Falsification: le mythe de la Russie « socialiste »

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Texte publié de 2002 à 2007 sur l’ancien site Démocratie socialiste.

Ex-URSS, Chine, Cuba… des pays socialistes ?

Il est des idées fausses qui ont la vie dure. Ainsi en est-il des pays dits « socialistes » (ou « communistes »), appelés également « du socialisme réel » ou « du socialisme réellement existant ».

Si l’arrivée au pouvoir, en octobre 1917, d’un gouvernement despotique en Russie, s’attira, dès le départ, l’opposition de nombreux socialistes (Karl Kautsky et Rosa Luxembourg en Allemagne, Max Adler et Bruno Bauer en Autriche, Plekhanov, Martov et Axelrod en Russie même, et bien d’autres), il est un fait indéniable que la Russie a été, depuis lors, identifiée avec le socialisme, contribuant grandement au rejet de celui-ci de la part de la majorité des travailleurs de la planète… Pour le plus grand plaisir – et le plus grand soulagement – des capitalistes, trop heureux d’aider les « communistes » à perpétuer cette confusion. L’hostilité des salariés au socialisme, bienvenue des capitalistes, a eu pour effet de prolonger l’existence du capitalisme, un système qui, pourtant, leur mène la vie dure et condamne des millions d’entre eux au chômage et à la pauvreté.

Il est vrai que dans les pays occidentaux, la classe capitaliste, dont la position et les privilèges ne sont pas en danger, a l’intelligence de permettre l’existence d’organisations anti-capitalistes (qui, en raison de leur petite taille, sont tolérées car elles ne représentent aucun danger pour ses intérêts ni pour le système lui-même), ou de ne pas emprisonner les opposants, donnant ainsi un vernis démocratique à sa domination sociale. Au contraire de la dictature du capitalisme privé dans le domaine économique, qui s’exerce avec le consentement de la majorité, dans la Russie « socialiste », la domination de la bureaucratie s’exerçait contre la volonté du plus grand nombre, rendant inévitable le recours à la force armée et à la répression.

En fait, ce que nous appelons socialisme n’a rien à voir avec l’acceptation générale du terme. Pour nous, le socialisme est un système dans lequel les moyens de production de la planète sont la propriété commune de tous les membres de la société qui peuvent ainsi les administrer démocratiquement. La population étant propriétaire des moyens d’existence et des richesses produites, elle n’a pas à acheter ce qui lui appartient déjà et se sert librement en fonction de ses besoins. En bref, il s’agit d’une organisation de la société basée sur le principe : de chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins. Il s’agit donc d’un monde sans argent ni salaires, sans États ni frontières, sans classes sociales ni guerres.

On le voit, un tel système n’a jamais existé, les pays considérés comme « socialistes » n’ayant jamais été des sociétés sans argent, sans classes sociales ni État. Mais parce que, en grande partie à cause de la Russie, le socialisme est, pour beaucoup, associé à un régime dictatorial pratiquant la violence et la terreur à grande échelle, nous allons examiner de plus près l’une des plus grandes mystifications et l’un des mensonges les plus grossiers de l’Histoire récente. La tâche des socialistes étant, entre autres, de faire naître en chacun le désir de vivre dans ce monde « meilleur » que sera le socialisme, il est clair que pour mener à bien cette œuvre, on se doit, tout d’abord, d’écarter certains obstacles, dont le mythe de la Russie « socialiste » n’est pas l’un des moindres.

Propriété d’État = propriété socialiste ?

Mais alors, si la Russie n’a jamais été socialiste, quel type de société s’est développé là-bas ? Parce que, dans ce pays, les moyens de production étaient nationalisés, on essaya (et on essaie encore !) de nous faire croire qu’ils étaient entre les mains de la population. C’est exactement comme si on nous disait que les entreprises d’État qui existent ou existaient dans nos pays occidentaux (Renault, EDF, SNCF, etc.) « nous » appartenaient. Une affirmation rapidement démentie par l’observation la plus superficielle. Avons-nous jamais eu notre mot à dire sur la manière de gérer les entreprises « publiques » ? Avons-nous jamais eu libre accès à l’électricité, à l’eau ou aux automobiles produites par les entreprises d’État ? Avons-nous jamais pu voyager librement sur les réseaux publics de transports de voyageurs ? Les salariés du public n’ont-ils pas toujours dû défendre leurs intérêts tout comme ceux du secteur privé ?

En fait, la propriété étatique (ou publique) est simplement une forme différente de gestion de l’économie capitaliste. Tout comme les sociétés privées, les entreprises étatiques fabriquent des marchandises ou fournissent des services en vue de réaliser un profit.

D’ailleurs, si l’on compare le modèle économique russe à celui des pays occidentaux, on peut observer quatre traits caractéristiques similaires :

1° le contrôle, par une minorité dirigeante, des moyens de production et, par conséquent, la division de la société en deux classes aux intérêts antagoniques ;

2° le système du salariat – caractéristique originale du capitalisme –, c’est-à-dire l’obligation, pour les travailleurs, de vendre leur force de travail à un employeur (l’État-patron, dans le cas de la Russie) en échange d’un salaire ;

3° un État, instrument de défense des intérêts de la classe dominante et d’asservissement des salariés ;

4° la production de marchandises, c’est-à-dire de biens et de services produits pour la vente en vue d’en tirer un profit.

Si, d’un autre côté, on se rappelle que le socialisme est basé sur :

1° le contrôle, par la société toute entière, des moyens d’existence et, donc, l’absence d’une classe possédante et d’une classe exploitée ;

2° l’égalité sociale, c’est-à-dire l’inexistence de la relation capitaliste employeur-employé ;

3° l’administration démocratique des moyens de production des richesses ;

4° la production des biens et des services en fonction des besoins exprimés par la population ;

on se rend compte que le système qui prévalut en Russie – et se perpétue en Chine – n’était ni le socialisme, ni le capitalisme privé, mais une forme particulière de capitalisme que nous qualifions de capitalisme d’État.

Russie « communiste » : une société divisée en classes

Nous l’avons vu, dans nos pays, l’appropriation des moyens d’existence de la société par la minorité capitaliste a comme conséquence, sur le plan social, de diviser la société en deux classes sociales principales aux intérêts opposés, d’un côté, la classe capitaliste, qui possède et/ou contrôle les moyens de production et, de l’autre, la classe salariée, obligée de travailler pour la première en échange d’un salaire.

Ce schéma se reproduit-il dans la Russie « communiste » ? Évidemment, oui ! Tout comme dans les pays occidentaux, il existait, en Russie « communiste » (tout comme il existe en Russie capitaliste), des salariés obligés de travailler pour un employeur afin de vivre. Et, tout comme dans nos pays, il existait en Russie une classe dirigeante qui avait le monopole des moyens de production, en tout cas ceux qui étaient les plus importants d’un point de vue économique et stratégique… à la différence que ce monopole ne revêtait pas les mêmes formes que dans les pays capitalistes occidentaux.

En effet, dans la Russie « socialiste », l’économie était presque complètement étatisée. Ainsi, ceux qui contrôlaient l’État étaient en mesure de s’approprier les richesses produites par les entreprises nationales. Dans le cas particulier de la Russie, cette classe dirigeante était formée de ceux qui occupaient les échelons supérieurs du Parti communiste – le Polit Buro, le Secrétariat, le Comité central –, et les postes clé de l’État et de l’économie – ministres, ambassadeurs, militaires de haut rang, directeurs d’entreprises, d’usines et de fermes collectives –, en un mot, la fameuse Nomenklatura. Bien sûr, ils ne possédaient pas (à l’instar des capitalistes privés occidentaux) de titres de propriété individuels sur les moyens de production (ils n’en n’avaient d’ailleurs que faire), mais ils contrôlaient ces derniers collectivement.

Cette forme d’appropriation collective de classe des moyens de production, certes différente de la propriété privée et individuelle qui s’est développée dans les pays occidentaux, n’a en fait rien de nouveau ni d’original dans l’Histoire. En effet, les rois de Babylone, les empereurs de Chine et les pharaons d’Égypte n’avaient nul besoin de titres de propriété pour mener leur existence fastueuse et parasitaire. Plus près de nous, au Moyen Age, le haut clergé n’était pas non plus légalement propriétaire des domaines de l’Église catholique pour exploiter les serfs qui y travaillaient.

Russie d’hier et d’aujourd’hui : du capitalisme… au capitalisme

A la disparition de la Russie « socialiste », une partie de la Nomenklatura, l’ancienne classe capitaliste d’État, profita de sa position privilégiée pour se reconvertir en une classe capitaliste classique. Bien sûr, parmi les membres de l’ancienne classe dirigeante, nombreux sont ceux qui y laissèrent des plumes. Certains tentèrent bien dans les premières semaines, au milieu de la confusion, de reprendre le contrôle des événements pour revenir à l’ancien système nomenclaturiste, mais en vain.

Si l’on peut se réjouir de l’échec du capitalisme d’État en Russie, plusieurs décennies de propagande, animées aussi bien par les partisans de ce « socialisme » (prisonniers d’un discours conçu à une époque où ce terme jouissait d’un grand pouvoir d’attraction) que par ses adversaires (trop heureux de démontrer l’indéniable supériorité du capitalisme), ont amené une immense majorité de travailleurs à identifier le socialisme avec le capitalisme d’État, créant ainsi une des plus grandes confusions – et l’une des plus néfastes pour la classe salariée – du 20ème siècle.

Pour nous, socialistes, la disparition du capitalisme d’État, même affublé d’un masque « socialiste », n’affecte pas la cause socialiste. Parce que le socialisme n’a jamais encore été établi, il est toujours à l’ordre du jour. Après tout, comment la société actuelle, dans laquelle règne la loi du plus fort, où une minorité mène une existence privilégiée et insouciante pendant que la majorité est confrontée au (ou sous la menace du) chômage, à la pauvreté, au stress, à la précarité ici, à la faim et à la guerre ailleurs, comment cette société peut-elle être considérée comme « le meilleur des mondes possibles » ?

Ils l’ont dit…

Il existe en Chine communiste des « capitalistes », anciens entrepreneurs privés restés dans leur pays après la libération en 1949, soit forcés, soit prêts à travailler avec le nouveau régime. Celui qui parle ici, Rong Yiren, est l’un des plus connus. Ce « capitaliste rouge » était suffisamment influent pour avoir traversé la Révolution culturelle sans trop de problèmes. Ancien maire adjoint de Shanghai, cet homme, âgé de soixante-quatre ans, qui tire sa fortune de l’industrie textile, est naturellement membre du Comité permanent de l’assemblée nationale.

Le Matin, 30 août 1980.

[Le] Capitalisme d’État [est] un régime dans lequel la production reste soumise à la règle du profit, ce profit étant absorbé – proportionnellement suivant la hiérarchie – par la direction administrative étatique. On retrouverait alors de nouveau, deux classes sociales opposées : d’une part, un prolétariat toujours exploité ; d’autre part, non plus une classe de patrons propriétaires des moyens de production, mais une masse de chefs techniques ou administratifs, de directeurs, grands fonctionnaires et dignitaires personnages haut-placés, titulaires de sinécures, etc… masse qui, par pouvoir étatique disposerait du capital national pour exploiter à son plus grand profit les prolétaires, au moyen du salariat.

Simon Rubak, L’évolution du capitalisme condamne-t-elle le marxisme ?, in Masses. Socialisme et Liberté n° 3, juin 1946.

On a coutume de dire que le personnel de l’appareil d’État, la bureaucratie ne saurait constituer une classe sociale au sens propre du mot, parce que l’État est une superstructure politique et que les classes ne peuvent se former que dans l’infra-structure économique de la société. Mais ce raisonnement d’apparence « marxiste » ne s’applique précisément pas à un état du type de l’État soviétique actuel. Dès lors, que l’État devient le maître de l’économie, l’infra-structure économique et la superstructure politique tendent à se confondre. Dans la mesure où l’État exerce ses nouvelles fonctions économiques, en dehors du contrôle démocratique populaire. La bureaucratie tend à s’élever au-dessus du reste de la société, en assumant la fonction des anciennes classes dirigeantes, et en héritant aussi de quelques-uns de ses privilèges. Il importe assez peu qu’ici on chicane sur ces mots pour savoir s’il s’agit dune « classe », d’une « couche sociale » ou d’une « caste » dirigeante. Il suffit que la relation de maître à serviteur soit rétablie en fait, dans l’ordre économique aussi bien que politique, pour que l’on puisse considérer qu’un tel régime n’est pas le Socialisme.

André Ariat, Le régime soviétique est-il socialiste ?, in Masses. Socialisme et liberté n° 2, 15 mars 1946.

l’ex-URSS a cessé de se réclamer du communisme et du marxisme. Pour l’idéologie dominante cette rupture signifie « la fin du communisme » ; celui-ci serait « mort » en 1991. Toutefois, une question se pose : l’ex-URSS avait-elle démontré qu’elle était communiste, c’est-à-dire – si un tel mot a un sens – sans classe, sans État, sans salariat, réalisant à la place une communauté humaine où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ?

Claude Bitot, Le communisme n’a pas encore commencé, Spartacus, Paris, 1995, p. 9.

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