Les intellectuels (« Socialisme mondial », 1982)

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Les intellectuels face à l’histoire de Louis Janover, Galilée.

Cet essai est une critique de ces intellectuels ex-PCF qui proclament que « Marx=goulag ». Janover montre qu’ils ne se sont pas trompés sur la nature de la Russie de Staline comme ils le prétendent, mais qu’en tant qu’« idéologues d’une nouvelle classe sociale et théoriciens attitrés du capitalisme d’Etat » ils l’ont soutenue en pleine connaissance de ce qu’elle était: un Etat totalitaire. Cette critique, quoique bien envoyée, même très bien envoyée, traite d’un sujet qui reste un peu ésotérique. On trouve quand même des observations fort intéressantes d’un caractère plus général dans l’essai de Janover.

II n’a aucune difficulté à montrer, par exemple, que Marx n’était pour rien dans le développement du capitalisme d’Etat en Russie, en Chine et dans d’autres pays semblables. En fait l’analyse de Janover est presque identique à la nôtre sur ce point:

« Les bolcheviks, organisés hiérarchiquement dans leur parti hyper-centralisé et, comme tels, parfaitement aptes à exercer le pouvoir politique, accompliront, au nom du socialisme, la tâche qui, dans d’autres pays, était échue à la bourgeoisie et à ses représentants politiques : la mécanisation de l’agriculture et l’industrialisation du pays ; tout en évoquant le « socialisme », ils deviendront les fonctionnaires de ce capital anonyme, les agents de ce déterminisme économique que les Soviets n’avaient pu briser, de la même manière que les jacobins sacralisèrent la propriété privée et l’égoïsme national en croyant apporter au monde un nouveau message de fraternité universelle. L’intervention du prolétariat, décisive pour faire disparaître les ruines de la féodalité qui encombraient encore le sol de la société russe, n’a pourtant été qu’un simple facteur au service d’une révolution de type bourgeois » (pp. 45-6).

« Si l’on s’interroge sur la signification sociale qui revêt cette révolution dans le cadre de la méthode d’analyse matérialiste que nous a léguée Marx, la réponse ne laisse pas de surprendre : aucune transformation socialiste n’était possible, compte tenu de la situation politique et des conditions économiques et sociales dans lesquelles se trouvait la Russie au moment de Février et d’Octobre » (pp. 115-6).

A propos de Marx, Janover prend la même position que Maximilien Rubel (voir notre compte-rendu de son Marx critique du marxisme dans SM6) : Marx n’était pas un marxiste, n’était pas l’inventeur d’un nouveau système philosophique, ni le fondateur d’une nouvelle Ecole. Mais si Janover refuse le terme « marxiste » il est prêt à accepter « marxien ».

Selon l’enseignement « marxien » (donc), dit Janover, l’instauration de la société sans classes ni Etat qui sera le communisme (=le socialisme pour nous) sera le résultat de la Selbsttatigkeit, c’est-à-dire de l’auto-activité, de la classe ouvrière. Cependant cela n’aura rien d’automatique ; bien que la résistance de la classe ouvrière à l’exploitation capitaliste soit inhérente au capitalisme, l’instauration du socialisme ne pourra qu’être le résultat d’une décision consciente. Pour Marx, comme Janover l’exprime, le socialisme était « un état social qui doit être pensé et désiré avant le pouvoir se réaliser » (p.202). Pour nous aussi.

La tâche des socialistes, poursuit Janover toujours selon l’interprétation de Marx donnée par Rubel, est donc essentiellement éducative : de faire prendre cette décision « éthique » par la classe ouvrière, « de faciliter la maturation de la conscience révolutionnaire des travailleurs » (p.98). À part le fait que nous n’utiliserions pas le terme éthique c’est aussi notre perspective et nous en tirerions la même conclusion, à savoir qu’on ne peut pas « innocenter la classe ouvrière – et chaque prolétaire en particulier – de toute responsabilité dans la survie du système qui l’écrase en permanence » (p.208). Effectivement, le capitalisme continue à exister parce que la majorité immense des travailleurs l’accepte ; jusqu’à maintenant, malgré les efforts des socialistes depuis avant Marx, les travailleurs ont choisi le capitalisme et non pas le socialisme.

Sur certains points nos vues et celles de Janover divergent. Janover semble limiter « la classe ouvrière » aux seuls ouvriers en excluant les autres salariés et semble penser que Marx avait tort d’imaginer que la Selbsttatigkeit, une fois consciente et socialiste, de la classe ouvrière pouvait s’exprimer sur le plan électoral.

Par contre le passage qui suit exprime parfaitement notre position sur la futilité du réformisme et la nécessité d’une révolution sociale pour résoudre les problèmes des travailleurs:

« Aucune réforme du capitalisme, aucune lutte ouvrière n’a rien pu changer d’essentiel ni au rapport capital-travail ni au caractère valeur du type de production sociale qui lui est inhérente. Cette « loi de l’accumulation capitaliste, mystifiée en une loi de la nature, n’exprime donc en fait qu’une chose : il est dans sa nature d’empêcheur toute espèce de diminution dans le degré d’exploitation du travail et toute augmentation de salaire qui pourrait mettre en danger sérieusement la reproduction constante du système capitaliste et sa production sur une échelle toujours plus large » (Le Capital, I) (…) Vérifiée par plus d’un siècle de réformisme et d’intervention de l’Etat en matière de réglementation sociale, cette loi débouche donc sur cet impératif catégorique : seule l’abolition du système grâce à l’activité révolutionnaire des exploités peut améliorer durablement le sort des opprimés et sauver I’humanité d’« une catastrophe telle qu’elle éclipsera même les horreurs fameuses de l’ empire romain » (Marx) (pp.227-8)

(Compte-rendu paru dans Socialisme Mondial 20, publié par le Parti Socialiste du Canada, été 1982)

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Une Réponse to “Les intellectuels (« Socialisme mondial », 1982)”

  1. Aubert Says:

    Si je comprends bien pour Janover pour faire oeuvre révolutionnaire il suffit de ne pas participer aux élections, ni aus luttes ouvrières du moment.

    Me voilà rassurer. Enfin des tâches à ma portée.

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