Histoire du drapeau rouge (Dommanget)

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Article de Pierre Souyri paru dans les Annales. (Année 1967, Volume 22, N°6 ).

Maurice DOMMANGET, Histoire du drapeau rouge des origines à la guerre de 1939, Paris, 1967, Librairie de l’Étoile, 502 p.

Le livre de M. DOMMANGET est le résultat de beaucoup de travail ; car ce n’était pas une mince tâche que de retracer, à travers des milliers de manifestations et de grèves, l’histoire de l’adoption de l’étendard rouge par le mouvement ouvrier. Il existait sur ce sujet des études partielles, dont certaines sont dues à M. Dommanget lui-même, mais pas encore d’étude systématique et générale ; et M. Dommanget aura l’occasion de rectifier pas mal d’erreurs de détail commises par ses devanciers.
M. Dommanget ne s’est pas borné à faire, avec beaucoup d’érudition, un vaste recensement des épisodes et des événements au cours desquels le drapeau rouge apparaît et à montrer que celui-ci, au cours des phases de radicalisation du mouvement ouvrier, tend à faire disparaître les drapeaux nationaux qui reparaissent, au contraire, dans les manifestations ouvrières, lorsque les antagonismes sociaux s’adoucissent. Il a montré — et c’est sans doute l’aspect le plus intéressant de son livre — que la signification elle-même du drapeau rouge a une histoire.
Il est inutile d’essayer de faire remonter l’origine du drapeau rouge à l’insurrection de Spartacus ou aux jacqueries du XIVe siècle. C’est dans la Révolution française que se trouvent ses véritables origines : un fanion rouge est alors hissé par les autorités municipales — en application d’une loi du 21 octobre 1789 — pour enjoindre aux attroupements populaires d’avoir à se disperser lorsque l’ordre social est jugé menacé. L’étendard rouge qui est alors haï des couches populaires comme le symbole de la répression bourgeoise, commence à changer de camp après le 10 août 1792 : dans certains milieux révolutionnaires l’idée apparaît, par instants, de l’arborer comme signe de répression des menées contre-révolutionnaires. Mais c’est seulement plus tard que, lentement, entre 1830 et 1848, il est adopté par les sociétés révolutionnaires et les classes laborieuses, non plus d’ailleurs, pour signifier une volonté de terroriser l’adversaire et de retourner à 1793, comme le croit la bourgeoisie, mais comme signe de la puissance populaire et des aspirations à la justice sociale et à la réconciliation des peuples. Le développement du mouvement ouvrier en Europe puis dans les autres continents, la formation des internationales socialistes et les premières révolutions prolétariennes ne feront guère que préciser la symbolique de l’étendard rouge, dont l’essentiel était déjà établi en 1848.
A mesure qu’il s’est popularisé, le drapeau rouge, s’est cependant chargé d’une énorme puissance émotionnelle. Il suscite chez la bourgeoisie, qui ne cessera jamais d’y voir un symbole sinistre de sang et de chaos, des sentiments d’effroi et de haine, et il faudra d’innombrables bagarres pour que les manifestants ouvriers puissent s’assurer le droit de l’arborer sans s’exposer à des poursuites judiciaires. Inversement, l’étendard rouge, et la couleur rouge elle-même, suscitent chez les militants socialistes des sentiments qui vont parfois jusqu’à une adoration fétichiste. Il n’existe pas seulement des pages dithyrambiques, de Vallès et de Gorki par exemple, sur le drapeau rouge et des hymnes qui lui ont été consacrés en divers pays, et dont M. Dommanget donne la traduction en annexe de son livre… l’idôlatrie du rouge a pris parfois des aspects ahurissants, comme en témoigne certains banquets où étaient également rouges la nappe, les serviettes, les assiettes, les pichets de vin, les tomates, les écrevisses, les filets saignants, etc. Il est évident que le mouvement ouvrier a souvent absorbé des mentalités et des comportements empruntés au domaine religieux et aux nationalismes : le style des cérémonies organisées par l’État soviétique le montre clairement.
Mais pourquoi, en fin de compte, le prolétariat a-t-il adopté le drapeau rouge de préférence à tout autre et notamment au drapeau noir qui, dès la monarchie de Juillet, est apparu dans la région reimoise, puis à Lyon, comme emblème de révolte ouvrière, pour ne plus guère subsister finalement que marié au rouge dans les étendards de l’anarcho-syndicalisme espagnol, et non pas du P.O.U.M. comme l’avance, par erreur, M. Dommanget ? La symbolique des couleurs fournit les premiers éléments d’une réponse : la couleur du deuil et du désespoir, le noir, ne pouvait sans doute pas exprimer aussi bien que le rouge ce que le mouvement ouvrier tendu vers l’avenir portait en lui-même d’optimisme et de volonté constructive —. Mais encore faudrait-il, pour atteindre à une véritable explication, parvenir à rendre compte de cette symbolique des couleurs elle-même et pour cela, comme le suggère M. Dommanget, procéder à une exploration, qui reste à entreprendre, de l’inconscient collectif des masses populaires.

PIERRE SOURYI.

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