Les troubles en Iran (Socialisme mondial, 1981)

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(Article paru dans Socialisme Mondial N°15, publié par le Parti socialiste du Canada, janvier-février-mars 1981)

Que se passe-t-il en Iran? En apparence, une bande de fanatiques religieux s’est emparée du pouvoir et tente un retour au Moyen Age. En réalité, il s’agit d’un conflit entre deux sections de la classe possédante iranienne dans lequel le vainqueur pour le moment est, il est vrai, la section la plus arriérée.

L’ex-chah était le fils d’un arriviste qui s’était proclamé chah (empereur) en 1925. La source de ses richesses était le revenu venant du pétrole découvert à Abadan en 1909. Sa politique était d’essayer de faire naître une nouvelle classe de capitalistes en Iran, financée par le pétrole et orientée vers l’industrie moderne, Ce faisant, son régime s’est heurté aux intérêts de la bourgeoisie traditionnelle, les bazaris ou commerçants des bazars qui existent dans toutes les villes iraniennes.

Un article paru dans Le Monde Diplomatique en décembre 1978 – donc, avant la chute finale du régime du chah en février 1979 – explique comment les intérêts des bazaris furent lésés après que le chah eut écarté Mossadegh du pouvoir en instaurant sa propre dictature en 1953 :

« Après le coup d’État de 1953, la réintégration de l’économie pétrolière iranienne dans le marché mondial et la politique des « portes ouvertes » devaient entraîner une modification des courants d’échange dépassant de plus en plus largement les capacités organisationnelles du bazar. Les débuts d’une industrie de substitution aux importations devaient par la suite aggraver les difficultés du bazar, exclu des nouveaux circuits commerciaux mis en place pour satisfaire aux besoins des nouvelles industries. L’importation traditionnelle des biens de consommation cédait alors le pas aux importations de biens d’équipement, et les mesures de contingentement ou de taxation adoptées pour protéger les industries naissantes pénalisaient lourdement les activités traditionnelles du bazar. »

Les bazaris, toutefois, avaient un atout qui s’avéra gagnant : leurs liens avec la hiérarchie de la secte chiite, majoritaire en Iran, et que le Savak, la police secrète du chah, ne pouvait donc pas supprimer comme les autres opposants:

« La hiérarchie chiite iranienne dispose surtout de l’immense richesse des « Bazari » de toutes les principales villes du pays. Depuis des siècles, elle a tissé des liens étroits avec ce petit monde des affaires, donné la bénédiction d’Allah à certaines transactions, pèse de tout son poids contre le pouvoir temporel. Lorsque celui-ci devenait trop rapace ou lorsque sa volonté de moderniser le pays devenait trop contraignante, les « Bazari » savaient que le chiisme était derrière eux et ils sont prêts à faire n’importe quoi pour lui » (Le Républicain Lorrain. 14 janvier 1979).

Le déclin économique des bazaris décrit par le Monde Diplomatique menaçait également la position de la hiérarchie:

« Cette marginalisation économique du bazar est directement liée à l’affaiblissement simultané des réseaux de financement des « caisses cléricales » : celles-ci, à la discrétion de chefs religieux réputés pour leur intégrité morale, perçoivent et redistribuent les diverses formes d’impôts et d’aumônes islamiques (…). Aujourd’hui, l’afflux d’argent dans ces caisses contrôles par les ayatollahs progressistes ou combattants témoigne de l’ampleur de la lutte de la bourgeoisie traditionnelle contre une nouvelle classe liée à l’intérêt des firmes multinationales. »

Les bazaris et la hiérarchie avaient donc, tous les deux, un intérêt bien matériel pour résister au chah. D’où leur alliance. L’ayatollah Khomeiny avait été en fait expulsé d’Iran en 1963 précisément pour avoir fomenté des émeutes concentrées sur le bazar de Téhéran.

Au début de l’année 1979, face à l’opposition de la quasi-totalité de la population menée par des mollahs et des ayatollahs, la dictature du chah s’est effondrée. Le chah, Chapour Baktiar et tous les autres membres de la nouvelle classe capitaliste qui le pouvaient se sont enfuis. Les bazaris, sous couvert d’une « révolution islamique », ont triomphé complètement de leurs rivaux.

Les religieux, en tant qui idéologues et représentants politiques des bazaris, ont utilisé le pouvoir politique ainsi gagné pour essayer de construire une « république islamique », c’est-à-dire un cadre dans lequel les bazaris pourraient mettre fin à leur « marginalisation économique » sous le chah, en remodifiant les « courants d’échange » et en fermant les « nouveaux circuits commerciaux » ouverts depuis 1953 :

« La situation dramatique de l’économie iranienne se résume en une image : d’immenses grues immobiles crèvent le ciel pollué de Téhéran. D’origine étrangère, elles ont été repeintes en vert, couleur d’Islam, après la révolution. Après réflexion, les autorités gouvernementales ont décidé l’arrêt de « constructions de prestige » et les grues rouillent au milieu des chantiers abandonnés. La construction qui, sous le régime du chah, représentait 13 % de l’activité économique, se contente de vivoter cahin-caha. L’industrie, nationalisée aux trois quarts, ne tourne plus qu’au ralenti. Téhéran affirme que les usines fonctionnent à 70 % de leur capacité de production, mais les économistes pensent que le chiffre de 50 % est beaucoup plus proche de la réalité. »

Entretemps, au bazar:

« Les affaires ne vont pas si mal que cela, telle est l’opinion qui prévaut. Les « bazaris » expliquent volontiers que leurs chiffres d’affaires se sont étoffés depuis la chute du chah » (Le Républicain Lorrain. 26 juillet 1980).

Néanmoins, il reste vrai qu’une telle « république islamique » est un anachronisme dans le monde capitaliste d’aujourd’hui. C’est une tentative de renverser le cours de l’histoire, tentative qui ne peut qu’échouer à long terme. Mais quelle est la longueur du long terme? That is the question. Il est possible que le nouveau régime dure plusieurs années (regardez l’Afrique du Sud, régime lui aussi condamné par la logique de l’histoire mais qui persiste toujours, même si cela ne va pas sans des craquements qui s’amplifient), mais son existence sera accompagnée d’une tension plus ou moins permanente, tension qui ne disparaîtra qu’avec la fin du règne des ayatollahs et un retour à la politique du chah d’industrialisation capitaliste financée par le pétrole et au profit d’une section moderniste de la classe possédante. Déjà, le président Bani Sadr semble l’avoir compris (même s’il a écrit un livre en faveur d’une « économie islamique ») mais sa marge de manœuvre est pour le moment très limitée.

Et les travailleurs et les paysans iraniens dans tout ceci? Sévèrement opprimés sous le chah, ils se sont laissés manipuler par la hiérarchie chiite et les Bazaris derrière elle et ils ne se sont pas encore rendus compte qu’ils ont simplement échangé une bande d’exploiteurs contre une autre. Cela viendra, espérons-le.

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