L’autre 8 mai 1945: les massacres de Sétif et de Guelma

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Article publié dans l’Humanité d’hier

HISTOIRE

8 mai 1945, retour sur une tragédie restée impunie

Algérie . Retour sur un événement marquant de l’histoire franco-algérienne à l’occasion de la diffusion demain sur France 2 du film de Yasmina Adi sur les massacres de Sétif et de Guelma.

Un mois après le débarquement des forces américaines à Alger et treize jours avant son assassinat, le 11 décembre 1942, l’amiral Darlan lançait un appel aux Algériens pour se battre contre l’Allemagne nazie. « La France, déclarait-il, ne manquera pas à ses devoirs envers les musulmans. » Dans un message adressé aux alliés et au gouvernement provisoire de la France libre siégeant à Alger, Ferhat Abbas, l’un des leaders les plus en vue du mouvement national algérien, déclarait : « L’opinion musulmane veut être associée au sort commun autrement que par de nouveaux sacrifices. »

À la veille du débarquement américain, l’Algérie était administrée par les lois de Vichy. La répression à l’endroit des nationalistes et des communistes s’était durcie : en 1941, Messali Hadj, leader du mouvement national algérien, était condamné à seize ans de prison. Bien que le débarquement américain ait mis fin à l’administration de Vichy en Algérie, les nationalistes et les communistes ne seront libérés qu’en avril 1943, tandis que d’autres voient leur incarcération transformée en assignation à résidence.

Prenant au mot les promesses faites par l’amiral Darlan, ils sont 138 000 Algériens à s’engager dans l’armée française. Aux côtés des tirailleurs marocains, ils participent à la libération de la Corse, de la Provence et de plusieurs régions de France. Plusieurs milliers d’entre eux trouveront la mort en France, en Allemagne ou en Italie lors de la terrible bataille de Monte Cassino. Parmi ces soldats, des futurs fondateurs du Front de libération nationale (FLN) comme Ahmed Ben Bella, Mohamed Boudiaf ou encore Krim Belkacem.

Pendant ce temps, en Algérie, la revendication nationale prenait de l’ampleur. L’ordonnance du 7 mars 1944 promulguée par le gouvernement de la France libre, octroyant la citoyenneté à une minorité d’Algériens, est rejetée par les nationalistes. Cette ordonnance est également rejetée par les colons qui refusent que l’on accorde des droits identiques aux Algériens et aux Français d’Algérie.

À l’occasion du 1er Mai 1945, les manifestations et rassemblements populaires organisés par les partis nationalistes, pour rappeler les promesses faites aux Algériens en contrepartie de leur contribution à la libération de l’Europe, sont brutalement réprimés. Le Parti populaire algérien (PPA, principal parti nationaliste) préconise alors d’organiser à l’occasion du 8 mai 1945 des manifestations pacifiques avec pour principal mot d’ordre « l’indépendance de l’Algérie ». Anticipant sur ce qui allait arriver, le préfet de Constantine, Lestrade-Carbonnel, prévient : « Il y aura des troubles et un grand parti sera dissous. »

Le 8 mai 1945, les premiers tirailleurs algériens qui débarquent du croiseur Gloire font une entrée triomphale à Alger. Le jour même débutent les manifestations organisées par le PPA à travers les principales villes algériennes. Brandissant des drapeaux alliés, y compris celui de la France mais aussi l’emblème algérien, scandant des mots d’ordre revendiquant l’indépendance de l’Algérie, portant des gerbes de fleurs devant être déposées devant les monuments aux morts, ils sont plusieurs dizaines de milliers d’Algériens à répondre à son appel. À Sétif cependant, l’événement prend une tournure dramatique. « Faites tirer sur tous ceux qui arborent le drapeau algérien », ordonne le préfet de Constantine. Le matin du 8 mai, la police tire sur les manifestants, précédés par des scouts venus déposer des gerbes de fleurs au monument aux morts de la ville. Le soir, à Guelma, sans attendre, le sous-préfet (socialiste) André Achiary fait tirer sur la foule.

De pacifiques, les manifestations deviennent violentes, embrasant tout l’Est algérien. L’administration coloniale fait intervenir l’armée. Des milices de « petits Blancs » participent également à la répression : manifestants fusillés sommairement par centaines, femmes violées… L’aviation mitraille et bombarde les villages de montagne. De la baie de Bougie, le croiseur Duguay-Trouin bombarde les douars de la montagne kabyle. À Périgotville, près de Guelma, on fusille tous ceux qui savent lire et écrire. Des prisonniers fusillés sont jetés dans les gorges de Kherrata. Parmi eux, Rabah Hanouz, membre de la Ligue des droits de l’homme, et ses trois enfants. Plusieurs milliers sont internés et condamnés.

Officiellement, cette répression a fait 1 500 morts algériens et 110 Européens. Le général Tubert, membre de la commission d’enquête mise en place par le gouvernement, avance le chiffre de 15 000. Mais, selon les nationalistes algériens, elle aurait fait 45 000 morts. Le Parti communiste algérien, qui avait dénoncé ces manifestations populaires manipulées selon lui par des « fascistes », opère un revirement et mène alors campagne pour la libération des prisonniers. Certains sont amnistiés, d’autres, comme Mohamed Saïd Mazouzi, futur ministre du Travail algérien, ne seront libérés qu’en… 1962 !

À la fin de ces événements sanglants, le général Duval, commandant en chef des forces françaises en Algérie, assurait alors : « Je vous ai donné la paix pour dix ans. » Le 1er novembre 1954 débutait la guerre d’Algérie !

Hassane Zerrouky

Voir aussi:

Interview de Yasmina Adi,

réalisatrice de « L’AUTRE 8 MAI 1945 – Aux origines de la guerre d’Algérie »

Mêlant archives françaises, anglaises américaines et témoignages des protagonistes français et algériens, Yasmina Adi lève le voile sur les mécanismes et les conséquences de la répression coloniale du 8 mai 1945 en Algérie. Elle répond à nos questions.

Pourquoi avoir choisi un tel sujet ?
Yasmina Adi : C’est en plein débat sur l’article 4 de la loi du 23 février 2005 que m’est venue l’idée de ce documentaire. On discutait alors de l’inclusion dans les manuels scolaires du « rôle positif de la présence française en Afrique du Nord ». Une éventualité qui a fait resurgir la répression du 8 mai 1945. Une histoire absente de ces mêmes manuels scolaires à laquelle j’avais été sensibilisée par les récits de mes parents, originaires de la région de Constantine.

Comment s’est passée la réalisation d’un tel projet ?
Yasmina Adi : J’ai tenu à mener une enquête à la fois sur le terrain et en m’appuyant sur des documents inédits. En Algérie, j’ai réussi à retrouver 63 ans plus tard des témoins de premier plan de ces événements dans la région de Constantine, un très vaste département. Parmi ces acteurs majeurs : Chawki Mostefaï, le créateur du drapeau algérien créé pour les manifestations du 8 mai 1945, Aïssa Cheraga le porteur de drapeau de la manifestation de Sétif ou Lahcene Bekhouche, Messaoud Merghem et d’autres condamnés à mort en 1945 qui ne retrouveront finalement la liberté qu’en 1962 lors de l’indépendance de l’Algérie. Parallèlement, j’ai consulté en France les archives de police, du gouvernement général en Algérie et en France, et le peu d’archives militaires accessibles. Mais j’ai également enquêté en Algérie, en Angleterre et aux Etats-Unis.

Pourquoi avoir cherché des documents américains et anglais ?
Yasmina Adi : A l’heure où se créait l’Organisation des Nations Unies, les Anglais et les Américains sont présents en Algérie depuis 1942. J’ai voulu retrouver dans les archives des Alliés le compte-rendu de ces événements. Ma rencontre avec Landrum Bolling, premier journaliste étranger arrivé sur le terrain en mai 1945 m’a conforté dans ce choix. A l’époque, ses échanges avec les services secrets anglais et américains ont confirmé que ces forces ont été des témoins privilégiés de la répression. Les documents que j’ai trouvés à Londres et à Washington offrent un nouvel éclairage à cette page de l’histoire.

Comment interprétez-vous les déclarations du 27 avril 2008 de M. Bajolet, Ambassadeur de France en Algérie ?
Yasmina Adi : Le prédécesseur de M. Bajolet, M. Colin de Verdière avait parlé en 2005 de « tragédie inexcusable ». Aujourd’hui, M. Bajolet parle d’ »épouvantables massacres », d’événements qui « ont fait insulte aux principes fondateurs de la République française et marqué son histoire d’une tache indélébile ». Prononcés à l’Université du 8 mai 1945 à Guelma, ces propos interviennent 5 mois après celui du président de la République Nicolas Sarkozy à Constantine, qui avait parlé d’impardonnables fautes et crimes du passé colonial français en Algérie. Au-delà de ces déclarations, il convient d’aller plus loin pour que la cicatrice laissée par cette répression puisse réellement se refermer. Cela veut dire donner les moyens aux historiens de faire toute la lumière sur cette page de l’histoire. Aujourd’hui, de nombreux désaccords persistent, comme par exemple sur le bilan de cette répression.

Pourquoi est-il si difficile d’avoir un bilan précis de cette répression ?
Yasmina Adi : En Algérie, on parle de 45 000 morts. Les historiens oscillent entre 6 000 et 25 000 morts et les autorités françaises reconnaissent aujourd’hui 7 000 morts. Des deux côtés de la Méditerranée, ce bilan a une valeur très symbolique : d’un côté, les traces d’une répression coloniale que l’on aimerait cacher ; de l’autre, des massacres qui symbolisent le début d’une volonté d’indépendance nationale. C’est aussi pour éviter cette instrumentalisation des chiffres que j’ai recherché les documents des services secrets alliés (anglais et américains présents en Algérie). Leurs documents font notamment état d’une enquête française jusqu’alors restée secrète.

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Une Réponse to “L’autre 8 mai 1945: les massacres de Sétif et de Guelma”

  1. Jean Baumgarten Says:

    Bonjour !

    Je frissonne encore en lisant ton papier sur les massacres de Sétif dont j’avais entendu parler en 1946 ( j’avais 14 ans et je lisais  » La Vérité » un des rares journaux à dire la Vérité sur le colonialisme français ! ) en 1952 j’avais participé à un rassemblement organisé par Raymond Franjou commissaire éclaireur de France à Echternah ( Luxembourg) où j’avais fait la connaissance de Louanchi Salah ( scout muslman algérien qui deviendra quelques année plus tard responsable en France de la Fédération du FLN, et de Mohammed Zerroucky … Je me demande s’il y a un lien entre ton nom et celui de Mohammed …. Sur le nombre des victimes je me souviens qu’à l’époque le nombre des victimes algériennes était estimé à quarante mille : c’est le chiffre donné par le consul américain et il n’y a aucune raison qu’il soit faut , surtout quand on prend en considération les méthodes utilisées par l’armée française : tirs au canon suir les villages, intervention de la marine et de l’aviation et chasse aux » bronzés » dans tout le Constantinois … Mohammed Harbi à juste titre fait remonter le début de l’inssurrection au 8 mai 1945.

    Amitiés

    Jean Baumgarten

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