Formation et développement du capital en URSS (Rubel, 1957)

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Texte de Maximilien Rubel extrait de « La croissance du capital en U.R.S.S. » (Economie appliquée, avril-septembre 1957)

Maîtres et doctrinaires de l’économie soviétique proclament aujourd’hui urbi et orbi que l’U.R.S.S. a réalisé le socialisme ou, plus exactement, la première phase du communisme tel que Marx l’entendait et tel qu’il le souhaitait.

Toutefois, si cela était, non seulement les thèses et les hypothèses de Marx et d’Engels sur l’avenir social de la Russie se trouveraient démenties, mais toute la théorie matérialiste de l’histoire dans son ensemble s’effondrerait.

En revanche, si la réalité ne correspond point aux proclamations des théoriciens soviétiques, la théorie marxienne de l’évolution sociale conserve toute sa valeur et le « marxisme » soviétique se révèle purement et simplement comme l’idéologie de la classe dominante en U. R. S. S., autrement dit comme instrument de mystification et d’oppression politique au profit de cette classe.
La structure économique et sociale de l’U. R. S. S. est-elle devenue effectivement capitaliste comme Marx et Engels l’avaient prévu dans l’hypothèse de la désagrégation de la commune rurale ? Le « Grand Octobre » ne serait-il donc qu’un mythe?
Cette question, si étrange qu’elle puisse paraître à première vue, a déjà reçu une réponse affirmative du côté marxiste (1). Nous ne prétendons pas, par conséquent, faire œuvre entièrement originale on démontrant l’existence du capital, et donc de rapports de production capitalistes, en U. R. S. S. Nos divergences avec les analyses marxistes précédentes sont d’ordre sociologique : le capitalisme soviétique diffère du capitalisme occidental moderne dans la mesure même où la société russe se situe à un niveau historique différent de celui des pays occidentaux. Il s’agit, d’un côté et de l’autre, de rythmes d’évolution divergents : au cours de quelques décennies, l’économie russe a compensé par une accélération surprenante de son progrès technique et industriel son retard séculaire dans ce domaine. En tant que capitalisme d’imitation, le système économique de l’U. R. S. S. a pu, au cours de son édification, se servir de toute la gamme des méthodes d’exploitation et d’organisation mises en œuvre par le capitalisme occidental, de sa genèse à son apogée (2).
En schématisant à l’extrême (ce qui nous est imposé par le cadre de la présente étude), nous pouvons distinguer plusieurs étapes dans la formation du capital en U. R. S. S. depuis la chute du tsarisme et la conquête du pouvoir par les bolcheviks.
On pourrait tout d’abord parler d’une très brève période « anti-capitaliste », marquée par la prise en charge des usines par les ouvriers, parallèlement à l’appropriation des terres par les paysans, après le coup d’État bolchevik d’octobre. C’est le gouvernement bolchevik qui légalisa cette tentative d’autogestion ouvrière — tout en y mettant fin. En décrétant la nationalisation de l’industrie et le contrôle ouvrier (sous l’autorité de l’État 1), il entendait combiner le capitalisme d’État et la dictature du prolétariat, suivant la formule chère à Lénine (3).
Pendant la guerre civile (été 1918 à automne 1920) on voit l’économie s’effondrer, bien que les administrations centrales réussissent à organiser et à coordonner les entreprises, alors que les expériences l’une économie sans argent et sans capital (que les circonstances imposent) sont âprement débattues dans les rangs du parti. Pour éviter une catastrophe, la guerre civile terminée, il fallait aussi renoncer au « communisme de guerre » et rétablir certaines institutions et méthodes éprouvées du capitalisme classique : impôt d’abord en nature, puis en espèces, remplaçant les réquisitions et le monopole d’État sur le blé, commerce libre, exploitations individuelles dans l’industrie ni dans le commerce. Les oppositions ouvrières, syndicales et anarcho-socialistes sont réduites au silence par le Parti ; d’où la montée irrésistible d’une bureaucratie pléthorique, dont l’entretien finira par peser d’un poids mortel sur l’économie du pays et sera une cause d’échec pour la Nouvelle Politique Economique (N. E. P.). Les résultats positifs de la N. E. P. ont été néanmoins remarquables ; elle a mis fin à l’inflation en créant une monnaie stable à couverture d’or (4) ; elle a permis à la production globale de la Russie d’atteindre vers 1928-1929 son niveau de 1913 (5) ; elle a rétabli le revenu national et le revenu moyen par tête à leur niveau de 1913 (6). La révolution, « prolétarienne et socialiste » selon les vœux du parti bolchevique, a pourtant infligé aux peuples soviétiques le sacrifice de plusieurs millions de victimes humaines. Cinq millions sont mortes de faim, et il y eut des milliers de cas de cannibalisme.
Lorsqu’on étudie là dynamique des forces de production, qui a permis cette restauration économique pendant la période de la N. E. P., on constate dès l’abord qu’elle avait pour moteur, dans le secteur privé aussi bien que dans le secteur étatisé de la production, le profit marchand, tel que Marx l’a défini en analysant les rapports mercantiles tin l’économie capitaliste. Ce fait est incontestable si l’on considère les domaines de la production agricole et du petit commerce, dans lesquels la N.E.P. rétablit la liberté des échanges (7). Quant aux entreprises industrielles et commerciales nationalisées depuis 1918-1920, le rétablissement par la N.E.P. du régime des salaires proportionnels au rendement du travail et de la gestion des entreprises sur des bases strictement commerciales ne pouvait avoir d’autres conséquences que la formation d’une entreprise d’État à l’échelle nationale, entreprise orientée dans toutes ses activités de direction et de contrôle vers une accumulation relativement lente du capital national (8).

Le gouvernement dut se passer d’emprunts et d’investissements étrangers et cette reconstitution de l’économie au cours de la N.E.P. a été réalisée sur la base d’une accumulation presque exclusivement intérieure (9).

Dès 1923, apparurent les symptômes d’une crise économique sérieuse. Elle était due à l’écart grandissant entre les prix des produits agricoles et ceux des objets manufacturés, mais elle cachait un antagonisme profond entre les intérêts du capital commercial privé et le capital d’État. Trotski, alors promoteur fervent du Plan économique d’État, a exprimé comme suit la signification sociale et politique de cet antagonisme:  » Au cas où le capital privé parviendrait peu à peu, lentement, à dominer le capital soviétique, l’appareil soviétique subirait vraisemblablement une dégénérescence bourgeoise (…) Si le capital privé croissait rapidement et arrivait à se mettre en contact, à se souder avec la paysannerie, les tendances contre-révolutionnaires actives dirigées contre le Parti prévaudraient alors probablement (10). »

« On sentait partout le flot montant du capitalisme », raconte Trotski qui conduisait alors l’opposition contre la politique stalinienne « orientée sur le koulak » et hostile à l’accélération du rythme d’industrialisation aux dépens de la paysannerie, c’est-à-dire à l’ « accumulation socialiste » (11). Deux ans plus tard (1928), le programme et le testament politiques de l’opposition trouvèrent en Staline un exécuteur inespéré et ses malheureux conseillers le virent pousser la docilité jusqu’à entreprendre la liquidation physique des koulaks « en tant que classe ». Convenons du reste qu’il y avait entre Trotski et Staline plus que des nuances théoriques (12).

La tâche maîtresse que cet État devait, par la volonté du parti dominant, assumer au cours de la « deuxième phase » était l’organisation « pacifique » de l’économie « socialiste ». Comme pendant la première phase, le capital nécessaire à cette accumulation « élargie » proviendra des seules ressources intérieures: le Capital de Marx a fourni à Staline le mode d’emploi pour cette création ex-nihilo – en l’occurrence les masses sous-prolétarisées (13).

Marx a décrit dans le Capital la genèse historique et la croissance du capitalisme, description qui représente le plus sévère réquisitoire qui ait jamais été dressé contre l’œuvre « civilisatrice » de la bourgeoisie. Or, elles ont été transformées par le parti bolchevik, maître de l’État, en autant de recettes économiques et politiques pour édifier le « socialisme en un seul pays ». La manipulation « consciente » de la théorie de la valeur avait suffi pour obtenir la restauration du potentiel économique du pays au cours des années de la N.E.P. Restait à « appliquer » la théorie de l’accumulation du capital, développée par Marx dans les derniers chapitres de son œuvre – et tel fut l’objectif de la « planification ». Planifier, cela signifier, sans plus, organiser à l’échelle nationale une exploitation systématique de la force vivante du travail suivant les méthodes décrites par Marx concernant l’ « accumulation primitive », le machinisme et la grande industrie en tant que sources de la plus-value relative et de la plus-value absolue.

Parlant des effets de la coopération simple, Marx rappelle les œuvres gigantesques des anciens États de l’Asie et de l’Égypte qui, disposant du travail de la population non agricole, pouvaient faire ériger d’immenses monuments par la seule concentration des efforts de ces masses de bras. « Cette puissance des rois d’Asie et l’Égypte, note-t-il, des théocrates étrusques, etc., est, dans la société moderne, échue au capitaliste, qu’il soit isolé ou, comme dans les sociétés par actions, combiné (14). »

Pour créer la grande industrie soviétique, l’État bolchevik, « capitaliste combiné », a conjugué toutes les méthodes d’accumulation, primitives et raffinées, « dans un ensemble systématique embrassant à la fois le régime colonial, le crédit public, la finance moderne et le système protectionniste » (15). Marx a mis en lumière l’importance de l’État dans la genèse du capital, rapport social de production, en formulant une sorte d’axiome sociologique: mais c’est à des hommes d’Etat « marxistes » qu’il appartenait de faire de cet axiome une règle d’action politique: « Quelques-unes de ces méthodes reposent sur l’emploi de la force brutale, mais toutes sans exception expoiltent le pouvoir d’Etat, la force concentrée et organisée de la société, afin de précipiter violemment le passage de l’ordre économique féodal à l’ordre économique capitaliste et d’abréger les phases de transition. Et en effet, la Force est l’accoucheuse de toute vieille société en travail. La Force est un agent économique (16). »

Tournée en maxime, cette leçon d’histoire nous livre le secret des plans quinquennaux: loin de procéder à l’organisation d’une société socialiste, ces plans sont en réalité de véritables tableaux des charges assignant à des millions de travailleurs les tâches nécessaires pour obtenir, coûte que coûte, une production maximale.

(…)

Notes
(1) Signalons quelques-unes des tentatives marxistes de présenter l’économie actuelle de l’U. R. S. S. comme capitaliste : R. L. WORBALL : « U. S. S. R. : Proletarian or Capitalist State », in The Modem Quarterly, XI, n° 2,1939, p. 5-19. A. PANNEKOEK, The Workers’ Councils, Melbourne, 1950. — P. CHAULIEU, « Les rapports de production en U. R. S. S. », étude parue dans Socialisme ou barbarie, n° 2, 1949. — O. RUHLE : pour les écrits de cet auteur, voir l’intéressante étude de S. FRANCK, Soziologie des Freiheil. Otto Rûhles Aufassung vom Sozialismus, Ulm. 1951. — Anonyme : Struttura economica e sociale della Russia d’oggi, série d’articles parus dans II Programma Communista, 1953-1957, organe d’une opposition communiste ayant pour théoricien A. Bordiga. — T. CLIFF, Stalinist Russia. A Marxist Analysis, Londres, 1955.—W. LEONHARD, l’Union soviétique, 1953.
Les divergences théoriques que l’on peut déceler dans ces travaux d’inspiration marxiste portent principalement sur la nature sociale de la classe dominante, maîtresse du capital.
(2) G. E. AKHIMOV, la Puissance dans l’ombre, Paris, 1953, p. 69, appelle le « communisme » soviétique un « capitalisme de remplacement ». On pourrait envisager ce fait également du point de vue de la doctrine morale prônée en U. R. S. S. Voir à ce sujet l’ouvrage de H. MARCUSE, le Marxisme soviétique, Paris, 1963, p. 360 : « […] les exigences communes de l’industrialisation amènent une grande similitude entre les valeurs caractéristiques des éthiques ‘ bourgeoise ‘ et soviétique ; une telle similitude se manifeste dans la morale du travail aussi bien que dans la morale sexuelle.  »
(3) Cf. E. H. CARR, A History of Soviet Russia, The Bolshevik Revolution, 1917-1923, II, 1952, p. 57 suiv. Curieusement, l’auteur qualifie de « syndicalisme » l’action autonome des ouvriers, alors qu’il voit l’ « essence » du socialisme dans l’économie planifiée et coordonnée par une « autorité centrale » agissant dans l’intérêt commun, ibid., p. 72.
(4) Cf. L. LAURAT, Bilan de vingt-cinq ans de plans quinquennaux, Paris , 1955, p. 35.
(5) Cf. S. N. PROKOPOVICZ, Histoire économique de l’U. R. S. S., Paris, 1952, p. 281 suiv.
(6) Cf. J.-Y. CALVEZ, Revenu national en U. R. S. S., Paris, 1956, p. 156 suiv. L’auteur, s’appuyant sur des sources statistiques soviétiques, cite les chiffres suivants : du 14 milliards de roubles en 1913, le revenu national global est passé en 1927-1928 Ci 16,1 milliards ; le revenu moyen par tête est passé, pendant la même période, de 100, 4 roubles à 107,1 roubles. L’évaluation est faite en roubles d’avant la guerre.
(7) « Tous ceux qui ont appris l’A B C du marxisme savent que de la libre circulation des produits et de la liberté du commerce découlera fatalement la division des producteurs en détenteurs du capital et en détenteurs de la force de travail, en capitalistes et en salariés ; autrement dit, on verra réapparaître le salariat qui ne tombe pas du ciel, mais qui est la conséquence, dans le monde entier, de l’agriculture marchande. » Discours de Lénine du 15 mars 1921, cité par S.N. PROKOPOVICZ, op. cit., p. 130. Toutefois, l’orateur déclarait que les « fondements même du pouvoir politique du prolétariat » ne seraient pas menacés par cette restauration partielle du capitalisme privé, « car c’est une question de mesure ».
(8) Pendant le « communisme de guerre », le travail fut décrété obligatoire pour tous les citoyens, et en 1920, plusieurs armées du travail furent constituées. La répartition des salaires évolua vers une égalité complète, mais devant la baisse rapide du pouvoir d’achat du papier-monnaie, la rémunération du travail s’effectua en grande partie en nature. A la fin de 1921, le salaire au rendement remplaça ce système de paiement et le livre contrat de travail fut substitué au service de travail obligatoire.
(9) « En 1922-1923, environ 4 000 des 8 500 entreprises du pays appartenaient au capital privé ou étranger et il en était ainsi pour presque tout le commerce intérieur. » AKHIMOV, op. cit, p. 129. « Si, dans une Russie appauvrie et ruinée, l’accumulation privée était infime, par contre l’accumulation forcée des capitaux de l’État, grâce à la nationalisation des principales forces de production du pays et moyennant une habile politique des prix, pouvait fournir des fonds d’investissement très importants. » PROKOPOVICZ, op. cit., p. 281. On ne saurait mieux formuler la politique d’accumulation suivie par l’entreprise d’État.
(10) L. TROTSKI, Cours nouveau, éd. de B. Souvarine, 1924, p. 48. – Traçant, en 1924, le bilan des « Trois années de N.E.P. », un économiste soviétique écrivait: « La N.E.P. n’était pas seulement […] une période d’accumulation primitive socialiste, mais encore une période d’accumulation primitive capitaliste, dont les méthodes de rapine n’étaient pas inférieures à celles d’autres époques semblables. » L. KRISTMAN, la Période héroïque de la grande révolution russe, édition allemande, 1929, appendice I, p. 387. L’auteur a encore pu être témoin, avant de disparaître, des méthodes de l’ « accumulation primitive socialiste » mises en honneur par Staline.
(11) L. TROTSKI, la Révolution trahie, Paris, 1936, p. 38 suiv.
(12) Encore que dans le mot de l’historien du bolchevisme (B. SOUVARINE, op. cit., p. 237): « A un certain degré de l’horreur, les variantes importent peu », permette de combler la solution de continuité entre la répression de la révolte de Kronstadt (1921) et l’assassinat collectif perpétré sur des centaines de milliers de paysans, par quoi Staline entendait terminer « la première phase » du développement de l’Etat soviétique. B. Souvarine cite Lénine conseillant de « ne pas reculer devant les moyens barbares pour combattre la barbarie ».
(13) Le « Socialisme dans un seul pays » est en fait la tentative d’une minorité politique active d’industrialiser un pays économiquement arriéré par des moyens empruntés au capitalisme d’Etat et de monopoles. I. FETSCHER, Von Marx zur Sowjetideologie, Frankfurt, 1957, p. 152.
(14) Le Capital, « Economie », I, p. 873 sq.
(15)Le Capital, ibid., p. 1213.
(16) Ibid.

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