Le voyage en URSS de Marceau Pivert en 1956 (2)

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Dans un premier billet, nous avons reproduit les notes et quelques photos de Marceau Pivert d’un voyage d’une délégation SFIO en URSS, en commençant par les visites et entretiens à Moscou du 28 avril au 8 mai 1956.

2° partie: du 9 au 13 mai 1956

Tiflis, 9 mai

Voyage à Tiflis par Rostov sur Don et franchissement du Caucase près du Kasbek. Arrivée à l’aérodrome de Tiflis : réception et bouquets de fleurs ; nous traversons la ville (300 000 habitants) pour aller loger dans les datchas ou maisons de campagne des membres du CC ; l’unique interprète Français-Georgien commence par dire qu’il n’est pas du parti, mais seulement professeur de français. Un peu plus tard, le secrétaire à la propagande du PC dira « Nous sommes tous membres su PC ». Nous demandons à l’interprète : Alors, vous aussi ? Oui, dit-il. Et depuis quand ? Depuis avant la révolution… Séries très pittoresques de toasts : Le tamada (pour les curieux, j’ai noté le texte d’une dizaine de toasts de notre hôte, le secrétaire à la propagande MTCHEDLICHVILI qui nous a fait préparer, le dernier soir le « chachlyk » aux chandelles).
Le président du soviet de Tiflis, André MIKELADZE est à ce poste depuis deux ans ; le Premier Secrétaire du PV est MJAVANADZE.
A la fin du repas, nous avons chanté l’Internationale.
Pierre Commin : Camarades, merci pour cette internationale, la première que nous ayons entendue depuis notre arrivé en URSS.
Georges Altman : Voilà une bonne chose de faite.
MTCHESLIDCHVILI : Nous l’avons chanté en trois langues ; l’idée de l’Internationale n’est peut-être pas autre chose que celle de l’amitié : nous la devons aux Français et rien ne peut le leur enlever. Buvons donc à l’amitié (Toast n°3) (onze).

Réception au soviet de Tiflis (14h45)
Le président est très empressé, désire nous faire voir tout ce que nous désirons, propose une projection d’un film sur la Georgie soviétique, une réception à l’Hôtel de Ville… le sovkose de TSINENDALI… etc.
Il commence d’abord par un exposé sur la République de Géorgie, qui n’avait que 2 millions d’habitants en 1921 au moment de la soviétisation et qui en a aujourd’hui 4 millions, dont 30% de population urbaine au lieu de 20% en 1921 ; il y a une grande majorité de Géorgiens, mais aussi d’autres nationalités : Russes, Arméniens, Abkhaziens, Adjars, Ossètes, Azerbaîdjanais… Le sous-sol est très riche en manganèse (premier du monde), en pétrole, en charbon, en baryte, en pierre lithographique ; de nombreuses sources thermales et villes d’eaux. La richesse en houille blanche est aussi remarquable 12 millions de KWH (plus que la Grande Bretagne). Le pouvoir soviétique a créé des bases énergétiques et 900 industries nouvelles ; toute une industrie sidérurgique a été créée : on a construit une ville entière de 50 000 habitants (Roustak ?). Une usine d’automobiles également ; la production a augmenté de 27% par rapport à l’avant-guerre. Plus de 100 stations de machines et tracteurs permettent de moderniser l’agriculture ; on cultive la vigne, le thé, les agrumes ; on récolte de l’huile et des fleurs pour la parfumerie. La production de thé sera portée en 1960 à 160 000 tonnes (elle est de 100 à 110 000 tonnes de thé de 1ière qualité). Il faut encore irriguer, fournir de l’engrais ; les kholkhoses ne sont pas tous également prospères…
L’instruction publique est également développée : il n’y a plus d’illettrés. Les enfants vont à l’école à 8 ans dans les villages et à 10 ans dans les villes. Il y a 4000 écoles recevant 690 000 élèves ; 19 Instituts supérieurs où plus de 100 professeurs et techniciens forment 90 000 étudiants. Une académie des Sciences a été fondée en 1951. Il y a 9 étudiants d’enseignement supérieur pour 1000 habitants. Des musées, Instituts de Documentation (139), 1600 cinémas, 1800 clubs dans les villages ; 2000 bibliothèques ; 100 publications diverses : il n’y avait en 1920 que 100 médecins ; Il y en a 560.
Beaucoup d’écrivains géorgiens sont traduits dans beaucoup d’autres pays. Les projets portent sur la gazéification, la culture du tabac, du thé, l’élevage du ver à soie, les syndicats rassemblent 96% des ouvriers (650 000). Le PC de Georgie, qui nous reçoit à son siège a 110 000 membres et les Komsomols 356 000.

Question : Quel est le pourcentages de la population active ?
Réponse : Environ 730 000 ouvriers et employés. 54 000 paysans, et 500 000 travailleurs des kholkhoses ; le reste est à la maisons ( ??).
Question : Tous les enfants vont à l’école ?
Réponse : En principe, oui.
Q. : Moyenne des effectifs par classe ?
R. : 30 à 35 élèves dans chaque classe.
Q. : Natalité et mortalité ?
R. : La natalité augmente ; la mortalité diminue : 1940 : 29 naissances (campagne), 26 naissances (Villes) (par 1000) ; 1950 : 30 naissances et 28.
Décès : 32 000 et 25 000.
Q. : Impôts ?
R. : Les mêmes que dans toute l’URSS.
Q. : Les entreprises dépendent de la République ?
R. : Oui, depuis le Xxè Congrès : auparavant, certaines étaient gérées de Moscou. Maintenant, , la décentralisation est complète ; plus de capitalistes privés.
Q. : Y a-t-il des coopératives d’habitation ?
R. : Oui, il y en a ; il faut au moins 5 coopérateurs, choisissant un projet d’après les maquettes : après construction, ils sont propriétaires de l’immeuble.
Q. : Pourcentage des lopins individuels ?
R. : Règle : Chaque kholkhose doit réserver à ses travailleurs de ¼ d’ha à 1 ha de terre dont ils sont propriétaires ; ils ne paient pas d’impôt sur cette parcelle ; qui est incessible ; mais si on paie des impôts, on a le droit de cultiver ce qu’on veut, ce n’est que sur la surface de la parcelle que l’on paie l’impôt et non plus d’après la nature de la culture ; il y a aussi des communautés industrielles et commerciales. Mais cela ne fait qu’une petite fraction du total.
Q. : Le code pénal est russe ou géorgien ?
R. : Il est géorgien ; il tient compte des coutumes géorgiennes.
Q. : Quelle est la majorité pénale ?
R. : 16 ans, mais cela dépend du caractère de la faute.
Q. : La peine de mort existe encore ?
R. : Oui.
Q. : A partir de 16 ans ?
R. : Oui, à tous sans exception mais seulement aux assassins et aux traîtres à la patrie, mais non aux mineurs ( ?). Nous n’avons jamais, dans notre république appliqué la peine de mort à un jeune homme : même lorsqu’elle est décidée, elle peut être l’objet d’une mesure de grâce.
Q. : Es-ce qu’il y a des cas qui vont devant la Cour suprême de l’URSS ?
R. : Non. Tous les cas sont soumis à la Cour suprême de Géorgie.
Q. : Quand y a-t-il recours possible ?
R. : Pour la peine de mort, toujours, pour les autres peines, cela se discute.
Q. : La police dépend-elle de l’URSS ou votre République ?
R. : Du Ministère de l’Intérieur géorgien ; mais comme l’Union fournit de l’aide à ses Républiques, tous les ministères sont dirigés par l’Union…
Q. : Excusez-nous de poser une question un peu délicate : nous avons lu avec beaucoup d’intérêt les travaux du Xxè Congrès sur les excès du culte de la personnalité, par exemple le discours de Mikoîan. Quel est votre sentiment sur le sujet ?
R. : Nous avons participé aux travaux du Xxè Congrès, et dans les rapports d’activité du C. C., nous les délégués, nous avons pris connaissance de ces matériaux.
Marceau Pivert : Nous avons tout à l’heure chanté l’Internationale et nous pensons donc qu’il n’y a pas de Sauveur suprême, ni Dieu, ni César, ni tribun, que les producteurs doivent se sauver eux-mêmes ; comment ce principe fondamental s’est-il manifesté à la base, avant le Xxè Congrès, dans vos cellules ? Y a-t-il eu des discussions ? Tout le monde était-il d’accord ? Es-ce votre initiative qu’est venue la décision du Xxè Congrès ? Comment peuvent s’exprimer des divergences de vue à ce sujet ?
R. (Le camarade Secrétaire du PC) : Nous recevons les rapports et discussions… Nous savons très bien quelle est l’action de votre parti et du PCF, des deux partis ouvriers en France ; nous voulons aider cette collaboration entre eux. Quant au culte de la personnalité, le marxisme-léninisme nous enseigne que c’est le peuple qui fait l’histoire ; cette divination, cette déification à laquelle nous avons assisté, jamais on n’a vu la pousser aussi loin nulle part ; c’est cela que le Xxè Congrès a condamné. Naturellement, il y a des mécontents ; cela ne s’est pas fait sans résistance ; mais maintenant la décision du Congrès est obligatoire pour tous.
M.P. : Nous vous remercions de cette réponse.
P. Commin : Cette décision a eu une grande portée internationale ; mais la presse a également parlé d’évènements qui auraient eu lieu ici, et qui auraient eu un caractère sanglant. Pourriez-vous nous informer à ce sujet ?
Réponse : Les camarades socialistes français savent très bien combien la presse réactionnaire internationale utilise l’invention et les mensonges, surtout à l’égard des choses de l’URSS. Voici donc ce qui s’est passé : Le gouvernement et le PC avaient décidé de célébrer dorénavant le jour de la naissance de Lénine et non plus le jour de sa mort ; les 5 et 6 mars, cependant, ici, des étudiants ont organisé un meeting spontané ; et voyant la nature de leurs sentiments (il s’agissait de l’anniversaire de la mort de Lénine), le PC les a autorisés à tenir leur meeting : alors, quelques voyous ont provoqué des désordres que nous avons réprimé, comme vous pourrez le voir d’après notre presse… Mais n’êtes-vous pas fatigués par cet entretien ? ne désirez-vous pas jeter un coup d’œil sur notre ville, depuis notre terrasse ? …

10 mai

Visite du Sovhose de Tsinendali (le Bordeaux géorgien) ; départ 9h arrivée 13h15 après avoir passé environ 10 lits de torrents sans ponts… (A l’aller comme au retour, avec Robert Coutant, discussion très serrée, sur tous les problèmes, avec deux responsables du PC, et Grégori, l’un des interprètes parlant espagnol.. Comme je rappelle à celui-ci, entre bien d’autres choses, l’assassinat, à Kouybychev, de mes amis Alter et Ehrlich par la clique Beria… J’obtiens cette réponse étonnante… A moi aussi, Beria a frappé de mes amis…)
Le sovkhose est installé dans une ancienne propriété (de l’écrivain Griboiedov ??) avec un magnifique parc et des caves pour vinification… 600 ha de vigne, 1030 ha avec potager, céréales, défense contre le vent. Un seul vin. Salaires des kholkhosiens : pour le blé, par jour et par homme : 18 à 20 roubles, pour le vin : 40 à 45, pour le thé : 55 roubles.
Récolte annuelle moyenne : 3 000 tonnes de raisin (60 quintaux par ha). Deux procédés de vinification : géorgien et européen.
10 pressoirs ; 1370 hommes dont 376 sur le vignoble et 100 pour la production. Une main-d’œuvre complémentaire (500 hommes) est recrutée dans les villages voisins au printemps et à la vendange : 600 roubles par mois en moyenne. Tous à la tâche, sauf menus travaux à la journée.
En outre des 3000 tonnes récoltées par sovhhose, il y a 9000 tonnes provenant des villages et qui sont traités aux pressoirs et vinifiés par le sovkhkhose. On paye par équipes ; il y a des primes (5 roubles par quintal de surplus). Les 1000 travailleurs forment des équipes de 30 (brigades). Chaque ouvrier a son compte personnel dans la brigade, Prime à l’équipe pour dépassement de la norme ; Il y a enfin 50 spécialistes, agronomes, œnologues, chimistes, des administrateurs (4 ?) mais aussi 5 comptables ; 8 brigades sont occupées en permanence ; 100 ha forment un quartier ; Il y a 19 tractoristes : 1 pour 50 ha (O. Rosenfeld a pu parler longuement avec le ministre de l’agriculture… visiter une maison de villageois au hasard)
… Retour à 20h… Impossible de prendre contact avec les habitants… Pas même de faire quelques cartes postales : les Ballets commencent à 20h… et l’on repart au lever du jour. Nous le faisons observer à nos hôtes : Ils retardent d’une heure le début de la représentation des Ballets… et raccourciront le programme… puis ils nous conduisent à l’Intourist pour les cartes postales. Foule dense sur les trottoirs ; acclamation au théâtre… mais aucun contact direct.
Dîner d’adieu encore très chaleureux… cadeaux, sympathie méridionale… Retour, le vendredi 11 mai à Moscou, par trajet survolant la Mer Noire.

11 mai

Retour, le vendredi 11 mai à Moscou, par trajet survolant la Mer Noire.

12 mai

Visite, avec Deixonne et Dr Train, à l’Académie de Pédagogie.
Remise d’une édition de Dictionnaire russe.
Q. Degré de scolarité ?
R. Pour toute l’URSS très difficile à répondre ; Mais pour RSFSR : trois types d’écoles :
a) Primaire de quatre ans : 7-11 ans
b) Secondaire de 7 ans (incomplète) : 7-14 ans
c) Secondaire de 10 ans : 7-17 ans
Les jardins d’enfants vont de 3 à 7 ans ; ensuite école primaire, depuis 1930, obligation pour école de 7 ans ; maintenant, pour école de 10 ans, mais en cours d’exécution, d’abord dans les grandes villes. Doit être réalisée avant 1960. En même temps, formation technique (Technicum : 11 ans)
Q. A quel moment la bifurcation ?
R. A la fin des 7 ans : formation générale commune de 7 à 14 ans ; mais dans l’école technique, la formation générale continue en même temps qu’une formation polytechnique obligatoire : fer-bois-éléctricité-moteur ; puis cet enseignement technique est orienté vers l’Institut spécialisé ; après 8 ans ou après 10 ans de ces études (dans ce dernier cas, on abrège de deux ans le passage au Technicum).
Q. Tous les enfants entrent-ils dans ce cadre ?
R. D’après la loi, oui ; mais il y a des exceptions ; des malades, des familles qui se déplacent ; Dans les dernières classes de formation polytechnique, la majorité des élèves qui reçoivent la formation générale ne peut pas espérer aller à l’Université.
Q. Méthodes de sélection-orientation ?
R. On ne choisit pas les gens d’après leurs capacités : tous doivent étudier pendant les 10 années ; ils réussissent alors plus ou moins ; vers la huitième année peut se faire la bifurcation vers la technique ou vers l’enseignement général ; mais ce sont souvent les parents qui décident ; les tests ne sont pas mis en pratique ; nous estimons qu’ils ne présentent pas d’intérêt pour une orientation générale. C’est une faute grave que de le croire ; on pourrait ainsi gâter l’orientation future de l’enfant… les aptitudes d’un enfant peuvent évoluer.
Q. Nombre des écoles en RSFSR ?
R. 115 000 écoles de tous types (4 ans dans le petit village), 15 millions d’enfants scolarisés. Il y a 90 régions territoriales, 10 grand districts et 14 provinces indépendantes (de Smolensk à Vladivostok) (du Pôle Nord à la Mer Noire). Les enfants de 3 à 7 ans sont groupés en 3 cours ; à 6 ans ils commencent à lire et à compter (séances de 15 à 20 minutes) ; on discute pour savoir si on laissera passer à 6 ans à l’école primaire ; mais il y a encore pénurie d’instituteurs qualifiés ; il faut à cet âge de véritables éducateurs… Même à 7 ans, il faut encore protéger l’enfant contre les choses trop sérieuses (Exemples d’erreurs pédagogiques observées). Le processus d’éducation doit d’abord être celui de l’organisation de la vie de l’élève ; le plan quinquennal actuel a pour but de pourvoir de jardins d’enfants et d’internats en relation avec les besoins des familles.
Q. Effectifs du personnel enseignant ?
R. 850 000 enseignants (Pour toute l’URSS : 1 300 000). Un certain nombre ont fait l’école de 10 ans puis l’Ecole Normale. Ils enseignent dans les 4 premières classes ; D’autres ont fait quatre ans de préparation à la fin de l’école de 7 ans ; enfin il en est qui, après l’école de 10 ans ont eu 2 ans de préparation professionnelle. Maintenant, nous nous préoccupons de faire passer tout le monde par les 10 années de formation secondaire, puis deux années de formation professionnelle, car il vaut mieux 12 ans d’études que 11 ans pour des instituteurs. Nous sommes en train d’organiser des Facultés dans l’enseignement supérieur pour que bientôt tous les instituteurs des quatre premières années soient passés par la même formation, celle des Instituts pédagogiques. Pour les 5è et 6è classes, les professeurs devront avoir fait 2 ans d’Enseignement supérieur ; pour les 7è, 8è, 9è et 10è classe, les professeurs auront dû passer 4 ans à l’Institut Pédagogique (ou 5 ans à l’Université).
La majorité des cadres de l’enseignement dans les premières classes n’a pas encore de formation ; par contre, sauf pour la culture physique, (souvent d’origine militaire), les professeurs des classes de 5 à 7 ans sont tous passés par l’Institut pédagogique ou l’Université.
Mais même lorsqu’un professeur n’a pas eu d’autre formation que l’enseignement secondaire, c’est par une grande expérience pédagogique qu’il a pu acquérir les fonctions qu’il occupe.
Q. Pourquoi 4 ans dans l’Institut pédagogique et 5 ans à l’Université ?
R. Parce que l’Université est plus spécialisée que les Instituts pédagogiques, mais ceux-ci aussi devraient porter sur 5 années d’études.
Q. Statistique des jardins d’enfants ?
R. 20 394 jardins pour 1 194 000 enfants.
Q. Y a-t-il des transformations pédagogiques consécutives à la fin du culte de personnalité ?
R. Certainement ; cela aura une influence et en particulier dans l’enseignement de l’histoire, de la géographie, de la géographie économique, des pays étrangers de l’enseignement de la constitution (instruction civique) et aussi dans certaines questions de littérature ; quelle sera la direction de ces transformations ? On insistera davantage sur le rôle du peuple, de l’Etat, sur le rôle dominant du Parti dans la vie du pays, et on montrera la part de chaque membre dans cette direction. De même dans l’histoire des autres peuples, le rôle des différents acteurs, le rôle réel des personnalités et des masses dans l’histoire ; on écartera de cet enseignement cette idée que tout se passe d’après les ordres d’un seul homme ; matière et méthode des programmes seront modifiés ; beaucoup de manuels seront révisés car ils ne sont pas conformes à ces conceptions ; mais on n’a pas encore pu le faire ; en outre, on a déjà envoyé des instructions à tous les éducateurs à propos de ces manuels en usage ; on ne peut pas faire tout cela en quelques mois. Ce n’est pas d’une campagne qu’il s’agit, mais de tout un processus qui demandera beaucoup de temps. Tous les degrés de l’enseignement auront à les connaître. D’autre part, il ne suffit pas non plus qu’il y ait une citation de Staline pour la faire disparaître ; il faut apprécier ce qui est juste et ce qui ne l’est pas ; Ce qui n’est pas juste doit disparaître.
Q. Et l’affaire Lyssenko ?
R. Les positions fondamentales de Lyssenko en génétique sont acceptables : c’est seulement certains points qu’il faut discuter ; mais les applications à l’agriculture ne sont pas à mettre en doute ; seuls certains procédés n’ont pas été acceptés ; il les mettait au centre de son enseignement dans les établissements qu’il dirigeait. Reste que la ligne générale des conceptions enseignées doit tout de même être présentée sous un certain angle idéologique : il n’est pas aussi impératif à l’Université qu’au lycée, mais si, à l’Université, un professeur expose des doctrines idéalistes, on le critiquera car il ne fera pas bien son métier ; les méthodes pédagogiques peuvent varier ; le contenu de l’enseignement doit néanmoins se référer au point de vue matérialiste, s’inspirer de la formation du patriote soviétique, de l’internationaliste, de l’ami de la liberté de la considération de tous les peuples comme des égaux ; c’est de tout cela que nous tenons compte pour former des pédagogues dans un esprit communiste commun, ils devront former eux-mêmes leurs élèves…
(Transmettre le salut du Président et du Secrétaire à Mr Le Call, Ministère de l’E.N.)

Conférence d’André Philip à l’Université… Texte. Questions. Réponses, internationale. Commentaire et impressions dans le milieu étudiant. (Considérable)

Le Kremlin samedi 12 mai de 14 heures à 19 heures
(Cela vaudrait la peine de rassembler encore les notes sur ces étonnants dialogues… J’ai quelques répliques. Mais j’ai été retenu par Mikoîan, qui m’a dit à peu près textuellement (traductrice : Lyda) « Lorsque j’ai prononcé mon discours au XXè Congrès, je n’en avais pas communiqué le texte au Bureau du Parti… J’ai fait les premiers gestes maintenant à votre tour… »
Je n’ai pas très bien saisi le sens de ce genre d’émulation, s’ils s’adressait à nous tous, socialistes… car s’il s’agit de démolir le culte de Staline, c’est plutôt lui qui avait un peu de retard … Mais ce n’était peut-être qu’une manifestation d’euphorie.. Les deux thèmes intéressants sont à retenir : Kaganovitch et André Philip s’efforçant à une interprétation de l’Affaire Dreyfus : l’autorité draconienne de Georges Brutelle sur Kaga… et enfin le discours un peu alambiqué de N.K. pour expliquer qu’il n’y avait pas d’antisémitisme en URSS… mais seulement des juifs qui ne comprenaient pas les avantages de l’assimilation… Ce genre de dialogue reconstitué sera utile aux membres du C.D. Et même les discussions de Robert Coutant avec les dirigeants syndicaux, que j’ai laissés après avoir observé leur absence de réflexe internationaliste…

Soirée offerte par les Instituteurs scènes de Molière en français. Excellent.

13 mai

Visite du Camp de Toula (à 180 km de Moscou, près du tombeau de Tolstoï).

Q. Ce camp est-il le seul dans la région, ou appartient-il à un ensemble ?
R. Il est le seul.
Q. Effectifs des détenus ?
R. 510
Q. Combien en 1950 ?
R. 600 environ
Q. En raison de quelles infractions sont-ils ici ?
R. 264 pour infraction à l’ordre public, art. du Code 74 ; 10 sont ici pour meurtre, art. 136 ; le reste pour condamnation pour vols (décret du 4 juin 1947)
Q. Aucun pour l’article 58 ?
R. Non, aucun
Q. Il y a eu des amnisties 27 mars 1953, 3 sept 1955, sur combien de détenus ont-elles porté ?
R. Il y a deux jours, 97 détenus ont été libérés avant la fin de leur peine en raison de la révision de leur cas.
Q. Age des détenus ?
R. La majorité, 70% ont moins de 30 ans
Q. Et pour les amnistiés ?
R. Parmi les 97, il y avait 40 détenus ayant au moins 17 ans.
Q. Comment rentrent-ils dans la vie ? est-ce que leur documentation porte la trace de leur peine ?
R. Non : Voici trois autres carnets préparés : aucune mention de la punition n’y est portée. Ils n’ont aucune restriction pour leur résidence ; ils rentrent dans leur famille et retrouvent du travail ; s’ils n’ont pas de famille ni travail, nous nous occupons d’eux pour leur trouver une occupation. Pas de surveillance spéciale à leur égard.
Q. Ce camp dépend du Ministère de l’Intérieur ?
R. Oui
Q. Pourriez-vous nous fournir les statistiques, par années des détenus dans les camps et colonies de correction par le travail ?
R. Nous n’avons pas les données complètes à ce sujet ; mais des décisions de principe récentes sont déjà prises qui permettent d’affirmer que d’ici un an à 18 mois, tous les camps seront liquidés ; il ne restera que des prisons et des camps de rééducation. Tout détenu accomplira sa peine dans sa région même. Dès à présent, 60% des effectifs des camps ont été libérés en application des lois d’amnistie.
Q. Nous savons qu’une commission révision des peines après inspection des camps est en cours de fonctionnement ; nous nous permettons d’insister auprès de votre Gouvernement pour qu’il publie les résultats de cette inspection et ses décisions (statistiques). De même, une requête vous a été adressée le 13 février dernier par la Commission Internationale contre le Régime concentrationnaire ; cette commission, appuyée par l’Internationale des Syndicats libres, et composée d’anciens déportés, serait heureuse de pouvoir visiter l’emplacement des anciens camps et annoncer qu’ils sont abolis. Nous souhaitons que cette requête soit acceptée.
R. C’est là une question du ressort du Gouvernement. La révision de tous les cas de condamnation pour crime de fonction, crimes définis à l’article 58, a été décidée ; tout condamné de cette catégorie peut demander la révision de son procès ; mais en outre, la commission d’inspection examine tous ces cas. Et nous espérons qu’elle aura terminé son travail en octobre prochain.
Q. Y a-t-il des prisonniers d’autres nationalités que russes ?
R. Non
Q. Des femmes ?
R. Non
Q. Régime intérieur ?
R. Les détenus qui travaillent peuvent réduire leur peine : 1 jour de travail enlève deux jours de peine. Ils reçoivent un salaire comme dans l’industrie, mais diminué de 30% en raison de leur alimentation et soins médicaux. S’ils doivent fournir des heures supplémentaires en plus des 46 hebdomadaires, on les leur paye double ou bien on leur déduit sur le temps à fournir normalement. Un jour de repos tous les 7 jours (Salaire 360 roubles)
Q. Correspondance, visites ?
R. Ils peuvent écrire, déposer des réclamations; leurs lettres ne sont pas censurées. Ceux qui ont de la famille reçoivent des visites, et ceux qui, mariés, et se conduisant bien, veulent recevoir leur femme, le peuvent, 2 ou 3 jours (il y a deux chambres réservées pour cela). Un grand travail politique est entrepris ici pour rééduquer les détenus : club de 350 places ; salle de lecture ; bibliothèque de 8500 volumes (vus des Victor Hugo et des Jules Verne très culottés). Rapports et conférences sont faits sur ce qui se passe dans le monde et en URSS. Des radios dans toutes les pièces ; manifestations : exemple, souscription à l’appel du Conseil mondial de la paix, souscription aux emprunts soviétiques. Chaque mois, quatre ou cinq projections de films (Nous avons vu l’un d’eux, violent à souhait, film de parachutistes). Il y a aussi des séances de théâtre en ville, où ils peuvent aller en payant. 41 publications soviétiques chaque jour ; 13 revues ; un détenu peut s’abonner à n’importe quelle revue.
Le magasin (cantine) vend chaque mois pour 65 000 roubles de produits. On essaie de former des spécialistes ; à l’atelier on fabrique des pièces détachées de machine à coudre (plusieurs ateliers avec de vieilles machines mais bien astiquées). Trois repas par jour. Service médical.
Q. Quelles sont les sanctions ?
R. Suppression des différents avantages ci-dessus ; entretiens ; blâme public ; privartion du droit de visite , de correspondance, pendant un mois.
Enfin, si cela est plus grave, la sanction la plus sévère est de 15 jours de détention en cellule sans travailler, et, en cas de récidive, le détenu est envoyé DANS UNE COLONIE PLUS SEVERE…Mais nous n’avons pas de cas de ce genre…

La visite permet d’interroger plusieurs détenus : Dusart a noté les dialogues : impression générale : beaucoup d’ivrognes, et durement condamnés ainsi que ceux qui ont volé à une propriété collective (c’est bien plus grave que pour vol de propriété individuelle)
On nous a posé les questions relatives aux peines appliquées en France.
Marceau Pivert : Mais nous avons le régime politique.
Hentès : Depuis quand ? Pas pour les communistes.
Marceau Pivert : Sans doute nous savons que la bourgeoisie viole sa propre légalité, mais quand il y a des excès odieux comme cela s’est vu avec les tortures en Algérie, chez nous, l’honneur de la presse consiste à dénoncer ces excès…
Approbation discrète des journalistes AFP et de Neauvacelle…
Déjeuner avec les responsables de ce camp, dans un restaurant de la ville : ils nous accompagnent jusqu’au musée et tombeau de Tolstoï.

M.P.

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2 Réponses to “Le voyage en URSS de Marceau Pivert en 1956 (2)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen Linken - eine Auswahl « Entdinglichung Says:

    […] socialiste World Socialist ReviewUtopie socialiste : projet réalisable ou rêve inaccessible ?Le voyage en URSS de Marceau Pivert en 1956 (2)Socialist […]

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  2. hassiba Says:

    je chérche l’archive des appeller algériens qui son venus en france( la commune de bordeaux) en 1956

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