification historique. La bureaucratie stalinienne n’était pas, en effet, pour le théoricien de l’opposition de gauche, une classe, mais seulement une caste bonapartiste, surgie des contradictions du développement interne de la société soviétique et du procès de la révolution mondiale. Par suite, la bureaucratie qui s’était élevée au-dessus du corps social « en usurpant les fonctions politiques de la classe dominante », c’est-à-dire en URSS, du prolétariat, n’avait pas de base sociale propre et était, de par son essence même, incapable de parvenir à une stabilité historique. Ou bien la bourgeoisie mondiale serait en fin de compte la plus forte, et la propriété et l’exploitation bourgeoise du travail seraient restaurées en URSS, ou bien la lutte de classe mondiale du prolétariat provoquerait une régénérescence de la démocratie socialiste transitoirement étouffée en URSS par la dictature bonapartiste. Mais de toute façon, prise entre les forces historiques décisives de la société moderne, le prolétariat et la bourgeoisie, la bureaucratie stalinienne devait être éliminée à plus ou moins bref délai. « Par son essence même, le bonapartisme ne peut se maintenir longtemps, une bille posée au sommet d’une pyramide doit infailliblement tomber d’un côté ou de l’autre [80]. »
C’est en fonction de cette sociologie générale de la bureaucratie soviétique que L. Trotsky expliqua et critiqua la politique chinoise du Komintern. Il comprit immédiatement que les théories développées par Staline marquaient une rupture avec la stratégie de la révolution socialiste. Mais, enfermé dans l’idée que la bureaucratie, en tant que, simple caste, ne pouvait pas avoir de politique spécifique, mais simplement zigzaguer de droite et de gauche en fonction des pressions plus ou moins fortes qu’exerçaient sur elle les seules classes fondamentales en lutte — la bourgeoisie et le prolétariat —, il interpréta la politique de Staline en Chine comme le résultat de la pression grandissante, dans le cadre de la NEP, de la bourgeoisie intérieure et extérieure sur l’Etat ouvrier isolé depuis 1919. Dans la période de son « cours de droite », de 1925 à 1928, la bureaucratie stalinienne n’était, à ses yeux, que « l’instrument de transition » de la bourgeoisie qui relevait la tête. La différenciation de l’idéologie stalinienne du bolchevisme, qui s’opérait à travers la lutte contre la théorie de la révolution permanente, n’était que l’expression du déplacement de l’axe de classe de la société soviétique « du prolétariat vers la petite bourgeoisie, de l’ouvrier vers le spécialiste, de l’ouvrier agricole et du paysan pauvre vers le koulak, etc. [81] ». Par suite, quels que soient les buts que la fraction stalinienne se soit imaginé poursuivre, la lutte contre l’opposition de gauche et l’altération progressive de la doctrine léniniste n’étaient, objectivement, que des étapes transitoires sur le chemin qui conduisait à thermidor et à la restauration de la bourgeoisie à partir des nepmen. « En essayant de piétiner notre plate-forme, la fraction dirigeante exécute un ordre social donné par Oustrialov [82], c’est-à-dire par la petite et moyenne bourgeoisie qui relève la tête. A l’encontre des politiques de la vieille bourgeoisie émigrée en déclin, Oustrialov, politique intelligent et clairvoyant de la nouvelle bourgeoisie, n’aspire pas à la révolution, aux grandes secousses, il ne veut pas non plus « sauter les étapes ». « La marche oustrialoviste actuelle, c’est le cours stalinien [83] » ; et encore : « Derrière les extrémistes de l’appareil se tient la bourgeoisie intérieure qui renaît. Derrière elle se tient la bourgeoisie mondiale [84]. »
La politique du Komintern, à son tour, était le prolongement de la politique intérieure de la bureaucratie, et recouvrait le même déplacement de l’axe des forces sociales du bolchevisme, du prolétariat vers la bourgeoisie. A la politique intérieure prenant appui sur les koulaks et les nepmen correspondait la politique de l’Internationale, qui se fondait sur l’officier et le bourgeois du GMD, sur liang Jieshi, puis Wang Jingwei, plutôt que « sur le prolétariat de Shanghai, sur le coolie qui traîne lui-même ses canons et sur le paysan insurgé [85] ».
Ainsi conçue comme expression d’une dynamique sociale thermidorienne dont l’échéance était proche, la politique stalinienne en Chine était logiquement définissable comme un centrisme cher¬chant une voie sans issue entre la révolution prolétarienne et la contre-révolution bourgeoise féodale. Pour Trotsky, les événements survenus en Chine constituaient une confirmation éclatante de sa conception. La politique de « juste milieu » pratiquée par le Komintern n’avait pas résisté à l’épreuve de la lutte des classes réelle, et au moment décisif, les contradictions sociales fondamentales de la société chinoise avaient déchiré le PCC suivant la ligne des antagonismes de classe : tandis qu’une minorité de gauche avait été conduite vers les plates-formes de la révolution socialiste, la droite s’était soumise à la bourgeoisie, et le centre n’avait pu qu’aggraver, par un tournant aventuriste, les conséquences de son cours opportuniste. « II faut enfin comprendre, écrivait Trotsky, que le centrisme Boukharine-Staline ne résiste pas à l’épreuve des événements. Les plus grands événements de l’histoire humaine sont la révolution et la guerre. Nous avons mis à l’épreuve la politique centriste dans la révolution chinoise. Celle-ci exigea que des conclusions bien parachevées soient déduites de directives empreintes d’un esprit de juste milieu. Le PCC fut obligé de tirer ces conclusions. Voilà pourquoi il est venu — il ne pouvait en être autrement — au menchevisme [86] ». « En temps de paix, un pareil cours peut durer un temps indéfini. En cas de guerre ou de révolution, le centrisme doit donner brusquement de la bande vers la droite ou vers la gauche. Il se désagrège… en aile droite et gauche, qui inévitablement grandissent au détriment du centre [87]. »
Le principal enseignement de la révolution chinoise était donc qu’il n’existait pas d’autre force sociale décisive que le prolétariat et les paysans d’un côté, la bourgeoisie et les propriétaires fonciers de l’autre, et qu’en dernière analyse, la politique de la bureaucratie ne pouvait objectivement pas avoir de signification propre. Pour Trotsky, la faillite de la politique stalinienne en Chine était inscrite comme une nécessité dans la dynamique objective de la lutte des classes à l’époque impérialiste, et confirmait son appréciation historique générale de la bureaucratie : entre la bourgeoisie et le prolétariat, la bureaucratie serait tôt ou tard broyée. La débâcle du PCC n’était qu’un épisode du déroulement de ce processus nécessaire.
Vingt-cinq ans d’histoire mondiale ont complètement infirmé cette conception. La bureaucratie stalinienne n’a pas cédé le pas à la néo-bourgeoisie des nepmen et des koulaks. Elle les a liquidés, sans qu’un seul instant les forces prolétariennes aient pu reprendre en main la gestion de la société soviétique. En Chine, la bureaucratie qui s’est progressivement cristallisée autour de la fraction dirigeante du PCC règne aujourd’hui sur quelque six cent millions de paysans et d’ouvriers, et les derniers bourgeois chinois achèvent une vie tremblante sous sa dictature, tandis que les soldats de Jiang Jieshi vieillissent à Formose.
Quels que soient les déploiements de rhétorique dont usent les épigones du trotskysme, il n’est plus aujourd’hui sérieusement possible de soutenir qu’à l’époque impérialiste, le pouvoir ne peut appartenir qu’au prolétariat ou à la bourgeoisie. La débâcle du Komintern en 1927 ne peut pas être interprétée comme le résultat d’une nécessité historique. Au contraire, elle prend rétrospective¬ment une signification au fond totalement inverse de celle que lui donnait Trotsky. La défaite du Komintern en 1927 ne prouvait pas davantage l’impossibilité historique d’une révolution bureaucratique que le désastre de la Commune de Paris ne démontrait la nécessité de l’écrasement de tous les soulèvements prolétariens à venir. Finalement, ce n’était pas le phénomène bureaucratique et la politique bureaucratique qui constituaient des événements dépourvus de signification à l’échelle historique. C’est au contraire l’échec de la bureaucratie stalinienne dans la situation de la Chine en 1927 qui n’avait qu’un caractère épisodique.
L’écrasement du PCC ne traduisait rien de plus que l’immaturité, en 1926-1927, des conditions sociales nécessaires au triomphe de la révolution bureaucratique. Trotsky avait certes raison lorsqu’il affirmait que les staliniens qui occupaient des postes dirigeants dans l’État chinois, le GMD et l’armée, n’avaient été que les otages de la bourgeoisie, et il est bien certain que la politique de Staline avait surtout permis à la bourgeoisie d’utiliser pour ses propres fins les forces prolétariennes mises en tutelle par l’appareil bureaucratique du Komintern. Mais ce n’était là que la conséquence d’un certain rapport de force entre la bourgeoisie et la bureaucratie à un moment donné du procès historique, et rien ne permettait de préjuger de l’avenir.
En 1927, la bureaucratie stalinienne chinoise n’existait encore qu’à l’état embryonnaire, et elle n’avait pas encore réellement pris conscience d’elle-même. En fait, elle se réduisait à quelques milliers de révolutionnaires professionnels : dirigeants du PCC, cadres des syndicats, officiers rouges sortis de Huangbo. Mais la grande masse de l’intelligentzia, qui souhaitait passionnément la rénovation de la Chine et aspirait à jouer un rôle de premier plan dans une nation et un État modernisé, n’avait pas encore radicalement rompu avec les idéologies bourgeoises tant bien que mal transplantées en Chine par Sun-Yat-Sen et les idéologues du GMD. L’intelligentzia restait profondément liée, dans l’ensemble, à la propriété privée, et l’heure n’était pas encore venue où des centaines de milliers de fils de propriétaires ruraux, de commerçants et même de petits manufacturiers déclassés par la concentration capitaliste, ne pourraient échapper à une prolétarisation imminente qu’en s’intégrant, comme éléments dirigeants et privilégiés, au système de l’exploitation collective du travail propre au capitalisme bureaucratique.
Si, en dépit des intentions du Komintern, la politique stalinienne avait finalement, comme l’avait prévu Trotsky, fait objectivement le jeu de la bourgeoisie du GMD, c’est que le Komintern n’avait pu faire fond sur une base sociale bureaucratique préformée et suffisamment développée au sein de la société chinoise. Les éléments bureaucratiques ne représentaient encore qu’une force mineure dans la dynamique sociale de la Chine capitaliste, et la politique du Komintern avait traduit beaucoup plus les intérêts historiques et les nécessités de classe de la bureaucratie russe que la poussée vers le pouvoir des éléments bureaucratiques autochtones. La présence en Chine de généraux, de conseillers, de policiers et d’agitateurs, etc., russes et « internationaux » de toutes sortes, qui avaient servi de tuteur au stalinisme chinois, n’avait fait que traduire l’inégalité de développement de la bureaucratie russe déjà constituée comme classe dominante consciente d’elle-même, et la bureaucratie chinoise qui était encore dans les langes et n’avait aucune cohésion idéologique réelle.
C’est cette inégalité de développement qui rend finalement compte de l’échec de Staline : il surestima le poids social des éléments que le PCC pouvait polariser à cette époque autour de lui, pour servir de noyau et de centre d’unification d’une nouvelle classe posant sa candidature au pouvoir. C’est pourquoi, après avoir sacrifié le développement du mouvement révolutionnaire des masses aux nécessités de sa stratégie de classe exploiteuse, la bureaucratie russe n’avait pu trouver en Chine un point d’appui social assez solide pour résister à l’offensive des forces conjuguées de la bourgeoisie et du féodalisme, et avait perdu en quelques jours les positions qu’elle avait conquises.
L’erreur de Trotsky, au fond symétrique de celle de Staline, fut de ne pas prendre garde qu’entre le prolétariat et la bourgeoisie, le procès historique de la société capitaliste était en train de faire surgir des forces sociales nouvelles, et qu’un jour la poli¬tique stalinienne pourrait, par suite d’un renversement du rapport des forces entre la bourgeoisie et la bureaucratie, prendre une signification radicalement inverse de celle que lui avaient momentanément conférée, en 1927, les événements de Chine.

Notes
78 & 79. H. Isaacs, The Tragedy of the Chinese Revolution (London, 1951)

80. L. Trotsky, Etat ouvrier, Thermidor et bonapartisme, op. cit., p. 40.

81. L. Trotsky, la Révolution défigurée, in De la Révolution, p. 215, Ed. de Minuit, Paris, 1963.

82. Oustrialov était le porte-parole de la néo-bourgeoisie en train de se former sur la base de la NEP. Il soutenait ouvertement la fraction stalinienne dans la lutte contre l’opposition de gauche et réclamait des mesures d’une extrême rigueur contre « le virus dissolvant de l’opposition ».

83. L. Trotsky, op. cit., p. 218.

84. Idem, p. 217.

85. Idem, p. 198.

86. L. Trotsky, op. cit., p. 155.

87. Idem, p. 159.

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