La « nouvelle » théorie de l’insurrection (SPGB, 1968)

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(Traduit du Socialist Standard, septembre 1968).

Maurice Duverger, spécialiste français de sciences politiques dont les livres ont été parfois critiqués dans nos colonnes, est l’auteur d’un article intéressant paru dans Le Monde du 12 juillet 1968. Duverger se dit socialiste mais, comme nous l’avons fait remarquer, il se contente de défendre une forme atténuée de capitalisme d’État. Ceci dit, ses commentaires au sujet des évènements de mai 1968 sont tout à fait pertinents.
Dans son article intitulé « Une Révolution Impossible » il dit qu’avant mai 1968 même les partisans d’une révolution violente n’espéraient plus changer le monde capitaliste développé. D’où la popularité de Mao, Castro et Che Guevara. Mais après mai ils arrivèrent à une nouvelle théorie de la révolution. Voici la description qu’en donne Duverger:
« L’impulsion première serait donnée par les jeunes, moins intégrés dans l’ordre existant que leurs aînés, même appartenant à la classe ouvrière. Parmi eux, les étudiants joueraient le rôle d’avant-garde. Leur accroissement numérique et leur concentration géographique en certains points, analogues à ceux du prolétariat naissant au dix-neuvième siècle, leur donnent une force d’intervention dont les barricades de Paris et les combats de Flins ont montré l’ampleur. Par ailleurs, leur formation intellectuelle leur confère un degré élevé de conscience politique. Dans une seconde phase, le détonateur constitue par la révolte des étudiants, embraserait l’ensemble des travailleurs. Par la grève générale, ceux-ci paralyseraient alors toute l’activité de l’Etat bourgeois et le réduiraient ainsi à l’impuissance. En même temps, ils commenceraient à lui substituer un État socialiste, en assurant eux-mêmes la gestion des entreprises et des services et en les remettant en marche: telle serait la troisième phase. Ainsi le pouvoir ancien deviendrait de plus en plus irréel et factice, cependant qu’un pouvoir nouveau le remplacerait progressivement. Finalement, le premier s’effondrerait et le second prendrait totalement en main la société. »

En mal 1968 on ne parvint qu’au second stade, disent-ils, parce que le Parti communiste français et le syndicat qui le soutient, la CGT, firent plus pour freiner le mouvement que pour l’encourager.

Les commentaires de Duverger là-dessus rejoignent les nôtres et semblent être la leçon évidente à tirer de mai 1968: la nouvelle théorie fait comme si le très grand pouvoir répressif de l’État moderne n’existait pas et s’obstine à ne pas voir que la plupart des travailleurs ne veulent pas d’insurrection violente. Les organisations étudiantes extrémistes ont été interdites et les gaullistes ont obtenu une victoire écrasante aux élections en jouant sur la peur de la guerre civile.

Duverger admet, et nous aussi, qu’il y a une bonne dose de mécontentement parmi les travailleurs qui pourrait exploser si les étudiants donnaient l’exemple. Mais il ne faudrait pas, dit-il, prendre ce mécontentement pour un désir de révolution violente. L’absence de ce désir, sauf peut-être parmi les jeunes, « n’était pas la conséquence du réformisme de la CGT et du parti communiste. Au contraire, le réformisme de la CGT et du parti communiste était le reflet de cette absence ». La plupart des travailleurs, pour diverses raisons, sont hostiles à une insurrection violente.

Voici ce qui rend la nouvelle théorie dangereuse:

« Les mouvements d’étudiants ne peuvent à eux seuls renverser l’ordre existant. Mais ils peuvent suffisamment le menacer – ou donner l’impression de le menacer – pour maintenir et accroître un sentiment d’insécurité dans l’ensemble du corps social qui pousserait celui-ci vers des régimes autoritaires le jour ou il ne verrait pas d’autre moyen d’échapper a l’anarchie. »

Ainsi la nouvelle stratégie pourrait servir à saper à la base des institutions démocratiques établies et à renforcer les pouvoirs répressifs au service de l’État.

Duverger dit que certains étudiants sont en train de prendre conscience de ceci et

« essaient aujourd’hui de définir une stratégie à long terme des transformations de la société, restant révolutionnaire quant aux buts, mais mieux adaptée quant aux moyens aux conditions des pays sur-développés. »

Nous sommes heureux de savoir que certaines leçons ont été tirées de mai 1968 (nous voudrions seulement qu’elles parviennent jusqu’à nos révolutionnaires en chambre britanniques qui veulent répéter ici la débâcle française). Duverger ne dit pas quelles sont leurs idées mais il fait remarquer lui-même qu’on ne peut rien faire sans le soutien de la masse du peuple.

Sur cette question le Parti Socialiste de Grande-Bretagne a quelque-chose à apporter puisque, nous inspirant du travail fait par Engels vers la fin de sa vie, nous avons conçu un système de révolution sociale adapté au capitalisme moderne et basé sur l’utilisation révolutionnaire des institutions démocratiques. Étant donnée la croissance du pouvoir répressif de l’État les insurrections avec barricades et batailles de rue sont inefficaces. Cependant, grâce aux luttes passées (y compris en France en 1848 et 1871) dans lesquelles les travailleurs jouèrent un rôle décisif on a ouvert une autre voie menant au pouvoir politique: le suffrage universel.

II est courant dans certains milieux étudiants de parler de « sornettes parlementaires » et d’appeler à un boycott des élections. Les gens qui parlent ainsi refusent d’admettre que la grande majorité des travailleurs ne veulent pas pour le moment de révolution sociale. Ce n’est ni le suffrage universel ni les autres institutions démocratiques qui sont à blâmer mais la manière dont on les utilise. Tant que les travailleurs ne seront pas devenus partisans du socialisme (et pour l’instant ils ne le sont pas) ils utiliseront leurs voix pour élire des défenseurs du capitalisme, y compris les réformistes sociaux-démocrates et « communistes » et donneront en fait le pouvoir à la classe capitaliste, un pouvoir, il est bon d’ajouter, qui peut être utiliser pour écraser des insurrections estudiantines.

Rien ne reflète mieux que les élections l’opinion populaire et malheureusement elles montrent clairement que pour l’instant ce n’est qu’un très petit nombre qui veut le socialisme. La tache de ceux qui sont socialistes devrait donc être claire: non pas d’essayer de provoquer des conflits violents avec l’État dans l’espoir de déclencher un mouvement généralisé, mais de mener une campagne intensive d’éducation et d’agitation socialistes. Il faudra donc condamner la « nouvelle » théorie comme étant dangereuse puisqu’elle pourrait affaiblir les institutions mêmes qui permettront à un mouvement de travailleurs socialiste d’arriver au pouvoir pacifiquement.

Nous ne voulons pas utiliser le parlement à faire passer des séries de mesures sociales censées transformer peu à peu la société. Nous sommes tout aussi hostiles au réformisme qu’a l’insurrection. Le parti socialiste peut éviter tout compromis avec le capitalisme en se faisant soutenir uniquement à partir d’un programme socialiste. En d’autres termes en n’ayant ni programme de réformes ni « mesures prioritaires » à réaliser dans le cadre du capitalisme. Car un tel programme attirerait des non-socialistes et mènerait le parti sur le chemin du compromis et du réformisme.

Nous pensons que l’on peut éviter de verser tant dans l’insurrection que dans le réformisme en bâtissant un parti socialiste composé et soutenu uniquement par des socialistes convaincus. Lorsqu’une majorité de travailleurs se tourneront vers le socialisme et s’organiseront pour former un tel parti, ils pourront utiliser leur droit de vote pour élire au parlement et aux conseils municipaux des délégués qui se seront engagés à utiliser le pouvoir d’État uniquement pour réaliser le seul acte révolutionnaire de la dépossession de la classe capitaliste par la conversion des moyens de production en propriété de toute la communauté. C’est sur cette stratégie à long terme pour transformer la société et adapte aux conditions du capitalisme moderne que les étudiants de Duverger feraient bien de se pencher.

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