Réformisme: « Humaniser » le capitalisme ?

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(Reprise d’une page publiée sur l’ancien site Démocratie socialiste de 2002 à 2007)

Origines du réformisme

Depuis plus de deux siècles, les socialistes dénoncent la propriété privée et la production pour le profit de la minorité possédante comme étant les raisons pour lesquelles ce système ne pouvait être réformé dans l’intérêt de la majorité de la population. D’ailleurs, comment peut-on réformer la propriété privée dans l’intérêt général ? Pourtant, en dépit de cette évidence, certains d’entre eux vont tenter de répondre à deux aspirations alors largement répandues dans la classe ouvrière : 1° instaurer « graduellement », par des réformes successives, le socialisme ; 2° « en attendant », améliorer « immédiatement » le sort des travailleurs (qui, il est vrai, en avaient bien besoin) par l’adoption de la législation appropriée.

Les réformistes, considérant le socialisme comme un objectif à long terme (et qui le restera aussi longtemps que les salariés « accepteront » – tolèreront – le capitalisme), estimaient que les déplorables conditions de vie et de travail de la classe ouvrière de l’époque (journées de travail interminables et harassantes, insécurité et précarité, protection sociale inexistante, logements inadaptés et insalubres, etc.) justifiaient des mesures immédiates visant à atténuer ces problèmes. Cette attitude était compréhensible. Elle répondait au désir légitime et sincère de « faire quelque chose maintenant » afin de soulager les souffrances des victimes du système capitaliste. Elle était également le reflet de l’inexpérience des ouvriers et de leurs représentants, à une époque où le pouvoir politique était monopolisé par une bourgeoisie indifférente à ces problèmes (même si certains gouvernements conservateurs, soucieux de se protéger contre les avancées des idées socialistes, tel celui de Bismarck en Allemagne, avaient compris l’intérêt d’introduire quelques mesures (l’assurance-chômage, dans ce cas) favorables aux travailleurs).

Mais pour compréhensible et estimable que fût la position des réformistes, elle débouchait inévitablement sur un cul-de-sac. En effet, les réformes, en tant que dispositions légales votées au Parlement, doivent être poursuivies par des moyens politiques, d’où la nécessité de partis politiques réformistes dont l’activité est tournée vers l’obtention de ces réformes, et ce, fatalement, au détriment de l’activité en faveur de l’instauration du socialisme qui, relégué au second plan, finira par disparaître complètement de l’horizon de ces organisations.

Bilan du réformisme

L’établissement « graduel » du socialisme est, de toute évidence, un échec patent. Des gouvernements « socialistes », il y en a eu dans la quasi-totalité des pays occidentaux (à l’exception notable des Etats-Unis) et pendant des périodes plus ou moins longues tout au long du 20ème siècle sans que l’on se soit rapproché le moins du monde du socialisme. La raison en est qu’il y a une différence fondamentale de nature entre le capitalisme et le socialisme : l’un est basé sur la propriété privée, l’autre sur la propriété sociale, le premier sur le profit personnel et la concurrence, le second sur l’intérêt général et la coopération. Pour cette raison, les réformes ne s’attaquant jamais à la propriété privée des moyens de production, le capitalisme ne peut être réformé – transformé – progressivement en socialisme. Le premier doit être remplacé par le second.

Mais non seulement le capitalisme est-il bien vivant, sinon qu’en plus il sort renforcé par la capitulation des réformistes, par leur acceptation du capitalisme et, partant, par leur abandon de la perspective socialiste. D’ailleurs, quel parti « socialiste », de nos jours, ni lequel de leurs membres, sympathisants ou électeurs, remet en cause l’existence de la propriété privée des moyens d’existence de la société, les privilèges de la minorité dominante et la logique du profit ? Lequel d’entre eux envisage sérieusement l’établissement du socialisme comme la seule solution viable et durable aux problèmes de la société actuelle ?

Quant à l’amélioration du sort des salariés, elle fut, c’est vrai, avec l’Etat-providence, l’une des grandes conquêtes du réformisme. La sécurité sociale (d’ailleurs introduite au lendemain de la 2nde Guerre Mondiale, non par un gouvernement « socialiste » mais sous la présidence du Général de Gaulle), la retraite à soixante ans, les congés payés, etc. représentent des réformes qui ont grandement amélioré la situation des salariés. Mais les avancées de la première partie du 20ème siècle font maintenant partie d’une époque révolue. Depuis la crise mondiale des années 1970, qui mit fin brutalement au boom économique d’après-guerre, aucune amélioration significative, dans aucun domaine important pour les salariés ou leurs familles (santé, protection sociale, logement, éducation, etc.), n’a été introduite. Pire encore, depuis cette époque, nos acquis sociaux – nos « privilèges » – n’ont cessé d’être les cibles des gouvernements de tous bords.

Si des réformes peuvent améliorer le quotidien des salariés et de leurs familles, elles ne peuvent apporter de solution définitive aux problèmes auxquels nous sommes confrontés, puisqu’elles laissent intacte la propriété privée et, partant, le pouvoir politique et économique de la minorité possédante. Le temps des « Trente glorieuses » (qui ne furent d’ailleurs ni trente ni glorieuses pour tout le monde) est une parenthèse définitivement fermée. C’est désormais le temps des remises en cause de nos acquis sociaux, dans le but, bien sûr, de « préserver la compétitivité de « nos » entreprises ».

Utopie réformiste ou perspective socialiste ?


Après plus d’un (trop long) siècle de réformisme, quelques constatations s’imposent :

1. Ce ne sont pas les partis « socialistes » et travaillistes qui ont graduellement changé – « humanisé » – le capitalisme, mais celui-ci qui a peu à peu changé et déshumanisé les partis réformistes. L’engagement initial de ces partis (ne serait-ce que verbal) en faveur du socialisme a laissé la place au simple électoralisme, à la poursuite (jamais satisfaite) puis à l’abandon des réformes et à une gestion gouvernementale bien difficile à distinguer de celle de leurs « adversaires » ouvertement capitalistes.

2. A l’évidence, aucun des problèmes (pauvreté, inégalité, chômage, précarité, pénurie de logements, etc.), dont la solution était « possible » et « réaliste » ou pour lesquels il a sans cesse fallu faire quelque chose « maintenant », n’a été résolu… prouvant ainsi l’incapacité chronique de tous les gouvernements, PS, RPR et autres réformistes et réformateurs de tous bords ici, travaillistes, conservateurs, démocrates ou républicains ailleurs. Tous ont essayé et tous se sont cassés les dents. Bien sûr, lors d’une reprise économique, l’amélioration passagère de la situation de l’emploi peut amener les électeurs à penser qu’ils ont fait le bon choix. Une illusion que les aléas de l’économie se chargent rapidement de détruire. Pense-t-on sérieusement que s’il existait une formule permettant d’éliminer nos problèmes une fois pour toutes, les gouvernements ne seraient trop contents de l’appliquer, ne serait-ce que pour s’assurer la victoire aux élections ?

3.Aucune réforme ne peut remettre en cause les relations sociales découlant de l’existence de la propriété privée des moyens de production et, par conséquent, la position de subordination des salariés aux intérêts de la classe dominante.

Essayer de réformer le capitalisme dans l’intérêt « général », c’est donc cela qui est utopique, car c’est aller contre la nature d’un système basé sur l’appropriation par une minorité privilégiée des moyens d’existence de la société et sur leur gestion au profit exclusif de cette minorité possédante. Sous le capitalisme, il y a toujours eu – et il y aura toujours – des problèmes qui, de toute évidence, ne peuvent pas attendre des solutions à long terme. Mais se refuser à envisager le socialisme comme la seule solution réaliste, globale, immédiate et définitive à ces problèmes, c’est se condamner, non seulement à les perpétuer mais encore à les voir empirer.

Ils l’ont dit…

Le pouvoir politique […] est toujours l’héritage des propriétaires qui, indirectement ou par l’entremise de leurs représentants, ont exercé et exercent encore un contrôle absolu sur le gouvernement des États. De ce fait, comment est-il possible d’attendre une réforme lente et graduelle des institutions, puisque cette réforme devrait heurter et anéantir ou, à tout le moins, diminuer les droits acquis et les privilèges des propriétaires ? Comment croire que l’Etat, inspiré et dirigé par les propriétaires et les capitalistes, réalisera un réforme fatale aux privilèges de la propriété et du capital ? Comment admettre ce suicide de la classe dominante ? Cette hypothèse répugne aussitôt le plus élémentaire bon sens, la plus simple logique.

Aquiles Loria, Problemas sociales, p. 160. Cité par Carlos Sánchez Viamonte, Democracia y socialismo, Editorial Claridad, Buenos Aires, p. 41.

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