La monnaie (de Brunhoff, 1982)

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Article de Suzanne de Brunhoff extrait du Dictionnaire critique du marxisme (P.U.F., 1982)

Monnaie
Al : Geld. — An : Money. — R : Den’gi.
Comme espèces ou billets en circulation : Currency en anglais ; Münze en allemand — qui s’inscrit dans Der Umlauf des Geldes ; Obrascenie nalicnykh deneg en russe, « circulation de la monnaie en espèces ».


La monnaie est l’objet d’une immense littérature, économique, morale, politique, psychanalytique ; en même temps elle a subi une sorte de refoulement de la part des économistes, qui s’occupent avant tout des biens « réels » à produire et à distribuer. Selon Marc Bloch, il serait vain d’en donner une définition liminaire, car elle se transforme au cours de l’histoire; mais, ajoute-t-il, il n’y a pas de « vie économique » possible sans la monnaie, définie en un premier temps comme « instrument et mesure des échanges » (Esquisse d’une histoire monétaire de l’Europe, Paris, A. Colin, 1954).

Une définition plus complète et de portée différente en est donnée par Marx dès le début du Capital, où la monnaie apparaît d’abord comme « équivalent général » dans le monde des marchandises. L’économie capitaliste est nécessairement une économie marchande; le rapport de pro-duction fondamental, l’exploitation des travailleurs salariés, se présente sous la forme d’un rapport monétaire, comme achat de l’usage de la force de travail ouvrière par le capitaliste, qui apparaît comme « l’homme aux écus ». « Sans monnaie, pas de capital » — ce qui ne veut évidemment pas dire que le capital est engendré par la monnaie.
Marx considère d’abord « les formes de la monnaie qui naissent immé-diatement de l’échange des marchandises » (Cont., ES, 39), et, pour simplifier, la circulation (lingots et espèces au XIXe siècle). La monnaie, « cristal qui se forme spontanément dans les échanges » (K., I, I, 97; MEW, 23, 101), est aménagée et gérée par l’Etat, mais non déterminée par lui. Sa dimension politique (étalonnage, monnayage, gestion de certaines quantités) ne fait que se greffer sur son rôle dans la circulation marchande, à moins qu’il ne s’agisse de « paléo-monnaies » ayant un statut différent. L’échange de marchandises reflète le fractionnement du travail social en travaux privés, effectués par des producteurs séparés les uns des autres. Les rapports sociaux d’échange sont des rapports de séparation autant que de mise en relation. Contrairement à la thèse de J.-B. Say, selon qui les produits s’échangent contre des produits, les marchandises ne s’échangent pas directement entre elles. Leur prix « n’est d’abord que la valeur sous forme-argent » (K., III, 1, p. 208; MEW, 25, 202), fixé dans leur rapport avec une marchandise particulière qui incarne le « travail en général ». C’est la marchandise-monnaie, équivalent général de toutes les autres marchandises, et par là non-marchandise.
Toutes les marchandises doivent pouvoir être échangées contre l’équivalent général, qui a le monopole social de la fonction monétaire. Il y a polarité entre marchandises et monnaie, à la fois opposées et inséparables, comme les pôles positif et négatif d’un aimant (K., I, I, 81 n.; MEW, 23, 82).
La genèse de la forme-monnaie dans le monde des marchandises telle que Marx la présente n’est pas une histoire du passage des communautés sans monnaie aux sociétés marchandes, ni des sociétés avec des monnaies archaïques aux sociétés où la monnaie aurait la même signification sociale que dans le capitalisme. C’est l’exposé de la façon dont la forme-monnaie

est nécessairement appelée par la forme-marchandise comme expression complémentaire et distincte des valeurs d’échange produites. Cette conception des rapports d’échange et de la polarité marchandises-équivalent général est propre à Marx, qui fait à diverses reprises un exposé critique des théories économiques de la monnaie (cf. surtout Cont., 119-145). Selon lui, toutes reposent sur une confusion, dont l’objet varie selon les époques.
« Dans l’enfance de la production bourgeoise », les mercantilistes confondaient la richesse comme accumulation d’or avec le capital-argent, ce qui est une forme du fétichisme. Plus tard l’économie politique classique est incapable de distinguer la forme marchandise de la forme-monnaie; amorcée par Hume, développée par Ricardo, elle fait de la monnaie un moyen de circulation, établissant l’unité entre vente et achat, sans voir que la monnaie est aussi séparation et dissociation ; en vidant la monnaie de sa substance, elle ouvre la voie à toutes les théories quantitatives qui s’attachent à la masse de monnaie en circulation comparée à la quantité des biens à faire circuler. Les prix des biens varient alors en raison inverse de la quantité de monnaie; ainsi leur hausse générale (inflation) est-elle attribuée à un excès de crédit ou à « la planche de billets »; il y aurait « trop de monnaie pour pas assez de biens » — idée superficielle qui n’explique rien. Quant aux spécialistes de la Banking School, ils confondent monnaie et capital-argent, notamment dans les échanges internationaux soldés par des exportations de lingots d’or. Enfin l’école de Proudhon, et les réformateurs comme Gray ou Owen, croient que la monnaie pourrait être remplacée par des bons de travail. Chaque producteur recevrait un certificat représentant son droit à une fraction du produit social, comptabilisé en heures de travail, quelque chose comme le ticket de consigne qu’on reçoit en déposant son vêtement au vestiaire. Selon Marx, cette conception confond le travail social fractionné en travaux privés avec un travail qui aurait d’emblée un caractère communautaire.
Ces analyses critiques faites par Marx ne s’appliquent qu’en partie aux conceptions contemporaines, notamment celle de « la monnaie capitaliste » de crédit, ou celle des « encaisses réelles » détenues comme des biens. Elles incitent cependant à éviter les confusions sur la monnaie, et à discuter deux démarches opposées mais complémentaires : celle des théories qui partent de l’économie « réelle » pour y introduire ensuite la monnaie, celles qui partent de la monnaie émise par l’Etat pour concevoir les échanges à l’intérieur d’une logique des équivalences (S. de Brunhoff, Les rapports d’argent, Maspero-PUG, 1979, p. 5 à 17).
La monnaie conçue par Marx à partir de l’équivalent général, remplit, sous des formes diverses, les trois fonctions usuellement répertoriées : mesure des valeurs et étalon des prix, moyen de circulation, réserve de valeur. La monnaie au sens plein doit être reproduite comme ensemble de ses formes et de ses fonctions alors que dans la pratique s’opèrent des dissociations (cf. S. de Brunhoff, La monnaie chez Marx, ES, 1967, p. 23).
1 / La première fonction de la monnaie, comme mesure des valeurs, implique que « la monnaie entre dans la circulation avec une valeur, et les marchandises avec un prix ». Ainsi la monnaie est-elle une marchandise particulière puisqu’en elle seule le travail a un caractère « immédiatement social ». Les discussions contemporaines sur ce point peuvent être de deux ordres : a) tout d’abord elles portent sur la valeur d’une monnaie qui est aujourd’hui faite de papier et de jeux d’écriture; en ce cas c’est le changement du support matériel de la monnaie qui met en cause la validité de la conception de Marx; b) ensuite elles portent sur la valeur de toute monnaie, y compris l’or comme porteur des équivalences entre marchan¬dises, ce qui tend à dissocier la conception de la monnaie d’une théorie de la valeur.
Dans le cadre de sa première fonction, la monnaie comme étalon des prix a de nouvelles caractéristiques. Il faut qu’un poids d’or déterminé (une once par exemple) soit fixé comme unité de mesure (quelles que soient les variations de la valeur de l’or, 12 onces restent 12 fois plus grandes qu’une once), et qu’il soit légalement baptisé par l’Etat (nommé livre sterling, ou franc par exemple). Ainsi « au lieu de dire : le quart de froment est égal à une once d’or, on disait en Angleterre : il est égal à 3 livres sterling, 17 shillings, 10 pence 1/2 » (Cont., 45).
2 / La seconde fonction de la monnaie, comme moyen de circulation, a des caractères nouveaux par rapport à la précédente. Elle circule sous une forme concrète (espèces ou billets), alors que la monnaie de compte, qui relève de la première fonction, peut être « idéale » et ne pas circuler, comme le sou ou le denier dans le haut Moyen Age, bien que la dissociation ne puisse jamais être complète (Marc Bloch, ouvr. cité, p. 49). La quantité de monnaie en circulation est déterminée par la somme des prix des marchandises et la vitesse du cours de la monnaie. La formule quan¬titative, M = P.Q/V, où la quantité de monnaie, M, détermine les prix P pour une quantité de marchandises Q et une vitesse de circulation V données, est inversée par Marx : P.Q/V = M.
Représentée par le schéma classique M-A-M, la circulation s’accomplit comme « une suite de changements de forme ». Dans la vente, M-A, la marchandise se métamorphose en argent pour le vendeur qui peut alors acheter ce dont il a besoin (A-M). Il n’y a pas d’échange direct M-M. La vente de l’un est nécessairement l’achat de l’autre. Mais le vendeur peut différer son propre achat, interrompant ainsi le cours des échanges. La marchandise qui rate sa transformation en monnaie, ou « son saut périlleux », n’est pas validée socialement. D’où la possibilité d’une crise, niée par les théories de l’équilibre général des achats et des ventes.
La monnaie qui « fait face » aux marchandises dans l’échange, doit avoir une forme concrète. Ce sont par exemple les espèces d’or monnayées par l’Etat à partir des lingots, sur la base de l’étalon officiel. Si le droit de seigneuriage est nul (c’est-à-dire si l’Etat frappe gratuitement les pièces), les espèces ne se distinguent que par la forme des lingots. Cependant (abstraction faite des manipulations intéressées concernant leur teneur en métal), elles s’usent normalement et perdent de leur poids initial en circulant, de sorte que leur fonction comme moyen de circulation tend à se dissocier de leur « existence métallique ». Dans le commerce de détail, les pièces d’or sont remplacées par des monnaies métalliques d’appoint dont le caractère est fiduciaire (de même qu’aujourd’hui toutes les pièces en circulation sont des sous-multiples des billets émis par la Banque centrale). Il en va de même au XIXe siècle pour les billets convertibles en or, signe sans valeur propre de la monnaie métallique. Ainsi quand la monnaie joue le rôle de moyen de circulation, elle peut être incarnée dans des signes, pourvu qu’elle circule concrètement.

3 / La troisième fonction (réserve de valeur), présentée par Marx comme celle de « la monnaie proprement dite », ou de « la monnaie comme monnaie », a été particulièrement négligée ensuite. Ainsi Hilferding ne considère que les deux premières fonctions. Pourtant la troisième se situe à la frontière de la circulation marchande et de l’accumulation de capital, de la monnaie et du crédit, de la circulation internationale par rapport à la monnaie intérieure aux Etats.
Tout d’abord la relation entre la monnaie qui circule et la monnaie socialement disponible, varie selon les besoins de la circulation, comme l’indique la formule anti-quantitative présentée plus haut. Les réserves ou « trésors » des particuliers, jouent le rôle de volant régulateur, en augmentant ou en diminuant « de façon que les canaux de la circulation ne débordent jamais » (K., I, I, p. 139; MEW, 23, 148). Les trésors se forment par thésaurisation, qui est demande de monnaie comme pouvoir d’échange universel. Ainsi s’articulent les trois fonctions de la monnaie. Mais en même temps, la thésaurisation qui s’attache à la monnaie en tant que telle, peut refléter une interruption de crise des échanges marchands, et non plus la régulation de la monnaie qui circule. C’est ici que Marx évoque « la soif de l’or », qui aujourd’hui donne lieu à des interprétations psychanalytiques.
Bien qu’elle fasse partie de la circulation simple, la thésaurisation se trouve à la frontière de l’accumulation de capital-argent, dans la mesure où elle a une double finalité : conservation de la monnaie comme incarnation de la valeur en général, accumulation de « richesse abstraite ».
Dans la même perspective la monnaie « mise en réserve » joue le rôle de moyen de paiement, en rapport avec le crédit comme règlement différé, mais cette fois à l’intérieur de la circulation elle-même, et non, comme le trésor, à l’extérieur (K., I, I, 141-147; MEW, 23, 149-156). On est ici à la frontière du crédit comme système de circulation propre au capitalisme.
Enfin le rapport entre une sphère marchande ayant des frontières politiques et « le marché du monde », liés et distincts, apparaît ici. On a vu plus haut que l’étalonnage et la frappe (ou l’émission) de monnaie sont affaire d’État. Quand il s’agit du règlement des échanges entre Etats-nations, selon Marx « la monnaie fonctionne dans toute la force du terme, comme la marchandise dont la forme naturelle est en même temps l’incarnation du travail social eh général » (ibid., 147; 156). Ainsi sont transférés des lingots d’or, pour solder les comptes entre nations, ou pour financer des subventions et prêts. La monnaie internationale ne circule pas selon le schéma M-A-M de la circulation intérieure. Elle sert aux échanges entre pays, sans s’inscrire dans une circulation internationale proprement dite. Il y a « une monnaie du monde », des marchands « cosmopolites », mais le « marché mondial traverse en quelque sorte les marchés nationaux » (sur le cours des changes, comme rapport entre les monnaies nationales, Marx dit très peu de choses, ce qui s’explique en partie par le régime monétaire de son époque, dominé par la monnaie d’or. Sur ce dernier point, cf. J. G. Thomas, Inflation et nouvel ordre monétaire, PUF, 1977, pp. 79-84).
Ainsi la troisième fonction de la monnaie complète-t-elle les deux précédentes, tout en ayant des caractères différents. La monnaie au sens plein du terme, dont toutes les formes doivent être échangeables entre elles, fonctionne selon plusieurs modalités, qui doivent être articulées. Leur dissociation est signe de crise, aujourd’hui comme au temps de Marx.

Bibliographie. — A / Définitions marxistes : I / Marx, Contribution à la critique de l’éco­nomie politique, es, chap. 2; 2 / Marx, Capital, es, liv. 1, t. 1, chap. 1-3; liv. in, t. 2; 3 / Hil-ferding, Le capital financier, Ed. de Minuit, 1970; 4 / H. Denis, La monnaie, es, 1951; 5 / S. de Brunhoff, La monnaie chez, Marx, es, 1967. — B / Autres conceptions (contempo­raines) : 1 / Keynes, Treatise on Money, Macmillan, 1930; 2 / Aftalion, Monnaie, prix et change, Sirey, 1950; 3 / Don Patinkin, Money, Lnterest and Priées, Harper, 1965 (v. éd. franc., La monnaie, l’intérêt et les prix, puf, 1970) ; 4 / Gurley et Shaw, Money in a Theory of Finance, The Brooking Institution, i960 (v. éd. franc., La monnaie…). — C / Histoire : 1 / Moses I. Finley, L’économie antique, Ed. de Minuit, 1973; 2 / Marc Blogh, Esquisse d’une histoire monétaire de l’Europe, A. Colin, 1954; 3 / P. Vilar, Or et monnaie dans l’histoire, Flammarion, 1974; 4 / E. V. Morgan, A History of Money, Penguin, 1969; 5 / R. Mossé, Les problèmes monétaires internationaux, Payot, 1967. — D / Histoire des idées : 1 / Ch. Rist, Histoire des doc­trines relatives au crédit et à la monnaie, Sirey, 1938 ; 2 / The controversy over the quantity theory of Money, Boston, 1965; 3 / S. de Brunhoff, Les rapports d’argent, Maspero-PUG, 1979. — E / Aspects techniques : G. Petit-Dutaillis, Le crédit et les banques, Sirey, 1964. — F / Poli­tiques monétaires : 1 / Pouvoirs et régulations monétaires, Cahiers ISEA, série Mo, n° 1, 1978; 2 / Marie Lavigne, Planification et politiques monétaires dans l’économie soviétique, dans Annuaire de l’ URSS, 1968 ; 3 / Monnaie, salaire, commerce extérieur dans la société capitaliste, dans la société socialiste, Ed. A. Eibel (Suisse), 1976, coll.« La Chine d’aujourd’hui»; 4 / S. de Brunhoff, Etat et Capital, Maspero-PUG, 1976. — G / Inflation contemporaine (interprétations diverses) : 1 / H.Jackson, H. A. Turner, F. Wilkinson, Do Trade Unions cause inflation?, Cambridge University Press, D. of applied économies, Paper n° 36, 1972; 2 / J. Denizet, La grande inflation, puf, 1977; 3 / J. G. Thomas, Inflation et nouvel ordre monétaire, puf, 1977; 4 / P. Grou, Monnaie, crise économique, Maspero-PUG, 1977; 5 / R. Boyer et J. Mistral, Accumulation, inflation, crises, puf, 1978; 6 / Les grandes économies dans la crise, revue Economie et Statistique, n° 97, févr. 1978. — H / Articulation monnaie et crédit : 1 / B. Schmidt, Monnaie, salaires et profits, puf, 1966; 2 / B. Schmidt, L’or, le dollar et la monnaie internationale, Calmann-Lévy, I977J3 / S. de Brunhoff, L’offre de monnaie, Maspero, 1971 ; 4 / H. Brehier P. Llau, Ch. A. Michaltoc, Economie financière, puf, 1975, « Thémis ». — I / Banques : 1 / J. Bouvier, Un siècle de banque française, Hachette, 1974; 2 / F. Morin, La structure finan­cière du capitalisme français, Calmann-Lévy, 1972. —J / Troc : 1 / Adam Smith, The Wealth of nations (La richesse des nations), Pélican classics, chap. 3 et 4; 2 / J- M. Servet, Les figures du troc du xvie au xixe siècle, Cahiers du Centre AEH, 12, oct. 1977, Lyon.

S. de B.

Voir aussi:

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