Une histoire de l’identité (1715-1815)

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Note de lecture parue dans L’Humanité du 23-04-2008

L’État moderne, inventeur des papiers d’identité

Sous l’Ancien Régime naît une véritable machinerie administrative du contrôle social, que la République perpétue au nom du droit à la sûreté.

Une histoire de l’identité : France 1715-1815,

de Vincent Denis. Éditions Champ Vallon, 2008, 468 pages, 30 euros.

Comment prouver que tel est bien celui qu’il prétend être ? Comment retrouver et identifier une personne qui a choisi de fuir sa communauté pour plonger dans l’anonymat ? Le livre dense de Vincent Denis retrace moins l’histoire de l’identité que celle de l’identification. Il décrit l’élaboration, tout au long du XVIIIe siècle, de techniques de reconnaissance sans cesse plus sophistiquées, en rupture avec le classique certificat de bonnes moeurs délivré par le curé. Traditionnellement présentée comme le point de départ d’un enregistrement systématique d’une communauté de citoyens soumise à des devoirs civiques et militaires, la Révolution apparaît, en aval de cette passionnante thèse, avoir puisé considérablement dans un répertoire d’expériences antérieures, constitué dans les bureaux de la Régence et préalablement expérimenté sur les déserteurs et les vagabonds. Ce faisant, Vincent Denis nous offre aussi un angle original d’approche des mobilités et de leur surveillance. Car c’est surtout le contrôle de ces franges criminalisées (parce qu’échappant à la mobilisation guerrière, fiscale et laborieuse des habitants du royaume) qui obsède les nouveaux spécialistes de l’identification au coeur de l’appareil d’État. Trahis par leur allure et leurs vêtements, selon l’ancienne logique des apparences, ces migrants illicites sont finalement confondus par l’absence de papiers en règle et par les signalements portés sur des registres de plus en plus précis et centralisés. Le passeport valide devient l’immunité du voyageur ; son absence signale le clandestin. L’Ancien Régime inventait ainsi le « sans-papiers ».

Le bref mais intense débat du début de l’ère révolutionnaire sur la liberté de circulation est un autre temps fort du livre, qui montre comment ce droit naturel a pu être sacrifié sur l’autel de la nécessaire « transparence » censée rapprocher les hommes et, bien plus prosaïquement, au nom d’une société de « sûreté ». Les régimes qui suivirent 1789 se contentèrent de perfectionner les acquis du siècle écoulé en uniformisant et en généralisant. Cartes, livrets et passeports réputés infalsifiables, registres et recensements nominatifs commençaient alors à enserrer, non plus telle ou telle catégorie déviante, mais l’ensemble de la population dans les mailles d’un panoptique de l’écrit administratif et policier, encore pas tout à fait infaillible…

Impossible donc, en refermant cet ouvrage de ne pas percevoir l’écho de questionnements tout contemporains. De ne pas prendre la mesure de cette effrayante machinerie de contrôle social, en perpétuelle expansion, que les héritiers des commis du Régent ou des agents de Fouché nourrissent aujourd’hui, habités des mêmes fantasmes de fichage global des individus et de leurs mutations successives.

Sébastien Jahan, historien

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