Sur l’anarchisme (G. Debord)

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Extrait de La société du spectacle choisi par les camarades de Democracia comunista (luxemburguista) [en espagnol ici]:

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Le fait de regarder le but de la révolution prolétarienne comme immédiatement présent constitue à la fois la grandeur et la faiblesse de la lutte anarchiste réelle (car dans ses variantes individualistes, les prétentions de l’anarchisme restent dérisoires). De la pensée historique des luttes de classes modernes, l’anarchisme collectiviste retient uniquement la conclusion, et son exigence absolue de cette conclusion se traduit également dans son mépris délibéré de la méthode. Ainsi sa critique de la lutte politique est restée abstraite, tandis que son choix de la lutte économique n’est lui-même affirmé qu’en fonction de l’illusion d’une solution définitive arrachée d’un seul coup sur ce terrain, au jour de la grève générale ou de l’insurrection. Les anarchistes ont à réaliser un idéal. L’anarchisme est la négation encore idéologique de l’Etat et des classes, c’est à dire des conditions sociales mêmes de l’idéologie séparée. C’est l’idéologie de la pure liberté qui égalise tout et qui écarte toute idée du mal historique. Ce point de vue de la fusion de toutes les exigences partielles a donné à l’anarchisme le mérite de représenter le refus des conditions existantes pour l’ensemble de la vie, et non autour d’une spécialisation critique privilégiée ; mais cette fusion étant considérée dans l’absolu, selon le caprice individuel, avant sa réalisation effective, a condamné aussi l’anarchisme à une incohérence trop aisément constatable. L’anarchisme n’a qu’à redire, et remettre en jeu dans chaque lutte sa même simple conclusion totale, parce que cette première conclusion était dès l’origine identifiée à l’aboutissement intégral du mouvement. Bakounine pouvait donc écrire en 1873, en quittant la Fédération Jurassienne : «Dans les neufs dernières années on a développé au sein de l’Internationale plus d’idées qu’il n’en faudrait pour sauver le monde, si les idées seules pouvaient le sauver, et je défie qui que ce soit d’en inventer une nouvelle. Le temps n’est plus aux idées, il est aux faits et aux actes». Sans doute, cette conception conserve de la pensée historique du prolétariat cette certitude que les idées doivent devenir pratiques, mais elle quitte le terrain historique en supposant que les formes adéquates de ce passage à la pratique sont déjà trouvées et ne varieront plus.
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Les anarchistes, qui se distinguent explicitement de l’ensemble du mouvement ouvrier par leur conviction idéologique, vont reproduire entre eux cette séparation des compétences, en fournissant un terrain favorable à la domination informelle, sur toute organisation anarchiste, des propagandistes et défenseurs de leur propre idéologie, spécialistes d’autant plus médiocres en règle générale que leur activité intellectuelle se propose principalement la répétition de quelques vérités définitives. Le respect idéologique de l’unanimité dans la décision a favorisé plutôt l’autorité incontrôlée, dans l’organisation même, de spécialistes de la liberté ; et l’anarchisme révolutionnaire attend du peuple libéré le même genre d’unanimité, obtenue par les mêmes moyens. Par ailleurs, le refus de considérer l’opposition des conditions entre une minorité groupée dans la lutte actuelle et la société des individus libres, a nourri une permanente séparation des anarchistes dans le moment de la décision commune, comme le montre l’exemple d’une infinité d’insurrections anarchistes en Espagne, limitées et écrasées sur un plan local.

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L’illusion entretenue plus ou moins explicitement dans l’anarchisme authentique est l’imminence permanente d’une révolution qui devra donner raison à l’idéologie, et au mode d’organisation pratique dérivé de l’idéologie, en s’accomplissant instantanément. L’anarchisme a réellement conduit, en 1936, une révolution sociale et l’ébauche, la plus avancée qui fut jamais, d’un pouvoir prolétarien. Dans cette circonstance encore il faut noter, d’une part, que le signal d’une insurrection générale avait été imposé par le pronunciamiento de l’armée. D’autre part, dans la mesure où cette révolution n’avait pas été achevée dans les premiers jours, du fait de l’existence d’un pouvoir franquiste dans la moitié d’un pays, appuyé fortement par l’étranger alors que le reste du mouvement prolétarien international tait déjà vaincu, et du fait de la survivance de forces bourgeoises ou d’autres partis ouvriers étatistes dans le camp de la République, le mouvement anarchiste organisé s’est montré incapable d’étendre les demi-victoires de la révolution, et même seulement de les défendre. Ses chefs reconnus sont devenus ministres, et otages de l’État bourgeois qui détruisait la révolution pour perdre la guerre civile.

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